‹ Les faux don SébastienChapitre 12 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Arrestation d'un nouvel imposteur due au hasard. — Gabriel de Espinosa, pâtissier de Madrigal. — L'intrigue dont il est le centre conduite par un prêtre. — Rôle de Fray Miguel dos Santos. — Son arrestation. — Une fille de D. Juan d'Autriche impliquée dans cette intrigue. — Premiers interrogatoires de Gabriel de Espinosa, de Fray Miguel et de dona Ana d'Autriche. - Caractère de cette princesse. — Conditions dans lesquelles elle était entrée au couvent. — Ses lettres à Espinosa. — Conflit de juridiction. — L'imposteur est transféré à Medina-dcl-Campo.

Dix années s'étaient écoulées depuis que le dernier des deux imposteurs, usurpant le nom de D. Sébastien, avait tenté un mouvement contre la domination espagnole, lorsqu'un audacieux aventurier conçut, dans le même but, l'idée de mettre en scène un nouveau prétendant.

Cet homme, d'une condition dans laquelle on trouve rarement de ces sortes de conspirateurs,

— il était prêtre, — organisa le complot, non point dans le pays même auquel il voulait rendre sa nationalité, mais dans les propres États du redoutable monarque qui l'avait asservi.

11 espérait, grâce à d'habiles combinaisons, prendre tellement à l'imprévu le pouvoir qu'il voulait atteindre, que son action répressive, ne trouvant devant elle que des faits accomplis, perdrait ainsi ses plus précieux avantages.

Il faut bien en convenir, le moment était admirablement choisi pour un hardi coup demain contre l'usurpation castillane. Depuis que le Roi d'Ericeira était mort de la main du bourreau, l'Espagne avait en effet usé de sa conquête de telle façon que les griefs des Portugais contre elle n'avaient fait que s'accroître et que leurs plaintes s'élevaient comme un immense concert de malédictions.

Le puissant Philippe II, sur les États duquel on disait que le soleil ne se couchait jamais, approchait d'ailleurs sensiblement du terme de sa longue carrière, et chacun pouvait déjà calculer l'heure où commencerait la décadence de cette grande monarchie espagnole, qui avait joué un si grand rôle dans les destinées du monde.

Dans les premiers jours d'octobre de l'année 1594, une femme informa l'alcade de cour de Valladolid, D. Rodrigo de Santillan, qu'un individu dont elle donna le signalement et avec lequel elle avait eu des relations, se trouvait en possession de très-riches joyaux. Dans la pensée qu'ils prove-

liaient peut-être d'un vol, et dans la crainte que son silence ne lui fût plus tard imputé à crime, elle s'était décidée à informer la justice.

Le magistrat dirigea aussitôt des recherches contre celui qui lui était ainsi signalé et le découvrit dans une auberge oû on l'arrêta au milieu do la nuit.

On trouva sur lui les objets indiqués, notamment une bague avec uuportraitdu roi Philippe II, une montre en or enrichie de diamants, un portrait que l'on apprit plus tard être celui de la princesse Dona Ana, fille naturelle de Don Juan d'Autriche et religieuse au couvent de Santa-Maria-la-Rcal de Madrigal, et, enfin, une mèche de cheveux. Aux questions que lui adressa l'alcade, cet homme répondit qu'il se nommait Gabriel de Espinosa et qu'il exerçait le métier de pâtissier à Madrigal, bourg de la vieille Castille, à deux lieues environ de Valladolid. Quant aux bijoux saisis, il déclara les avoir reçus de la princesse Dona Ana, pour en opérer la vente.

Malgré cette déclaration, le magistrat le maintint sous clef et prit les mesures nécessaires pour contrôler l'exactitude de sa déposition ,.

De son côté, le prisonnier avait trouvé moyen d'informer Dona Ana de son arrestation et de faire prendre chez lui, à Madrigal, une cassette

1 Lettre de I). Rodrigo de Santillan au Iloi , datée de Valladolid , le •0 octobre 159/j. — Archive» de Simancas. Negociado de Estado. Liasse 172.

renfermant des papiers, qu'une personne de confiance porta au couvent *.

