‹ Les fausses nouvelles de la grande guerreChapitre 7 sur 52 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'histoire de Bordeaux « ville d'asile » sera écrite, il n'en faut point douter. Le sujet peut être également tentant pour l'historien et pour l'humoriste. Nous ne prétendons point anticiper sur ces études qui pourront être fort curieuses, de quelque point de vue qu'on les envisage. Il est pourtant opportun d'encadrer ici une rapide aquarelle de cette belle et accueillante cité telle qu'elle fut pendant les mois de septembre, d'octobre et de novembre 19 14. En effet, le théâtre de la fausse nouvelle y fut pour la plus grande partie transporté, dans ces convois si longs et si lents qui emportaient, loin de la capitale, le Gouvernement et ses ministres, la fleur de Paris et les « bouches inutiles » ainsi qu'il fut dit. Si nous conservâmes dans l'enceinte de nos murs, à l'ombre de notre Elysée et de notre Parlement vides, un lot fort honorable de nouvellistes aux aguets, les allées de Tourny, tout à coup, s'illustrèrent de promeneurs notoires dont, pour la plupart, le souci majeur était de commenter les événements du Nord angoissé et de délibérer volontiers sur leurs terribles et poignants développements.

Loin de nous la pensée d'essayer d'accabler une fois de plus sous une ironie facile ceux qui cherchèrent dans le Midi des garanties de sécurité que ne leur offrait plus la grande cité de l'Ile-de-France.

Ici n'est point le lieu d'apprécier si ces exilés volontaires eurent tort ou raison de prendre leurs distances Au reste, il serait assez malaisé de leur faire reproche. De deux éventualités l'une : ou ils étaient utiles au salut de la patrie, et il convenait qu'ils se portassent au Sud pour travailler au grand œuvre de la défense nationale, dans la paix de l'esprit; ou leur présence à Paris, ne comportant aucun intérêt, ne pouvait, au cas de malheur, qu'ajouter à la détresse des citadins, et il était logique qu'ils s'en fussent vers des contrées moins troublées, laissant au boulevard et dans les faubourgs ceux qui acceptaient les risques de la sombre aventure.

On a ri des « émigrés ». Le Français aime se réjouir au détriment de ceux dont la crânerie n'est pas absolument certaine. Nous ne suivrons pas les rieurs sur le terrain où il leur fut, alors, si aisé d'avoir raison. Et si nous ne poussons pas l'impartialité jusqu'à reconnaître un héroïsme supérieur aux « Parisiens de Bordeaux », au moins ne feronsnous aucune difficulté pour admettre qu'ils ne nuirent en rien à la marche de nos affaires, aux glorieux labeurs d'une « victoire d'arrêt » si proche et dont beaucoup désespéraient.

L'histoire qui voit de plus haut que la chronique ne tiendra, croyons-nous, aucun compte de cette fugue parisienne. Elle la notera en bref, ne perdra pas son temps à la blâmer, et, préoccupée de problèmes plus vastes, passera à Tordre du jour.

Devant même que ne fussent arrivés aux bords de la Gironde les premiers Parisiens, la fausse nouvelle florissait abondamment rue Sainte-Catherine et sur la place de la Comédie. La presse locale admonestait les Bordelais, les prémunissait contre les effets, particulièrement redoutables en l'occurrence, de cette facilité à parler — et même à inventer — - qui appartient en propre aux gens de langue d'oc. On faisait, dans les journaux, la guerre aux stratèges

en chambre, bien avant le i"' septembre. On les appelait, sans réserve et avec une sévère rigueur, les « tacticiens de cabinet particulier ». On leur reprochait de chercher à connaître les intentions de notre Etat-major et de « lever les bras au ciel quand les événements ne se dérouleraient pas au gré de leurs désirs ».

Bordeaux admettait comme fort plausible l'hypothèse que la majorité des fables en circulation naquît dans les milieux, encore existants en la région, où opéraient perfidement des ennemis et des tenants de l'ennemi pour qui les portes des camps de concentration s'étaient insuffisamment ouvertes. Ces gens, était-il dit : « ne peuvent, en raison de leur nombre, être soumis à une surveillance étroite. Ils ont mille facilités de correspondre avec leur pays, avec les chefs de l'espionnage qu'ils renseignent dans la mesure du possible. Ce sont ces individus qui mettent en circulation les fausses nouvelles qui énervent l'opinion publique, et dont les auteurs doivent être châtiés avec la dernière sévérité. Plus de sentimentalisme avec des brutes capables de tous les crimes, car la fausse nouvelle qu'on répand dans le but de dérouter Topinion est un crime contre notre patrie^ ».

Ces justes incriminations ne portaient, à vrai dire, qu'un demi-effet. Si Bordeaux ne bavardait pas plus que Paris, il faut lui rendre cette justice qu'il bavardait autant. On y disait exactement le 3 septembre ce que le même jour on pouvait entendre, sur la place de lOpéra ou aux abords du ministère de l'Intérieur -. Ce jour-là, l'autorité militaire bordelaise fit arrêter et conduire à la prison un mobilisé et sa femme qui, pérorant dans un attroupement

Page 1