La Petite Gironde, i" septembre
a. C'est en ce dernier point que, ce jour-là, fut recueilli le propos ci-dessus mentionné, en ce qui concerne Bordeaux.
<yO LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE
prétendaient qu'on avait récemment invité un certain nombre d'appelés à rentrer chez eux et à attendre une nouvelle convocation « parce qu'on n'avait ni vêtements ni armes à leur donner ».
Mais le soir même, les nouvellistes eurent leur heure de triomphe. Depuis plusieurs jours, les mieux informés assuraient que le Gouvernement quitterait Paris pour venir s'installera Bordeaux. D'abord on avait peu attaché de crédit à la rumeur, puis elle avait pris consistance. Les faits prouvaient que les clairvoyants ne s'étaient point abusés. A midi cinq, ce jeudi-là, on saluait à la gare, et sans un cri, le Président de la République. Les alarmistes, cependant — et ils avaient alors la partie belle! — gémissaient : « Pourquoi l'ennemi pénètre-t-il toujours plus avant dans notre territoire, tandis que des masses de troupes séjournent encore dans nos villes qu'elles encombrent ? »
Un autre encombrement menaçait Bordeaux : celui qu'allait provoquer l'exode des Parisiens. Déjà ils paraissaient en nombre et l'on en annonçait d'invraisemblables quantités, pour un temps très prochain. Ceux-là, au moins, pensait-on, apporteraient des renseignements. De fait, les journaux fournissaient de maigres informations sur les récentes opérations militaires. L'imprécis des communiqués, leur laconisme, n'étaient pas pour satifaire les curiosités haletantes. Les récits des Parisiens seraient les bienvenus. En attendant il était impossible, le 7 septembre, de se faire une idée précise de la situation. Bordeaux, sur ce point, n'était pas mieux partagé que la capitale, mais, à dire de témoins, sa fébrilité était plus grande que celle . . . des plus proches intéressés.
Aussi fut-on plutôt déçu lorsque Ton interrogea les nouveaux venus qui maintenant affluaient. Fallait-il croire que les Allemands eussent été, la veille, écrasés à Guise, qu'un de leur corps d'armée —
entier — eût été coupé, disloqué, jeté dans l'Oise ou fait prisonnier ?
Quoi qu'il en fut, Bordeaux déjà si transformé par Tinstallation du Gouvernement, se métamorphosa brusquement dès le 8. Il fallut créer un parc spécial pour automobiles aux Quinconces. Le jeu — si l'on peut parler de jCu en ces jours tragiques — fut pour les Bordelais de se désigner, aux promenades, et en se méprenant souvent, les « personnalités les plus brillantes » de la politique, des arts, du théâtre et de la presse. Trente mille « touristes » venaient d'élire domicile en la cité girondine. Il avait fallu improviser des chambres, des voitures de place. Et, dans l'instant, les cafés prirent figure de clubs et de parlottes où il était souvent impossible de trouver une chaise.
L'occasion n'était-elle pas unique pour les vendeurs et vendeuses de journaux de crier dans les rues les titres des articles à sensation ? Ces nouvellistes à un sou voulurent la saisir sans attendre. Mais le général Oudard, commandant la i8* région, tempéra leurs ardeurs aussitôt et prit une mesure d'ordre prohibant toute annonce verbale. Le « Ce journal ne peut être crié » de Paris fut donc appliqué dans la seconde capitale — et une pétition implorante ne fit point fléchir la loi.
Les hôtes parisiens, pour dire vrai, n'attendaient pas les cris in viteurs pour s arracher le « papier ». Dès le lo, ils y trouvèrent des demi-certitudes qui, on le présume, furent commentées sur toute la gamme de la joie la plus vive et du doute le plus renforcé. M. Gabriel Hanotaux, ce jour-là, ne traçait il pas en tête de son article leader, dans un grand régional, le mot magique : la « décision » ? De fait, les bonnes nouvelles se confirmaient. Il était impossible de s'expliquer les conditions dans lesquelles venait de s'accomplir la manœuvre voulue, résolue, avec un sang-froid admirable, par le général Joffre.
Demain la victoire serait certifiée. Déjà, en se retournant vers le Nord, on en croyait voir l'ardent rayonnement dans le ciel.
Et puis, toutes les bonnes nouvelles tombaient d'un coup. Le vieil empereur d'Autriche, frappé d'apoplexie, était peut-être mort à l'heure où l'on déployait la feuille qui annonçait son état désespéré. Déjà les chroniqueurs élaboraient ses nécrologies.