Quatre lettres tombées entre les mains de l'alcade commencèrent à lui faire entrevoir le fil d'une intrigue politique, à laquelle il était certes fort loin de s'attendre.

Deux de ces lettres étaient adressées au prisonnier par un prêtre portugais de l'ordre de Saint- Augustin, Fray Miguel dos Santos. Vanté pour son instruction, ce religieux avait été successivement provincial de son ordre, prédicateur du roi D. Sébastien et confesseur de D. Antonio, le prieur du Crato, auquel il était tout dévoué. Compromis dans les menées de ce prétendant à la couronne de Portugal, il avait été arrêté et conduit en Espagne, où il subit d'abord un assez long emprisonnement. Puis, ayant témoigné du repentir, Philippe II, dans le désir de se l'attacher par les liens de la reconnaissance, l'avait fait nommer vicaire au monastère de Santa-Maria-la-Real, où peu après il devint le confesseur, le conseiller et le confident deDona Ana d'Autriche.

Dans les lettres qu'il adressait au prisonnier, il

1 Hisloria de Gabriel de Espinosa, pastelero en Madrigal, que fingio ser El Rey D. Sébastian de Portugal, y assi miamo la de Fray Miguel de loa Santos, de la orden de san Augustin, en el ano de 1595. Xerez, ano de

Christobal de Pereda, alcade de la prison où se trouvait Espinosa, fut suspendu de ses fonctions pour « lui avoir permis d'envoyer et d'écrire à « Madrigal ; il en résulta que Fray Miguel et dona Ana ont eu le temps de « brûler tous les papiers de cette affaire »— Relation de lospresos principales y de la culpa que résulta contra ellosi Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 270.

était question d'une nourrice et d une enfant restées à Madrigal ; mais ce qu'il y avait de plus saillant, c'était le titre de Majesté, donné par le prêtre portugais à Gabriel de Espinosa, et certains détails témoignant de l'intérêt que la nièce de Philippe II prenait à ses affaires.

Les deux autres lettres étaient de la princesse elle-même, et nous aurons occasion d'en reparler.

L'alcade ne savait que penser. Non-seulement l'homme qu'il venait d'arrêter lui semblait avoir un maintien trop distingué pour un pâtissier, mais encore le titre de Majesté qu'on lui donnait dans la correspondance saisie lui faisait croire qu'il avait peut-être mis la main sur le prétendant D. Antonio, l'ancien prieur du Crato. D'ailleurs, la teneur des lettres de Dona An a d'Autriche était de nature à • le confirmer dans la pensée que son prisonnier était en tout cas un grand personnage, et il allait même jusqu'à supposer que la petite fille à laquelle ces lettres faisaient souvent allusion pouvait bien avoir pour mère la nièce de Philippe II elle-même *.

Bien qu'il y eût beaucoup de passages confus et obscurs dans ces lettres, il en ressortait cependant qu'il s'agissait d'une intrigue ayant de nombreuses ramifications et déjà fort avancée.

Le prétendu pâtissier fut donc maintenu en pri-

1 Archives de Simaiicas. Lettres de D. Jîodtiijo de Santillan au /?oi, datées de Valladolid, du 9 et du 12 octobre 1594. — Eslndo. Liasse 172. Lettres de Fray Miguel à Espinosa ; l'une n'est pas datée, l'autre porte la date du G octobre 1594. — Archives de Simancas. Idem.

son nonobstant une lettre hautaine de la princesse, par laquelle elle enjoignait à l'alcade de le mettre immédiatement en liberté.

Philippe II, informé de ce qui se passait, expédia l'ordre d'enfermer sa nièce dans une cellule. En même temps, on procéda à l'arrestation de Fray Miguel dos Santos, et on chercha à mettre la main sur toutes les personnes qui pouvaient donner d'utiles renseignements à la justice.

Bientôt on arrêta la nourrice et la petite fille désignées dans les lettres que l'alcade avait interceptées, et on apprit enfin que cette enfant, âgée de deux ans au plus, avait obtenu des égards et des soins bien au-dessus de ceux que mériterait la fille d'un simple pâtissier.

Des perquisitions eurent lieu au domicile de Gabriel de Espinosa, et ce fut à peine si l'on y découvrit quelques-uns des ustensiles nécessaires à la profession qu'il prétendait exercer.

D'après les informations les plus exactes, laborieusement recueillies sur son compte, Gabriel de Espinosa s'était établi d'abord à Medina-del-Campo, à trois lieues de Madrigal. Puis il était venu se fixer à Madrigal même, où il ne s'était occupé que très-médiocrement de la profession qu'il avait embrassée.

Le matin, il se rendait au monastère de Santa- Maria-la-Real, pour y entendre la messe que Fray Miguel célébrait chaque jour; tous deux se rendaient ensuite au parloir, y restaient souvent avec

laprincesàé DônaAna jusqu'à l'heure du dlnei* et y retournaient plus tard. Ces visites assidues, èft éveillant l'attention, n'avaient pas tardé, ainsi qu'on l'apprit, à être commentées d'une manière peu bienveillante. i i

Après ces instructions , on procéda à l'interrogatoire de Fray Miguel dos Santos. Ce religieux soutint que c'était une opinion fort répandue eh Portugal que le roi Don Sébastien n'était pas mort à la bataille de Alcacer-el-Kébir. Il prétendit qu'ayant été chargé par le cardinal-roi D. Henri de prêcher le sermon des funérailles, un personnage de marque l'avertit de faire attention à ce qu'il dirait du roi D. Sébastien, non-seulement parce qu'il était plein de vie, mais encore parce qu'il assisterait incognito à la cérémonie funèbre et entendrait le sermon.

Ainsi donc, persuadé depuis longtemps de l'existence du roi, il avait adressé au ciel d'ardentes prières, pour qu'il lui fût donné d'en acquérir la certitude, et ses vœux avaient été exaucés. En effet, disait-il, pendant que j'officiais à la messe, je vis souvent le roi, en esprit, tel que je l'avais connu, tout armé, la tète découverte et à genoux devant un crucifix. 11 tenait à la main une hampe dorée surmontée d'un petit étendard où, d'un côté, se trouvait l'image de la Vierge, et de l'autre une croix. 1 ' '

Fray Miguel ajouta que, se trouvant dans ces dispositions d'esprit, il avait rencontré à Madrigal

Gabriel de Espinosa, dans lequel il reconnut D. Sébastien de Portugal. 11 fondait sa conviction à cet égard sur le fait de la ressemblance physique et sur certaines autres coïncidences particulières, notamment sur la connaissance que cet individu avait de quelques faits dont le roi seul pouvait être instruit.

Questionné sur les motifs que le roi D. Sébastien aurait eus de se cacher si longtemps, Fray Miguel dos Santos donna les raisons suivantes : Le roi, honteux d'avoir entrepris, contre l'avis de tous, une si malheureuse expédition, aima mieux passer pour mort pendant quelque temps que de revenir immédiatement dans son royaume. Ce retour avait aussi été différé pour deux autres causes : le vœu que le roi avait fait, en échappant de la bataille, de parcourir le monde sous un humble déguisement pour faire pénitence des malheurs qu'il avait attirés sur son pays ; ensuite le refus que le pape Grégoire XIII avait fait de le relever de ce vœu. Fray Miguel ajouta que son intention était d'aller à Madrid, aussitôt qu'il serait guéri des fièvres, et de donner avis à D. Christovam de Moura de tout ce qui se passait à ce sujet \

Le premier interrogatoire que l'on fit subir à Gabriel de Espinosa n'amena aucun résultat impor-

' Lettre de D. Rodrigo de Santillan au Roi% datée du 17 octobre 1594. Archives de Simancas. Estado. Liasse 172 — Pièces envoyées au Roi par I). Rodrigo de Sanlillan, avec la lettre en date du 4 novembre 1504. Archives de Simancas. Kstado. Liasse 172.

tant. Le magistrat était, nous l'avons déjà dit, trèsimpressionné de l'attitude ferme et énergique du prévenu, ainsi que de certains faits, sur lesquels il ne s'expliquait pas, mais qui lui faisaient dire, dans une lettre au roi Philippe II, qu'il pourrait bien y avoir de la sorcellerie dans cette affaire \

Tantôt le prisonnier refusait de répondre, tantôt son langage était plein d'obscurités et de réticences. Il avoua seulement que Dona Ana et Fray Miguel le tenaient pour le roi D. Sébastien, sans qu'il cherchât à les détromper. « Je m'en remets, disaitil, à ce qu'ils déclareront à cet égard, mais je proteste contre toute imputation d'avoir voulu desservir le roi catholique. »

Il reconnut les lettres qui lui avaient été adressées, et déclara que l'enfant était bien sa fille et qu'il l'avait eue de la nourrice qui la soignait; enfin, qu'il avait quitté Madrigal dans le but d'aller trouver un fils naturel de D. Juan d'Autriche et de l'amener auprès de sa sœur Dona Ana *.

1 « He visto algunas cosas en el que me hacen ponsar deve tener algun familiar o pacto oculto con el demonio. Lettre de D. Rodrigo de Santillan au Roi, en date du a novembre 1594. Archives de Si m an cas. Est ado. Liasse 172.

* Lettre de l). Rodrigo de Santillan au Roi , datée de Medina-del- Campo» le a novembre 159/j. — Pièces envoyés au Roi avec cette lettre. Archives do Simancas. Estudo. Liasse 172.

Sur l'une de ces pièces se trouve une apostille de la main de Philippe II, qui prouve combien cette affaire l'intéressait. Il autorisait l'emploi de la torture si cela devenait utile, et recommaudHit surtout de bien tirer au clair tout ce qui avait trait à la petite fille : « Se le encomiende mucho, c< écrivait S. M., el averiguar lo de la hija^que es lo que importa. » Le roi catholique semblait ainsi très-préoccupé de l'opinion émi c par l'alcade Sautillao, dans sou premier rapport, que sa nièce pourrait bien être la mère de l'enfant pour laquelle on avait tant d'égards.

L'alcade avait signifié à Dona Ana l'ordre du roi prescrivant qu'ellefût enfermée dans sa chambre, sans aucune communication au dehors, et avec la défense expresse déparier à personne. L'abbessc du couvent, la supérieure et deux religieuses furent rendues responsables de V exécution de ces dispositions. En même temps on faisait enfermer dans des chambres séparées, et avec non moins de sévérité, Dona Luiza de Grado et sa sœur, Dona Maria Nieto, employées au service de Dona Ana, et soupçonnées d'être ses confidentes.

On avait également arrêté Juan Roderos et Blas Nieto, domestiques de la princesse*

Le premier avait accompagné Gabriel de Espinosa à Valladolid.

Le magistrat n'avait pas réussi à obtenir de Dona Ana des aveux suffisants pour lui faire voir clairement le fond de cette intrigue. On eut beau lui ré* péter que, d'après la déposition de Fray Miguel, elle devait avoir pleine connaissance de tout ; elle répondait avec dignité que Fray Miguel était le dépositaire des secrets de sa conscience, qu'elle était persuadée qu'il n'en avait rien révélé, et qu'à personne n'appartenait le droit de chercher à pénétrer ce qui se passait entre eux.

D. Rodrigo de Santillan, ayantinsisté pour qu'elle déclarât la vérité, en lui affirmant que telle était la volonté du roi D. Philippe, son oncle, elle reprit avec beaucoup de fermeté qu'elle répondrait au roij lorsque Sa Majesté lui aurait fait connaître sa

volonté, à cet égard: mais qu'elle assurait dès à présent que l'homme dont il s'agissait était bien le roi D. Sébastien de Portugal.

L'orgueil de la fille de D. Juan d'Autriche dut se révolter plus d'une fois contre les obsessions dont elle était l'objet. Poussée un jour à bout par la colère, lorsque Santillan, accédant à sa demande, lui faisait voir, à travers la grille du parloir intérieur, les lettres qu'elle avait adressées à Espinosa , pour qu'elle les reconnût , elle les saisit et commença à les déchirer. L'alcade réussit toutefois à lui en arracher les lambeaux et dressa procès-verbal du fait, bien que, revenue de son emportement, la princesse lui eût déclaré qu'elle ne désavouerait pas ces lettres \

Dona Àna, ainsi que nous l'avons déjà dit, était fille naturelle de D. Juan d'Autriche, et elle avait eu pour mère, à ce que l'on croit du moins, Dona Maria de Mendoça. Née en 1568 et confiée d'abord aux soins de la dame Quixada, qui appartenait probablement à la famille du précepteur de son père, elle avait à peine six ans lorsqu'on la fit entrer au couvent des Bénédictines de Burgos, d'où elle passa plus tard à celui de Santa-Maria-la-Real de Madrigal*.

1 Lettre de D. Rodrigo de Santillan au Roi, datée de Madrigal, du 2» octobre 1594. Archives de Simanca. Eslado. Liasse 172.

9 Le vainqueur de Lépante, mort le 1er octobre 1578, laissa deux filles naturelles : dona Ana, dont il est ici question, et dona Juana, née en Italie, de Diana Phalanga, de Sorrento, qui fut élevée par les soins de la duchesse de Parme, sa tante, et mariée ensuite au prince de Butera, Sicilien. — Lan-

Pour la dédommager probablement du sacrifice qu'on lui avait imposé, Philippe II, bien qu'elle eût prononcé ses vœux, lui avait accordé une espèce de liste civile, la jouissance de certaines prérogatives et prééminences et, enfin, le titre d'Excellence, le seul qu'eût reçu officiellement D. Juan d'Autriche, son père, à qui le roi catholique n'accorda jamais le titre d'Altesse, que tout le monde lui donnait1.

En ce qui touche les avantages physiques de sa personne, nous ne pouvons nous en faire une idée que d'après un propos de Gabriel deEspinosa, qui, en montrant un jour sou portrait, s'écriait : « Voyez « « la belle personne ! Elle n'a pas d'égale en Es- « pagne !2 »

Douée d'une vive imagination, Dona Ana ne tarda pas à regretter de se voir séquestrée du monde , sans que son inclination ni ses instincts eussent été consultés, et le peu que sa situation exceptionnelle lui laissait apercevoir des horizons à tout jamais fermés pour elle, devait naturellement lui faire

rent Krafft : Histoire générale de la maison a" Autriche. Bruxelles, 17/j5. Tome II, page 2G0. — Moreri : Dictionnaire, etc., au mot : D. Juan d'Aui riche. — Laurent Krafft parle encore d'une troisième fille naturelle de D. Juan d'Autriche; niais il n'indique ni son nom ni celui de sa merc, et se borne à dire qu'elle fut religieuse.

1 C "ride de Fabraquer : Causa* célèbres historicas espanolas. Madrid, 1 8f>8, page 269.

2 m Y luego sacô un retrato, del taniano do un n;;ipe frances, a el parecer * de una monja con un perrico en los brazos, y dixo que mirasen que dama

- tan hermosa, que en Espanano abia otraque la igualase, etc. » Dilujencias originale* del licenciado l'oriocarrcro, en averiguacwn de quien era el preso.

— Déposition de Gregoi io Gonzalez, cuisinier du comte de Nyeba, le 20 novembre 1594. Archives de Simancas. Estado. Liasse 172.

- envisager son sort sous un pomt de vue encore plus sombre 1 .

Il n'est donc pas étonnant de la voir, cédant à de vagues aspirations de la tendresse, dont son cœur débordait, se lancer presque follement dans une aventure, dont elle devint la moins coupable et la plus intéressante victime.

Dans une pareille disposition d'esprit, la fille de D. Juan d'Autriche dut être l'instrument d'autant plus docile d'une aussi audacieuse intrigue, que le rôle de protectrice d'un roi méconnu et malheureux devait naturellement avoir un grand charme pour sa jeune imagination, et peut-être en avaitelle trouvé le type dans quelques-uns de ces romans de chevalerie, pour lesquels les grilles d'un monastère n'étaient pas toujours des barrières infranchissables. La probabilité, la certitude presque de pouvoir devenir un jour l'épouse du prince qu'elle aurait aidé à replacer sur le trône, ne pouvait pas manquer d'imposer silence aux dernières hésitations, aux derniers scrupules de la noble religieuse du couvent de Madrigal.

On ne lira pas sans intérêt des fragments des deux lettres qu'elle adressait à Gabriel de Espinosa, lettres qui tombèrent entre les mains de la justice, lors de l'arrestation de celui-ci, et auxquelles nous venons de faire, allusion. Quelques passages en

1 On trouvera dans quelques passnges des le? très de dona Ana à son oncle, notamment dans celles des 19 et 23 novembre 1394, des 18 et 22 juillet 1593, .1.1 preuve de ce que nous disoi sici.

sqnt obscurs sans doute, et pouop en avmr une pleine intelligence, il faudrait. pouvoir Jes* confronter avec les lettres auxquelles elles paraissent répondre ; mais ces dernières furent anéanties par Fray Miguel ou par la princesse elle-même, aussitôt que, par suite de la négligence d'un gardien, le prétendu roi put leur transmettre lanouvellerdeson arrestation. D'autres passages; de viendront compréhensibles à mesure que, par suite des dépositions des accusés, se déroulera le fil de cette curieuse intrigue.

Lettre de Dona Àna à Espmosa.

« Hélas I seigneur, que Ton souffre de l'absence ! « Je sens tellement la douleur , que si jé ne me « hâtais d'user du soulagement d'écrire A- Y.- AL et « de passer ainsi quelques instants à -m'entretenir « avec elle, je puis l'assurer que, c'en serait fait de « moi avant d'avoir le temps de < mettre à profit «çe moyen, si insuffisant néanmoins au gré de », mon désir. {, * v> ; »

m Ce qjie je ressens aujourd'hui Je réprouve « chaque jour» au souvenir des iheure>ux moments « si délicieusement passés, et qui ne sont plusc

« Cette privation est pour moi un si rude châti- « ment du ciel que j'aurais le droit, de l'appeler « injuste, puisque je me trouve saijs motif privée « d'un bien qui m'avait manqué pendant tant d'rçn- « nées et dont j'avais acheté la possession bu prix « Visitant de souffrances et de.larmes. ij

is

iâ

« je supporterais encore tous les malheurs qui « m'ont accablée, pour éviter ie moindre de tous « à Y. M., car elle mérite pluà de ce monde que « ce qu'il serait jamais en son pouvoir de lui don- « ner ! Puisse Celui qui le gouverne m'accorder « tout ce dont je le supplie, afin que tant d'infor- « tunes aient enfin un terme, et que moi spéciale- « ment, je n'éprouve plus cet intolérable tourment « d'être privée de la présence de V. M. Une telle « douleur ne pourrait être supportée longtemps « sans perdre la vie !

« Je vous appartiens, seigneur, vous le savez « déjà. La foi que je vous ai donnée, je la tiendrai « comme celle promise au baptême, dans la vie et « dans la mort, car la mort elle-même ne pourrait « l'arracher de mon âme, et cette âme immortelle « la gardera éternellement. Je suis tellement sûre « que V. M. m'appartient et ne l'oubliera pas, que « je la supplie de se distraire et de se récréer, car « sa vie n'est pas son bien à elle seule, mais encore « à beaucoup d'autres à qui elle est utile, et partP « culièrement à moi , à qui Dieu l'a accordée , « comme gage de la fin de mes peines et de celles « de nous tous.

« Je n'écris pas cette lettre dans l'espoir qu'elle « pourra partir, mais seulement dans le but de « chercher un soulagement à mon impatiente an- « goisse, que l'enfant ést venu augmenter hier-

« Elle est restée presque toute la journée avec moi. « Elle se tenait assez tranquille et, de temps à « autre, elle appelait son père. Loin de me soula- « ger, cela ne faisait qu'aiguillonner ma souffrance .

« J'assure à V. M., mon seigneur, que s'il m'a « toujours été indifférent d'avoir ou de ne pas « avoir de fortune, il n'en est pas de même àpré- « sent.

« Je voudrais posséder le monde entier pour le « mettre aux pieds de V. M. Si je m'appartenais « moi-même, croyez-le, je me vendrais bien vo- « lontiers» pour avoir le moyen de servir V. M. ; « mais pour ne pas dépouiller mon maître de son « propre bien, j'essaierai de suppléer par un autre « moyen à mon impuissance.

« Que V. M. m'informe de l'endroit où elle s'ar- « rêtera, pour que je puisse envoyer prendre de « ses nouvelles, lorsqu'elles tarderont à me par- « venir. Notre confesseur est retombé malade des « fièvres. Je ne fais que lui demander de se soigner • « un peu moins; je m'imagine que c'est à cause de « cela que la maladie le poursuit si longtemps. Je « dois être de bronze, pour pouvoir résister à tant « de secousses. Plaise à Dieu que tous les maux s'ap- « pesantissent sur ma personne, pourvu que V. M. « en soit quitte, ainsi que nous en avons tous be- « soin. Je voudrais apprendre de bonnes nouvelles « des amis et particulièrement de mon Francisco, « à qui je baise les mains; qu'il reçoive l'ordre de

« m écrire des nouvelles de V. M. et elles me tien- « dront lieu de compagnie dans ma solitude.

« Adieu, mon bien et mon seigneur1.

Antre lettre.

« Mon roi et mon seigneur, je n'essaierai pas « d'exprimer le contentement que j'ai éprouvé en «< recevant la lettre de V. M., parce que celaserait « aussi impossible que de dire avec quel ravissement « mon âme apprend de ses nouvelles. En des temps « de profonds chagrins pour moi, ma vie appar- « tenait déjà à V. M. qui me l'avait rendue meil- « leure ; et bien que les jours, selon la manière « de compter du monde, m'aient semblé courts « pour mes désirs, je les considère comme éter-

« nels

« Puisse Dieu m'accorder de vivre dans mon ciel « à moi, c'est-à-dire au pouvoir de mon seigneur « et maître pour le reste de mes jours, puisque « depuis si longtemps la meilleure partie de moiu même y est déjà, et qu'en aucun endroit de la « terre elle ne pourrait se trouver mieux. . . . « Je voudrais me fâcher sérieusement, et j'aurais

* Lettre sans date. Archives de Simancas. Estado. Liasse 172. Dans la traduction du texte de cette lettre, ainsi que de tous les documents que nous donnons dans ce travail, nous avons cherché à nous tenir, autant que possible, près de l'original, sans hésiter môme pour cela à employer quelques tournures de phrase qui ne s'accorderaient pas entièrement avec le gSnie de la langue française.

« pour cela bien des motifs, car V. M. me dit; pour « toute satisfaction, qu'elle a fait bien des impré- « cations ; de cela le moins de mal qui soit résulté « pour moi, c'est d'avoir versé d'abondantes lar- « mes et passé une mauvaise nuit. Si dans mon « ignorance je me suis rendue digne d'une peine, « que cette peine ne soit pas supérieure à la faute a commise, et si je n'obtenais pas justice, je m'en « plaindrais à vous-même de votre rigueur. V. M. « me fait bien d'autres injures, mais je préfère me « résigner à sa colère et faire ainsi mon métier de « femme, au lieu de quereller pendant l'absence ; « et puisque, grâce à l'amour, la paix sera bientôt « faite, je ne veux pas que la lecture de cette let- « tre puisse alimenter la discorde. La seule chose « qu'il m'est impossible d'entendre, parce qu'il y a « aussi dans ces paroles une offense à V. M., c'est « qu'elle me renverra les bagatelles qu'elle a émet portées d'ici, excepté les cheveux et le portrait. « Lors même que je lui aurais donné le monde « entier, je ne pourrais me repentir que de lui « avoir donné ces deux objets, parce qu'il me « semble qu'ils ne lui auront pas coûté trop cher, « eu égard au grand prix que j'attache à des choses « qui touchent à l'honneur.

« SiV. M. veut me faire l'affront de me renvoyer « quelques objets, que ce soit ceux-là, Quoiqu'il « puisse lui en coûter de me les rendre. J'éproùve « du chagrin rien qu'à en parler.

« Le messager/que j'enverrai emportera une appro- « bation du Saint-Office et une autre de l'abbé de « Valladolid , en la forme que Votre Majesté « ordonne.

« Ma vie et mon seigneur ! V. M, voit comme je « lui obéis en lui écrivant avec tendresse, ainsi « qu'elle le veut. Qu'elle m'en tienne un grand « compte, car, si l'on me voyait, à ma honte et à « ma rougeur, on comprendrait combien cela me « coûte.

« Ma foi est comme moi-même ; je ne trouve pas

« de meilleure comparaison à faire; moi seule

« sais ce qu'elle Vaut. Il n'est donc pas bien de me

« dire que je manque de fermeté, car prévoir ou

« craindre les dangers ce n'est pas se laisser domi-

« ner par eux.

« Que V. M. s'occupe chaque jour un moment de « m'écrire et de me dire s'il lui est possible de « déchiffrer mon écriture. Je fais un apprentissage « et il ne serait pas étonnant que V. M. eût de la « peine à me lire.

« Louise et sa sœur baisent les mains de V. M. et « font lçur devoir en la recommandant dans leurs « prières. Moi, bien que pécheresse, j'adresse.aussi « mes prières au ciel. Puisse-t-il nous entendre et

« tenir sous sa garde V. M., mon seigneur et ma « consolation \ »

La qualité de l'accusé Fray Miguel et les mesures de rigueur prises contre lui et contre les religieuses du couvent de Santa-Maria-la-Real, avaient déjà occasionné un commencement de conflit entre l'autorité civile et l'autorité religieuse.

11 était même survenu que, pendant un des interrogatoires que l'alcade Santillan faisait subir à Fray Miguel, deux moines augustins avaient réussi à pénétrer dans la pièce où ils se trouvaient, et à se cacher derrière quelques planches. A un moment donné ils crièrent de leur cachette à Fray Miguel que le provincial de Tordre était arrivé et qu'il lui défendait de rien dire. Ce même Provincial s'était efforcé ensuite d'entraver l'instruction qui se poursuivait auprès des nonnes. Après une vive altercation, le magistrat civil avait dû exhiber et maintenir les pouvoirs qu'il tenait du roi d'instruire cette affaire ; toutefois, pour éviter la répétition de semblables conflits, le roi catholique expédia en toute hâte de Madrid le docteur en théologie D. Juan de Llano-Valdès, son aumônier et commissaire apostolique du Saint-Office, pour suivre cette partie du procès \

1 Lettre datée du 6 octobre 1594, à sept heures du matin. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 172.

s Lettre de D. Rodrigo de Satitillan au /toi, datée du 17 octobre 1594. Archives de Simancas. Estado. