‹ Les faux don SébastienChapitre 10 sur 54 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'imposteur coriDu sous le nom de roi de Penamacor. — Sa naissance, ses pérénigrations et son état. — Il entre dans un couvent et en sort pour se faire ermite. — Son influence sur certaines personnes dévotes. — On commence à dire qu'il pourrait bien être le roi. — Ce bruit se propage surtout dans les campagnes. — L'ermite finit par jouer le rôle de D. Sébastien. — Il établit son quartier général à Penamacor. — Complices. — Moyens employés pour faire des dupes. — Arrestation du faux roi. — Il est conduit à Lisbonne. — Son procès. — Il est condamné aux galères. — Il se sauve en France.

Le malaise résultant de la situation que nous venons d'esquisser n'avait fait que s'accroître, lorsqu'au mois de juillet 1584 le bruit se répandit parmi le peuple que le roi D. Sébastien n'était pas mort en Afrique et qu'il était rentré en Portugal.

Aucun auteur, ni portugais ni espagnol, ne donne • le nom de l'imposteur qui le premier essaya de se faire passer pour le vaincu d'Alcacer-el-Kébir. On le désigne par le titre ironique de Roi de Penamacor, du nom d'un petit bourg de la frontière portugaise, où il fut le plus connu et où on l'arrêta.

C'était un jeune homme d'une vingtaine d'an-

nées, fils d'un pauvre potier, et du pays d'Alcobaça, à quatorze lieues de Lisbonne.

Depuis son enfance, il habitait la capitale, où il était venu avec un individu qui confectionnait des chapelets. En 1578, au moment où la peste sévissait à Lisbonne, son patron abandonna la ville pour fuir le fléau, et confia son petit établissement à la garde du jeune homme. Bientôt après, celui-ci le quitta et s'en alla frapper à la porte du couvent de Notre-Dame-du-Mont-Carmel.

Peut-être avait-il puisé dans l'exercice de son commerce d'objets religieux le désir de se mettre en rapport plus intime avec des personnes dévotes; ou bien son caractère actif, aventureux et un besoin confus de sortir de son obscurité le portèrentils à faire cette démarche.

Quoi qu'il en soit, les épreuves du noviciat ne l'engagèrent pas à persévérer. Au bout de quelques mois il se fit renvoyer du couvent; mais, grâce à quelques protecteurs, qu'il s'était sans doute ménagés pendant qu'il était dans le commerce des chapelets, il obtint l'autorisation de porter un froc d'ermite. Dans ce costume, il se mit à parcourir le pays, vivant aux frais de la dévotion des fidèles, jusqu'à ce qu'ayant trouvé, dans les environs d'un endroit appelé Albuquerque, près de la frontière espagnole, un petit ermitage abandonné, il s'y installa.

Cet humble réduit, proprement arrangé par son nouvel hôte, ne tarda pas à être visité par

quelques personnes pieuses. Les allures du jeune ermite attirèrent leur sympathie, et une dame du voisinage, dont le mari avait été tué à la bataille d'Alcacer-ei-Kébir, le prit sous sa protection *.

Peu à peu l'ermite devint moins ascétique. On disait que chez sa protectrice, où il venait souvent, il chantait et pinçait de la guitare comme un mondain. On prétendait aussi l'avoir vu en compagnie de plusieurs jeunes gens fort gais, qui parcouraient les rues en chantant au son de cet instrument.

Toutes ces histoires arrivèrent aux oreilles du curé de l'endroit, qui, pour éviter le scandale, décida le jeune ermite, après l'avoir sévèrement blâmé, à quitter le pays. Sa protectrice lui fournit des vêtements, de l'argent et un cheval ; attentions qui feraient croire que ce n'était pas seulement la dévotion qui l'avait attirée vers lui.

Ainsi équipé, il prit le chemin d'Alcobaça, pour y aller voir son père ; mais là l'attendaient des désagréments. La justice ne comprenant pas comment le fils d'un pauvre ouvrier pouvait se permettre un tel luxe, voulut l'arrêter, et ne le lâcha qu'après avoir acquis la certitude qu'elle n'avait pas affaire à un voleur \

II se mit alors à parcourir la contrée, en disant

' Bayam : Portugal cuidadoso e lastimado, etc., liv. V, ch. xlm, p. 730. — Herrera : Historia gênerai del mundo, etc., parte II, page 599. s Herrera : Idem.

qu'il avait assisté à la bataille d'AIcacer-cl- Kébir.

Puis, comme il affectait d'avoir quelque connaissance de la langue maure, le peuple des campagnes le crut sur parole et on commença à chuchoter qu'il pourrait bien être le roi D. Sébastien. Ce souverain aurait dû avoir alors trente $ns passés, tandis que lui en avait à peine un peu plus de vingt; mais quand le peuple a besoin de croire quelque chose, rien ne l'arrête , il croit quand même V

Il est probable que cette prétention d'avoir été en Afrique avec le roi lui fut suggérée par ses rapports avec la dame qui Pavait pris sous son patronage, et dont le mari avait été tué dans cette malheureuse campagne. '

Quant à la connaissance qu'on lui attribuait de la langue maure, il est permis de révoquer en doute sur ce point la compétence des paysans parmi lesquels il vivait, et auxquels il débitait probablement des mots et des phrases d'un idiome de son invention. D'autres disent qu'après s'être débarrassé de la justice il revint sur ses pas et qu'il rendit le cheval qui lui avait été prêté, cherchant ensuite à se cacher; que ses amis et compagnons se mirent à sa recherche, tout en jasant sur ce que pouvait être cet homme, que le nom de D. Sébas-

1 Bayam -..Portugal mkUtdmo e lasfimndoy etc , rte, liv. V, cliap. xlii, page 730.

tien fut prononcé, qu'il vola de bouche en bouche, et que bientôt un grand nombre de gens furent persuadés que l'on avait affaire à ce malheureux roi, Les paysans surtout se montraient presque convaincus et disaient que ce devait être leur roi, qui, pour avoir perdu une bataille, s'était condamné à faire pénitence pendant sept années *.

Le ci-devant ermite rie tarda pas à être rejoint par ceux qui le cherchaient, et quoique au commencement il semblât avoir le désir de les détromper lorsqu'ils le prenaient pour D. Sébastien, il finit cependant par se laisser faire. Voyant alors le parti qu'il y avait à tirer de sa situation, il s'entendit avec deux de ses compagnons, dont l'un se prêterait à jouer le rôle de Christovam de Tavora et l'autre celui de l'évêque da Guarda. On mettrait ainsi en scène deux personnages sympathiques au peuple portugais, le favori d'un roi toujours aimé, malgré ses fautes, et un prélat qui jusqu'au dernier moment s'était opposé à la domination espagnole.

On vint à Penamacor, où l'on établit, pour ainsi dire, le quartier général de cette intrigue et le centre des opérations. Le nombre des adeptes augmentait chaque jour et bientôt il y eut une espèce de petite cour dont le chef était désigné par le nom de roi de Penamacor. Le prétendu évêque da

' llorrcra : Hislnria gênerai ilel muntlo, etc., parte II, page 599.

Guqrda se chargea de procurer les fonds et d'en être le trésorier *.

Bientôt le roi improvisé et ses comparses se mirent à parcourir les contrées environnantes, en s arrêtant tantôt dans les auberges, tantôt dans les maisons des particuliers. Le ci-devant ermite sortait le premier lorsqu'il s'agissait de régler le compte de la dépense. Une fois les frais soldés, un individu s'approchait mystérieusement de l'aubergiste ou du maître de la maison et lui disait :

— Si vous saviez k qui vous avez eu affaire, k qui vous avez donné l'hospitalité, vous vous estimeriez bien heureux !

Inutile de dire qu'on ne le laissait pas tranquille jusqu'à ce que l'on eût appris le nom du grand personnage qu'on avait eu l'insigne honneur de recevoir.

Aux questions qui lui étaient adressées, l'agent de la cour de Penamacor ne manquait jamais, comme de raison, de répondre tout bas :

— C'est le roi D. Sébastien, qui vous accordera un jour bien des faveurs, en récompense de l'hospitalité qu'il a reçue de vous.

Ces braves gens, disposés d'avance à ajouter foi à une révélation qui allait au vif de leurs sentiments patriotiques, se trouvaient trop heureux de tout offrir à celui qu'ils croyaient leur

1 Herrcra : Hisloria gênerai del mundo, etc. , parte II, page 599. — Bayain : Portugal euidadoso e laslimado, etc., liv. V, chap. xlii, page 730.

souverain et aux pieds duquel ils allaient se prosterner.

Le faux roi leur faisait l'accueil le plus bienveillant, et, tout en refusant faiblement leurs hommages, finissait par dire :

— L'Evêque et D. Christovam ne sauront jamais se taire; mais puisque vous savez qui je suis, gardez-en le secret *.

Pendant quelque temps, la bande mena joyeuse vie et fit bonne chère. Le roi de Penamacor, entouré de nombreux partisans, se faisait craindre et respecter. Il savait surtout s'attirer les sympathies des gens pauvres, avec lesquels il partageait les bonnes aubaines que lui ou les siens recevaient des riches \

Ces prouesses finirent pourtant par attirer l'attention du gouvernement de Lisbonne. Une enquête fut ordonnée; mais il en résulta que presque tous ceux à qui on s'adressa furent unanimes à déclarer que, dans la croyance générale, l'individu dont il s'agissait était le roi D. Sébastien.

Le docteur Leitam, juge de l'endroit, fut chargé d'arrêter la bande, dont le chef était protégé par une foule d'adhérents de bonne foi, qui cherchaient à le sauver des dangers qui le menaçaient de la part du gouvernement espagnol. Il fut cependant, dit-on, livré par quelques faux amis.

• Bayam : Portugal cuidadoso e lastimadoy etc., etc., liv. V, chap. xlii, p8ge 731.

* Bayam : Portugal cuidadoso e ' lastimado, etc. etc., liv. V, chap. xlii, page 730.

Sommé d'établir son identité, il répondit n'avoir connu ni son père ni sa mère. C'était là une allusion au roi D. Sébastien, lequel était venu au monde dix-huit jours après la mort de son père, l'infant D. Juan, et n'avait pas connu sa mère, la princesse Jeanne, retournée en Espagne peu après la naissance de son fils \

L'imposteur fut amené à Lisbonne sous bonne escorte, afin d'éviter les démonstrations auxquelles la crédulité publique pourrait se laisser entraîner en sa faveur pendant le trajet, et les troubles que ces démonstrations pourraient occasionner. Il entra dans la capitale monté sur un âne et resta exposé toute la matinée au Gampo de Santa Clara, où il fut remis au corrégidoç de la Cour. C'était Diogo da Fonseca, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler. Devenu premier magistrat criminel, il fut chargé du procès *.

Le prétendu roi ne ressemblait en rien au vrai D. Sébastien, qui était très-blanc de teint et blond de cheveux, tandis que le prisonnier était brun de figure et avait les cheveux et la barbe d'une couleur foncée.

Pour détromper le peuple et lui faire remarquer cette dissemblance, on le mena, toujours monté sur son âne, la tête découverte et les mains liées derrière le dos, par les rues les plus fréquentées de la

' Herrcra : Htsloria gênerai del »uuul<j, olcM parte 11, pagp 6UU. HtrrreiM : Idem.

ville, jusqu'à la prison dite de Limoeiro, où il fut écroué K

Le procès fut instruit. On lui appliqua la torture. Il fit assez bonne contenance.

— Pourquoi vous faisiez-vous traiter de roi, lui demanda-t-on?

— Cela n'est pas exact, répondit-il. Vous ne trouverez ni preuves ni raisons suffisantes pour me condamner à mort. Quelques personnes, en effet, me traitaient de roi; mais je ne les forçais ni même ne les engageais à cela. On dit que je consentais à ce que. Ton fut toujours chapeau bas devant moi; voyez-vous là une raison pour me condamner à mort? Chacun est maître chez soi; punissez-moi cotnme malhonnête et mal élevé; mais non comme coupable de conspiration ni d'avoir voulu me faire passer pour le roi D. Sébastien \

Ces plaisanteries ne déplurent point aux juges, qui paraissent les avoir accueillies avec bienveillance.

. Le cardinal archiduc Albert était présent lorsque l'affaire fut appelée devant la Cour suprême. La lecture du procès où se trouvaient consignées les réponses bizarres et originales de l'accusé disposa tout le monde à la clémence, à commencer par l'archiduc. C'était d'ailleurs la première fois qu'un

1 Herrera : Hisloria gênerai del mutulo, etc., parte II, page 600.

* Luiz Torrcs de Lima. — Avisos do Ceo, successos de Portugal. Cornpendio das mais notaveis cotisas que no reyno de Portugal aconteceram desde a perda d'El Rey D. Sebastiam até ao anno de 1627. Lisboa 1772. Pages 38.'i et suivantes.

cas semblable se présentait eu Portugal et on ne se crut pas obligé de sévir avec rigueur.

Le roi de Penamacor, échappant ainsi à la mort; fut condamné aux galères à perpétuité; mais deux de ses compagnons, ceux qui avaient joué le rôle de Tavora et de Tévêque da Guarda, furent condamnés à mort et exécutés \

En 1588, on retrouve le roi de Penamacor à bord d'un des bâtiments de la formidable flotte Ylnvencible Armada, que Philippe II envoyait contre l'Angleterre et qui appareilla dans le port de Lisbonne. Il était là sans doute comme galérien rameur. Il parvint à se sauver et à gagner les côtes de France.

Depuis lors on n'en entendit plus parler *.

• Torres de Lima : Avisos do Ceoy successos de Portugal, etc., page 389.

* Bayara t Portugal cuidadoso e lastimado, etc., liv. V, chap. xm, p. 732. — D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e apparecido rey D. Sebastiam% etc., chap. xi.

Peut-être le roi de Penamacor est le même individu dont l'existence est signalée par quelques écrivains français, et notamment par M. Mérimée, dans son livre Les Faux Démêtrius, page 4§. « En 1595, — y est il dit, — « il y avait à Paris un faux D. Sébastien, qui probablement recevait des « secours de la France et faisait quelques dupes. »

Page 1