Enfin, suprême régal parmi tant de bonheurs, on apprenait que M. Clemenceau ferait mettre en vente à Bordeaux son Homme libre, le i8 septembre.
Le 12, c'était le beau communiqué dit de La Bataille de la Marne (6-10 septembre). Il provoqua chez les « émigrés » un enthousiasme énorme. Plus d'un mit en question l'opportunité d'un imminent retour à Paris. D'autres — et Ton nous assure que ce fut la majorité — tinrent pour le parti d'une prudence un peu plus prolongée. Comme s'il parut nécessaire que quelqu'un déminent exprimât leur pensée et la légitimât, M. Gabriel Hanotaux déclara, en un article du 13 septembre : « Les heureuses perspectives entrevues font déjà circuler, sur les lèvres de nos Parisiens, le mot joyeux du retour : « Nous rentrons à Paris ! » Eh bien, non ! Il faut faire encore ce sacrifice. Il faut avoir, pour la province et pour Bordeaux, cette gratitude réfléchie : restons à Bordeaux ! Sans nous alarmer outre mesure sur les retours possibles de la fortune, nous devons penser aux conséquences d'un exode nouveau, si jamais il venait 'à se produire, Paris n'a pas changé de place, il est toujours à cinquante lieues de la frontière. Avec quelle rapidité deux cents kilomètres se gagnent et se perdent dans les circonstances actuelles : c'est ce que nous avons appris hier et ce que les Allemands apprennent aujourd'hui : nous som.m.es venus à Bordeaux
pour organiser la victoire. La victoire nous paye de retour. Restons à Bordeaux ».
Et l'on resta.
Ce « centre d'observation » n'était-il pas hospitalier à souhait ? Le Matin le dit alors : on y goûtait « la douceur de vivre » et il ajoutait : « Bordeaux est une de ces villes auxquelles on s'attache par toutes sortes de liens subtils et puissants ». Ceux qui demeuraient « en ville « se réunissaient à ceux qui avaient loué des villas dans la banlieue fleurie. On laissait partir à regret certains qui se prenaient de goût pour les villes d'eaux du Midi. Au hasard des flâneries, on se rencontrait devant les vitrines de libraires garnies de livres militaires, de gravures de Neuville et de Détaille, devant les cartes des opérations que l'on analysait par petits groupes et qui entendaient beaucoup de raisonnements contradictoires.
« L'arbre de Cracovie » * était miraculeusement repoussé aux allées de Tourny, quartier général des informateurs documentés de vérité ou d'erreur. Bordeaux s'étonna d'abord de cette vogue inattendue. Les allées de Tourny, c'était une promenade délaissée depuis longtemps. Il était presque ridicule de s'y attarder : cela semblait province. Le temps n'était plus où l'on s'y rassemblait pour y applaudir, en plein Directoire, les romances de Garât.
Mais les Parisiens avaient adopté les allées de Tourny comme point de rendez-vous, et la mode s'établit vite à Bordeaux d'y paraître, fût-on un Bordelais d'antique souche. Véritable renaissance d'un lieu déshérité. C'est là qu'on « pouvait suivre au diapason des causeries, à l'éclat plus ou moins vif des toilettes, la courbe de notre situation militaire. Tel bon communiqué faisant passer à travers
I. Voir premier volume : Historique du nouvellisme, le rappel de cet arbre jadis fameux, rendez-vous des colporteurs de nouvelles.
les groupes un frisson d'allégresse, mettait une flamme aux yeux des hommes et un sourire aux lèvres des femmes. C'était alors une contagion de fierté, une floraison spontanée de rêves. L'espoir cueilli aux colonnes des journaux, respiré comme un bouquet, nous gonflait le cœur. Sans nous griser à ce parfum de lauriers, calmes et résolus, nous voyions se lever une aurore de victoire » '.
Et l'on ne croyait plus guère aux histoires despions. L'une même fut l'occasion d'un moment de bonne humeur, Onassuraitle i6. dans certains cafés déplorablement renseignés, qu'un individu suspect avait été surpris, quelques semaines auparavant, dans le moment qu'il dessinait, sur les quais. Il fallait, pour prêter l'oreille à ce récit déjà poussiéreux, ne rien connaître des potins de la ville et avoir déjà oublié qu'il s'agissait, en l'espèce, d'un citoyen fort honorable, peintre bordelais, qui en effet, sur un coin de quai, exécutait une vue des coteaux de Lormont, lorsque divers passants, émus, le désignèrent à la police. Conduit au poste, l'artiste n'avait pas eu de peine à établir sa parfaite innocence.
