CHAPITRE III
Matheus Alvares, l'imposteur connu sous le nom de rot d'Ericeira. — L'intrigue se présente à peu près sous la même forme que la précédente. — Quelques personnes notables s'attachent à lui. — Bientôt de nombreux adeptes le proclament le roi D. Sébastien. — Un corrégidor est envoyé pour arrêter les coupables. — Déprédations et cruautés commises par les bandes de l'imposteur. — Pedro Affonso. — Rôle de cet auxiliaire. — Organisation de la maison royale du faux roi. —La fille de Pedro Affonso couronnée reine. — Missive au cardinal-archiduc Albert. — Ericeira quartier-général des Sébastian istes. — Lutte armée. — L'imposteur et un grand nombre de ses partisans sont pris. — On l'amène à Lisbonne. — Son procès et ses aveux. — Plan qu'il avait formé. — Sa condamnation et son exécution. — Supplices à Ericeira. — Rigueurs de la répression.
Une année à peine s'était écoulée depuis que le gouvernement espagnol en avait fini avec le roi de Penamacor, qu'un autre imposteur se présentait ; mais cette nouvelle échauffourée prit, comme nous le verrons bientôt, un caractère autrement sérieux que celui de la précédente.
Matheus Alvares, qui en fut le héros, était fils d'un maçon ou d'un tailleur de pierres du bourg ✓da Praya, aux îles Tercères. Tout jeune encore il était entré, dans l'intention d'y faire son noviciat, au couvent de San Miguel, monastère des
religieux de San Pedro d' Alcantara, près d'Obidos, à quelques lieues de Lisbonne *.
L'historien Herrera prétend qu'il passa aussi quelques mois au couvent de Santa Cruz, dans les montagnesde Cintra, chez desmoinesdéchaussésqui y menaient une vie très-rude *. Il paraît, ou qu'il ne put supporter les austérités du cloître, ou qu'il aima mieux vivre indépendant sous sa propre règle. Quoi qu'il en soit, il ne tarda pas h abandonner son noviciat pour se faire ermite. Il se fixa dans un endroit écarté près de la mer, non loin du bourg d'Ericeira, vers l'embouchure du Tage.
Jusqu'à la première moitié du dix-huitième siècle , les ermites n'étaient pas rares en Europe, surtout dans les pays méridionaux. C'étaient pour la plupart des hommes qui, ne voulant pas se soumettre à la discipline des maisons religieuses, s'en allaient vivre seuls des ressources de la charité publique. Espèces d'aventuriers des ordres m onastiques, ils tournaient au mal ou au bien sans cesser d'être l'objet de la vénération des populations crédules, prenant au besoin le masque des vertus qui leur faisaient défaut. Si leur clientèle dévote se composait principalement de gens simples et pauvres, on y comptait aussi des personnes aisées et même riches.
1 Bayain : Portugal ntidadoso e lasIiniatU), etc., liv. V, chap. page 732.
* Herrera : Wsfnriu ijentral ilcl ntwufo, etc., parle H, page 0OO.
Ce fut ce qui arriva pour Matheus Alvares vers le commencement de l'été de 1585.
De même que pour le roi de Penamacor, l'attention et la curiosité d'abord, puis les sympathies des paysans lui valurent celles de personnes d'une condition plus élevée, de sorte qu'on en arriva bientôt à chuchoter que le saint ermite pouvait bien être le roi D. Sébastien. On racontait même que, dans le silence de la nuit, il se frappait de verges et qu'on l'avait entendu s'écrier: — Portugal! Portugal! quel deuil t'environne ! hélas! moi seul • suis la cause des désastres qui t'accablent! malheureux Sébastien! une vie de misère, de pénitence et de larmes sera-t-elle suffisante pour l'expiation de mes fautes 1 !
11 n'en fallait pas davantage pour que l'imagination d'un peuple qui ne pouvait s'accoutumer au joug étranger se berçât d'une nouvelle illusion. Aussi, quand un riche propriétaire des environs, nommé Antonio Simoens, et sa femme ainsi que lui, déclarèrent hautement pouvoir affirmer que Fermite était bien D. Sébastien, qu'ils le reconnaissaient pour l'avoir vu très-souvent passer devant leur porte, la fable prit toute la consistance de la réalité et la cause du faux roi compta bientôt de nombreux adeptes *.