On vivait donc dans un espoir grandissant qui était celui de toute la France, mais qui, décidément, trouvait un cadre infiniment aimable dans la grande cité bordelaise. Une lettre de Paris, publiée le 22 septembre, incite cependant plus d'un voyageur à l'idée de regagner son foyer parisien. Cette lettre n'était-elle pas péremptoire en son début, réconfortante et telle enfin qu'il fallait à l'auteur, ou beaucoup d'audace ou des renseignements bien fondés, pour affirmer celle robuste certitude : « Paris... — Tout annonce que, si avant une quinzaine de jours, l'ennemi n'a pas trouvé le moyen de faire un puis-
I. La vie h Bordeaux, Paul Berthelot. — (La Petite Gironde, \.\ septembre 11)14).
sant retour offensif, notre territoire sera libéré, Cela ne marquera certainement pas la fin de la guerre ; les convulsions du monstre blessé à mort seront sans doute redoutables, mais il faut espérer qu'avant la fin de cette année, le destin aura prononcé son arrêt, dont les termes sont bien connus ».
En présence de telles et si belles prophéties, quels énergumènes éprouvaient encore le besoin de lancer dans la circulation des nouvelles démoralisantes? Ils existaient indiscutablement puisqu'ils s'attirèrent de sévères critiques, dans la presse bordelaise, vers le 24 septembre, alors que la confiance unanime eût dû être au beau fixe : « Qui nous délivrera, disait-on en substance, de ces beaux parleurs qui se sont institués les juges des opérations militaires, que l'on rencontre dans les cafés, sur les places et dans les carrefours? Il leur faut, chaque matin, un bulletin victorieux. Apprennent-ils un succès : ils le déclarent tardif ou précaire. D'autres ne nient pas la valeur de nos soldats, mais font des réserves sur la science de nos chefs. Ils les jugent incapables : pour un peu ils les accuseraient de trahison »... « Imbéciles, malfaisants ! Imposons silence aux semeurs de panique »
Mais ce n'est qu'un appel au contrôle des bavardages des Quinconces et nulle sanction n'intervient. Au reste, — il faut en convenir — l'heure des fortes émotions est passée et bien plus d'un voyageur s'est résolu à se replacer dans le calme qui convient aux âmes fortes. Une routine de vie s'établit. On sait maintenant où sont les bons restaurants, ceux où l'on peut rencontrer les amis. Hors ces soirs d'un aimable Paris en exil, l'existence se fait quelque peu incolore et fade. Les journaux qui avaient été, dans la région, heureux de renouveler aux visiteurs les paroles de bon accueil. « laissèrent tomber », s'il est permis d'employer
ici une expression qui, dans la suite, devait faire fortune bien loin de là, dans les tranchées.
On eut cherché en vain, trois semaines après l'arrivée des Parisiens, parmi la littérature des feuilles publiques, un rappel « appuyé » soulignant leur présence à Bordeaux. Ils s'étaient acclimatés, on les tenait pour naturalisés, et les articles où il était question d'eux se firent de plus en plus rares et clairsemés.
D'ailleurs, nombreux étaient ceux qui regardaient avec impatience vers les routes de la capitale. La grande cité méridionale n'avait rien perdu de son charme, mais Paris sauvé semblait à plus d'un exilé une terre désirable. Par paquets, on s'en allait. Les plus braves assuraient que c'était sans retour. Les autres, désireux de faire preuve de reconnaissance, cherchaient des prétextes et les trouvaient pour faire la fugue au Nord et s'éclipser temporairement. On fabriquait, dans l'ordre inoffensif, de petites fausses nouvelles cousues de fil blanc. Tel devait aller voir quelque vieille parente oubliée dans un quartier lointain *, tel autre se préoccupait de la fidèle domestique demeurée au logis ; un troisième ne voulait pas faire d'infidélité à son tailleur et pensait aux frimas prochains ; d'autres s'inquiétaient de leurs bibelots abandonnés et il en était — les héros de la compagnie — qui songeaient à rentrer un instant pour payer leur propriétaire.
« Ils nous reviendront, disaient les Bordelais, nous les verrons reparaître, confiants, rassérénés, optimistes, pour donner du ton à la province et raffermir son courage, s'il en était besoin. Ils ont goûté de notre sécurité, de notre humeur douce et sereine : ils en reprendront ».
Outre les locations prises pour un long terme — considération qui avait son prix, — beaucoup des