De tous ceux qui usurpèrent le nom du vaincu
' Bayam : PorUtijal vuidadosa e laaliiuadu, etc., liv. V, chap. xi.iit page 731.
Herrcra : Ilisloria gênerai tiel mutido, cl-., parte II, pape 000.
dAlcacer-el-Kebir, c'était celui-là d'ailleurs qui lui ressemblait le mieux. Il était à peu près du même âge, avait le teint blanc et la barbe rousse.
Dans les premiers temps, quand on insistait près de lui pour le faire convenir qu'il était le roi, il s'efforçait de détromper le questionneur et affirmait qu'il n'était qu'un pauvre homme.
Cependant, malgré cette diplomatie, on remarquera que de tous les usurpateurs du nom de D. Sébastien, il semble être le seul qui ait disposé les choses pour en arriver à ses fins d'après un plan conçu à l'avance. Les autres semblent seulement s'être laissé faire, se contentant au début de se prêter aux entraînements de la crédulité populaire. Chez lui, au contraire, apparaît l'initiative personnelle; il prépare la mise eu scène et dirige le courant plutôt qu'il ne s'y laisse entraîner.
Le gouvernement de Lisbonne ne tarda pas à connaître les faits et gestes de l'ermite, et le corrégidor Diogo da Fonseca, celui-là même qui avait instruit le procès du précédent imposteur, fut dépêché pour informer contre le nouveau.
A peine arrivé sur les lieux, il put s'assurer des - progrès rapides du prétendant, et se convaincre que ses adeptes étaient très-nombreux et qu'ils venaient de très-loin pour le voir.
Ce qui avait surtout contribué à donner de T importance et du développement à sa tentative,
c'était le concours actif d'un certain Pedro Affonso, propriétaire d une ferme h Rio de Mouro.
Pedro Affonso, âgé de cinquante ans environ, était doué d'un courage et d'une force extraordinaires. D'une haute stature, la tête très-grosse, la voix puissante, d'un aspect dur, peu scrupuleux sur l'emploi des moyens, faisant taire facilement tout sentiment humain, c'était, au physique comme au moral, un de ces hommes qui inspirent aux masses cette confiance mêlée de crainte qui les fait suivre et écouter.
Adversaire déclaré de la domination espagnole, il est probable qu'il avait combattu dans les rangs des bataillons populaires du prieur du Crato, de sorte que l'on peut dire qu'il réunissait en sa personne toutes les conditions nécessaires pour prendre la direction d'une entreprise de la nature de celle dont Matheus Alvares se posait comme le héros principal.
Avant qu'il passât à l'action, les conseils ne manquèrent pas à Pedro Affonso pour l'en détourner. Beaucoup de gens que la curiosité avait attirés près du prétendu roi et qui l'avaient quitté fort peu édifiés sur son identité, ne se firent faute de l'avertir qu'il avait affaire à un imposteur et qu'il pourrait bien laisser sa tête dans la partie qu'il projetait d'entreprendre pour lui. Mais rien n'y fit. Son parti était irrévocablement pris et il leur répondait avec résolution :
— 11 m'importe peu qu'il soit ou qu'il ne soit
— no —
pas le roi D. Sébastien; avant la saint Jean il sera assis sur le trône *.
Plein de confiance dans un pareil auxiliaire, l'imposteur mit dès lors toute réserve de côté; et ayant réuni autour de lui une force de huit cents hommes environ, il en donna le commandement à Pedro Affonso, qui crut devoir ajouler à son nom celui de Menezes \ Aussitôt et sans perdre davantage de temps, l'ancien ermite se fit reconnaître pour D. Sébastien, et, comme tel, proclamer roi dans le bourg d'Ericeira.
Sur ces entrefaites arriva le corrégidor, et à l'instant même la bande se dispersa. Les uns se sauvèrent dans les montagnes, les autres, et c'était le plus grand nombre, pêcheurs de leur métier, se réfugièrent dans leurs bateaux et prirent la mer; de sorte qu'il ne resta sous la main du magistrat que des femmes, des enfants et quelques moines. Sa tache se trouvait ainsi singulièrement simplifiée; aussi se borna-t-il à prendre des informations et à dresser une liste de quelques noms qu'il adressa à son collègue de Torres-Vedras, en l'engageant à procéder dans le plus bref délai à l'arrestation des coupables.
Le corrégidor avait à peine repris la route de Lisbonne que la bande se reformait derrière lui, en s' augmentant de nouvelles recrues.
' Herrera : Historia gênerai (tel tnundo, etc., parte II, pages 603 et GOfl. 11 Bayam : Portugal r.uidadow e lastimndo, etc., liv. V, cliap. xi.11, page 732.
Alors le prétendu roi, entrant tout à fait dans son rôle, commença à organiser sa maison royale et à distribuer à ses adeptes des charges de cour. Pedro Affonso avait une fille ; il daigna la prendre pour épouse avec toute la pompe dont il pouvait disposer. Elle fut couronnée reine, et, pour la cérémonie, on lui plaça sur la tête un diadème enlevé à une statue de la Vierge. Le beau-père fut créé marquis de Torros-Vedras, comte de Monsanto, seigneur d'Ericeira et gouverneur de Lisbonne, mais in partibus seulement, et pour causé \
L'ancien ermite laissa tomber d'autres faveurs sur ses féaux et signa à cette occasion force décrets et lettres-patentes dans les formes usitées, sans oublier le sceau royal.
Il vivait très-retiré afin de conserver son prestige, se rendant seulement accessible à un trèspetit nombre de privilégiés auxquels il racontait certains détails de la bataille d'Alcacer-el-Kébir, qu'il inventait vraisemblablement, mais dont ses auditeurs étaient hors d'état de contrôler la véracité.
Il paraîtrait que Matheus Alvares avait eu l'intention de s'entendre avec l'amiral D. Diogo de Sousa. Le conspirateur aurait voulu s'aboucher avec lui, soit pour savoir s'il était vrai, ainsi qu'on le disait dans le peuple, qu'il eût ramené secrète-
1 Bayam : Portugal vuidadnm c lastimath, etc., liv. V, rliap. xî.ii, page 732.
ment le roi à bord de son escadre, après la défaite d'Aleàccr-el-Kébir, soit pour s'assurer s'il pouvait compter sur son concours *.
On prétend qu'il aurait poussé l'audace jusqu'à inviter l'ancien chef de la flotte de l'expédition d'Afrique à se rendre près de lui. Quoi qu'il en soit, plus tard, les sébastianistes (on nommait ainsi ceux qui soutenaient que D. Sébastien n'était pas mort), prétendirent que l'amiral aurait fait demander à l'envoyé du faux roi quel était le mot d'ordre ou le signe qu'on lui avait donné ; el bien que cet émissaire, disaient-ils, fût resté muet sur ce point, on ne devait pas moins voir dans la question de D. Diogo de Sousa la preuve que le roi, échappé au désastre d'Alcacer-cl-Kébir, avait vu secrètement son fidèle amiral et lui avait confié, en même temps que ses projets de retraite et de pénitence, son mot d'ordre pour l'avenir *.
Deux écrivains portugais vont même jusqu'à affirmer que le vieux marin se rendit à l'invitation de Matheus Alvares, mais que celui-ci, redoutant les suites de cette entrevue, refusa de le recevoir, sous prétexte qu'il n'était pas venu seul \
1 Bayam : Portugal cuidadoso e lastimado, etc., liv. V, chap. xlii, pape73Zi.
3 D; Joam de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e appareci'io rey D. Sebastiamy etc„ chap. xi. — Bayam : Portugal cuidadoso e lastimado, etc., liv. V, chap. xlii, page 734.
3 D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e apparecida rey D. Sébastian^ etc., chap. xi. — Bayam : Portugal cuidadoso e las- 1 timado, etc., )iv. V, chap. xlii, page 734.
Ce qui n'est pas douteux, c'est que le faux D. Sébastien expédia des dépêches sur divers points du royaume, annonçant son retour, faisant appel aux sentiments de fidélité 4e ses peuples, les engageant à prendre les armes contre l'étranger, parlant enfin en roi qui vient revendiquer sa couronne et délivrer sa patrie.
Une de ces proclamations parvint jusqu'à Coïmbre, où se trouvait alors l'ancien confesseur du cardinal roi D. Henri, le père Léon Henriques, de la Compagnie de Jésus. Il en donna immédiatement avis à Miguel de Moura, secrétaire d'Etat du gouvernement à Lisbonne, en lui faisant voir la nécessité de prendre le plus tôt possible des mesures efficaces et d'urgence pour arrêter cette propagande et contenir le mouvement qu'elle provoquait.
Mais Matbeus Alvares ne s'était pas borné à lancer au sein des populations ses excitations patriotiques; il avait osé dépêcher un messager jusqu'à l'archiduc Albert lui-même. Son choix était tombé, pour cette mission hardie, sur le fils d'Antonio Simoens, un tout jeune homme qui s'en acquitta avec une naïve fidélité. Ainsi, le jour de l'Ascension, au moment où l'archiduc sortait de l'église, il lui remit respectueusement, en se mettant à genoux, la missive du faux roi. C'était une épître insolente, qui le sommait grossièrement d'avoir au plus vite à quitter Lisbonne et à s'en retourner en Espagne.
Arrêté à l'instant même, le jeune messager dé-
clara avec une imperturbable bonne foi que la lettre lui avait été remise par D. Sébastien en personne, affirmant que c'était bien le vrai roi , puisque son père et sa mère le connaissaient depuis longtemps ainsi que beaucoup d'autres personnes qui étaient allées le voir.
Le corrégidor voulait que le pauvre enfant fût retenu prisonnier ; mais l'archiduc, naturellement enclin aux mesures de douceur, ordonna qu'il fût mis en liberté, disant qu'il ne fallait pas attacher tant d'importance à ce qui n'en avait pas et sévir sérieusement contre un acte si peu sérieux \
Cependant l'agitation s'étendait et prenait de graves proportions. La bande du prétendant grossissait chaque jour et s'élevait déjà au chiffre de mille hommes, dont quelques-uns allaient ouvertement acheter des provisions et des munitions à Torres-Vedras.
Le magistrat de cette petite ville, qui avait commis l'imprudence de se rendre à Ericeira, accompagné seulement d'un greffier, pour instruire l'affaire, comme on dirait aujourd'hui, avait été retenu prisonnier par les insurgés, qui menaçaient de le pendre.
A une lieue de là, à Mafra, le peuple se prononçait en faveur de l'aventurier et accueillait les révoltés à bras ouverts. Ils y étaient maîtres et tenaient, pour ainsi dire, en état de siège dans une ferme le doc-
1 Herrcra, : llishnia général del mumUi, etc., parte H, page 602.
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teur Gaspar Pereira, membre du conseil royal et juge à la cour suprême. On ne parlait de rien moins que d'aller à Torres-Vedras, de là à Cintra et d'entrer à Lisbonne le 23 juin, veille de la Saint- Jean, afin d'affranchir le pays du joug castillan en proclamant dans cette capitale le roi légitime, le roi national D. Sébastien ,.
Les choses en étaient là, quand le gouvernement espagnol comprit enfin qu'il était temps de mettre ordre à une entreprise qui, de folle qu'elle était d'abord, commençait pourtant à devenir dangereuse.
Alors, sans tarder davantage, ordre fut donné au marquis de Santa-Cruz, capitaine général des armées de terre et de mer, de mettre à la disposition du corrégidor Diogo da Fonseca des forces suffisantes pour écraser la rébellion.
Il partit aussitôt. Arrivé à cinq lieues de Lisbonne, le magistrat apprit que la veille même les révoltés avaient jeté à la mer, du haut des rochers de la côte, le juge et le greffier qu'ils détenaient prisonniers, et qu'après avoir pénétré dans la propriété du docteur Pereira, ils l'avaient massacré ainsi que son fils et son neveu, pour avoir soutenu les droits de Philippe II à la couronne de Portugal. Il sut, enfin, que Pedro Affonso déclarait hautement qu'il réservait le même sort à tous ceux qui refuseraient de reconnaître celui qu'il appelait le roi D. Sébastien * .
1 Hcrrcra : Ilistoria gênerai del mundn, etc., parte II, page 602. ' Herrera : Hem., page 603.
Dans cet état de choses, Diogo da Fonseca se porta directement à Ericeira, qui était comme le quartier général des rebelles. Il y rencontra une troupe d'environ deux cents insurgés. Sommés par lui de se rendre, au nom de Philippe II, avec romesse de pardon pour tous, à l'exception des chefs, ils lui répondirent par une décharge d'arquebuses. Il n'y avait plus à hésiter. L'affaire s'engagea et fut promptement terminée. Les partisans du faux roi, mis bientôt en déroute, furent complètement défaits et laissèrent à peu près quatre-vingts prisonniers aux mains du corrégidor. Selon les habitudes judiciaires du temps, quelques-uns furent appliqués à la question, et Diogo da Fonseca apprit d'eux que le gros des insurgés se tenait à Torres- Vedras *.
Rejoint par les capitaines Saint-Estevan et Calderon, que le gouvernement lui envoyait à la tête de quelques compagnies de soldats, afin d'en finir plus vite avec l'insurrection, il se dirigeait à marches forcées sur le point indiqué, lorsque deux cavaliers, qu'il avait envoyés en éclaireurs, vinrent lui annoncer que les rebelles, prenant l'offensive, s'avançaient résolument à sa rencontre. Ils lui rapportèrent au surplus qu'ils se vantaient de le prendre bientôt vivant, pour s'en servir au besoin, soit comme otage, soit pour lui faire subir le même sort qu'au corrégidor de Torres-Vedras.
» Hcrrcra : HhUma gênerai <lel tnuwta, etc., -parte II, pago 093.
Diogo da Foiiseca , ne connaissant que par de vagues rumeurs l'importance réelle des forces qu'il allait avoir à combattre, employa à tout hasard un stratagème qui lui réussit admirablement. A l'époque de l'année à laquelle on se trouvait, les blés étaient hauts : il y fit cacher ses arquebusiers et s'avança, accompagné seulement de quelques gens de robe, au devant de l'ennemi.
Pedro Affonso ne tarda pas à paraître. 11 se tenait à cheval à la tête des siens, ayant à ses côtés trois ou quatre cavaliers. Aussitôt qu'ils aperçurent le corrégidor et son petit cortège civil, ils le chargèrent avec furie. Ceux-ci prirent d'autant mieux la fuite qu'ils s'y étaient préparés; mais cette fuite était un signal pour les soldats embusqués. Se levant tous à la fois au milieu des blés, ils commencèrent le feu avec ensemble. Aux premières décharges, Pedro Affonso et son état-major se sauvèrent au galop et ils abandonnèrent leur petite armée, qui, se débandant dans toutes les directions, fut presque anéantie sur place ou faite prisonnière.
Cependant quelques-uns de ces volontaires, improvisés soldats, parvinrent à se rallier et voulurent au moins succomber avec honneur. Retranchés dans le parvis d'une petite église nommée Notre-Dame-de-Porto, ils se firent tuer presque tous, se montrant ainsi par leur courage à la hauteur du principe de patriotisme dont ils prenaient,
sincèrement sans doute, Matheus Alvares pour le véritable représentant \
Celui-ci se montra, dans cette circonstance si importante, d'une prudence excessive. En observation sur une éminence, il avait vu s'avancer les forces qui allaient à la rencontre de ses partisans, et cette vue seule avait suffi pour lui faire perdre toute espérance de succès. Pour lui, la bataille était perdue avant d'être livrée; aussi, sans attendre le résultat, il pensa qu'il n'avait rien de mieux à faire que de se sauver sur les montagnes, et c'est ce qu'il tenta; mais dénoncé avant d'avoir pu gagner du terrain, il fut livré, avec deux ou trois de ses compagnons, à Diogo da Fonseca, qui les fit immédiatement diriger sur Lisbonne *.
Tel fut le dénouement de l'aventure tentée par Matheus Alvares. On l'apprit à Lisbonne avec une joie d'autant moins contenue qu'on commençait à concevoir des craintes tellement sérieuses, que le marquis de J3anta-Cruz n'avait pas hésité à doubler les gardes du palais de l'archiduc et à prendre ces mille précautions qui révèlent la faiblesse des pouvoirs mal établis. Cette échauffourée, qui n'eût pas troublé un seul instant un gouvernement national, avait suffi pour donner de sérieuses inquiétudes à l'Espagne, et pour lui faire comprendre qu'elle était seulement campée en Portugal et
4 Herrera : Hislorui gênerai <lel uiundn, etc., parte 11, page 605. - Herrera : Idem.
qu elle ne pouvait pas compter sur ses nouveaux sujets.
Diogo da Fonseca, après sa victoire, se rendit à Mafra, où il fit rendre les honneurs funèbres au docteur Pereira, à son fils et à son neveu.
Il commença ensuite l'instruction du procès de ceux que la rumeur publique désignait comme ayant été les partisans du faux roi, en promettant le pardon à tout coupable qui livrerait Pedro Affonso, que la fuite dérobait aux poursuites de la justice.
Pendant que le corrégidor de Lisbonne faisait de la procédure criminelle à Mafra, l'ancieu ermite faisait à Lisbonne une entrée bien différente de celle qu'il avait rêvée. Le 12 juin, le roi d'Ericeira, comme on l'appela dès lors, franchissait une des portes de cette capitale, la porte de Santo- Antonio, en compagnie de quelques-uns de ses partisans, tous montés sur des bêtes de somme et les mains attachées derrière le dos. C'était l'heure où les rues étaient encombrées d'une foule de curieux se précipitant sur le passage de l'archiduc « |ui se rendait aux vêpres l.
Le procès de l'aventurier commença immédiatement ; il fut sommaire.
L'accusé fit des aveux complets sans qu'on eût besoin, pour les lui arracher, d'avoir recours à la torture. Son attitude ne fut pas dépourvue d'une certaine dignité, et il sut donner au rôle qu'il avait
1 HciTCra : Ihsloria yeneral f/W mumlo, ek\, parte il, pagos 003 et 00/*.
pris l'excuse d'un sentiment de patriotisme qu'il produisit avec une habileté qui n'était pas sans courage.
— Mon intention, aurait-il dit, était d'entrer à Lisbonne dans la nuit de la Saint-Jean, au moment même où, selon la coutume, toute la population est dehors et se livre à des réjouissances publiques. Je devais raisonnablement croire que je serais acclamé et suivi; dans tous les cas, accompagné d'hommes énergiques, bien décidés à tuer quiconque refuserait d'obéir à D. Sébastien, je ne pouvais douter que ce hardi coup de main aurait un plein succès. Une fois la ville pacifiée, j'abdiquais ma royauté d'emprunt et du haut d'un balcon, m'adressant au peuple, je lui aurais dit : — Regardez-moi bien, je ne suis pas le roiD. Sébastien; mais je suis un homme de cœur, un bon Portugais, qui vous a délivrés du joug castillan. Maintenant que vous êtes libres, choisissez et proclamez roi qui vous voudrez 1 !
Ce plan, quelle qu'en ait été l'issue, n'avait certes rien de vulgaire. Si l'on veut tenir compte de l'état des esprits en Portugal à la date même où il s'agissait de le mettre à exécution, il faut reconnaître qu'il avait une base beaucoup plus solide qu'une foule d'autres du même genre auxquels la fortune a réservé de meilleures chances.
Au reste , le gouvernement espagnol, excellent
1 Herrera : Historia gênerai del tmtndo, etc.. parte II, page 604.
juge de la situation, parut comprendre à l'énergie du langage de Matheus Alvares que la partie gagnée par lui était encore plus dangereuse qu'il n'avait pu le supposer. Cette lumière, qui lui venait du conspirateur, lui rendit toutes ses habitudes de répression énergique, et si, dans l'affaire du premier imposteur qui avait pris le nom. dé D. Sébastien, il s'était oublié au point de se montrer clément, cette fois au moins le naturel lui revint et il prit largement sa revanche. Rien ne fut épargné pour inspirer la terreur; on déploya même dans ce but un luxe de mise en scène, qui était un aveu indirect du péril qu'avait fait courir au puissant Philippe II le misérable fils d'un maçon, devenu ermite faute de pouvoir devenir moine.
Le 14 juin 1585, ce dangereux compétiteur du roi catholique pour le trône du Portugal fut conduit au pied de l'échafaud. Là , le bourreau lui trancha la main droite, cette main avec laquelle il avait osé signer du nom du roi D. Sébastien des décrets, des lettres patentes et des proclamations; ensuite il fut pendu, et avec lui plusieurs de ses compagnons. Une fois détaché du gibet on lui coupa la tête, qui fut placée sur une d,es pointes en fer du pilori et y resta exposée pendant un mois. Son corps fut coupé en morceaux, que l'on posa près de chacune des portes de la capitale *.
' Herrcra : Historia gênerai del mttndo, etc., parte II, page 604. Bayam: Portugal cuidadoso e lasttmado, etc., liv. H, cliap. xlh, page 734.
Peu de temps après, Pedro Affonso, livré par un des siens, au moment où il entrait dans un village pour acheter des provisions, fut expédié à Lisbonne. Il confirma tout ce qu'avait dit son gendre et fut comme lui condamné et exécuté \
L'histoire est muette en ce qui touche la femme de Matheus Alvares. Il n'est pas probable qu'elle ait échappé aux justiciers espagnols, et il faudrait bien plutôt supposer qu'elle paya par une longue détention l'honneur douteux d'avoir porté sur son front pendant quelques semaines une couronne de reine sans royaume.
Diogo da Fonseca, à qui revenait tout l'honneur de la victoire sur le roi d'Ericeira, en usa d'ailleurs comme un fidèle sujet du roi Philippe IL II semble avoir eu pleins pouvoirs, ou au moins une grande latitude pour la répression. Il comprit la raison de la confiance presque illimitée que l'on mettait en lui et fut sévère jusqu'à la cruauté. Partout où les partisans du prétendu D. Sébastien avaient trouvé quelque accueil, à Lisbonne même, le corrégidor lui trouva de nombreux complices. Les délations, les accusations se multiplièrent, presque toujours suivies de condamnations à mort ou au moins aux galères.
Les habitants d'Ericeira, épouvantés à la vue des
' llpircra : Historia gênerai (ici niundo, etc., parte II, page 504. Les l'ail s et gestes de cet. imposteur ont fourni le sujet d'un poème écrit en langue latine parle Portugais Kstevam Rodrigue* de Castro, professeur de médecine a l'Université de Pise : ])e simulato reqe Sebastinm,, Florence, 1038.
supplices journaliers dont ils étaient les témoins, abandonnaient leur résidence et se sauvaient au loin. Presque partout où les bandes sébastianistes avaient passé on voyait s'élever des potences. C'était ce qu'on appelait inspirer une terreur salutaire. Ainsi, là où le magistrat de Torres-Vedras et son greffier avaient été jetés à la mer, on pendit plusieurs personnes, et il en fut de même de l'endroit où le docteur Pereira ainsi que son fils et son neveu avaient été massacrés *.
Enfin, le gouvernement espagnol se sentant parfaitement rassuré, l'archiduc mit un terme au zèle de Diogo da Fonseca. 11 l'engagea à rentrer à Lisbonne et à se borner désormais à effrayer par de simples menaces les populations qui avaient accueilli ou protégé les bandes de l'imposteur, ou qui s'étaient montrées tièdes dans le concours prêté aux autorités chargées de s'en emparer 2.
Tout en faisant au caractère naturellement bon de l'archiduc Albert la part qui lui est due, il ne faut pas oublier néanmoins qu'il était le représentant de Philippe II en Portugal, et dès lors il est facile de se faire une idée de la violence de la répression quand on voit qu'il se crut obligé d'intervenir pour l'arrêter.
1 Herrera : Hixtoha général del muntlo, etc., parte II, page 00/|. ■ Herrera : idem.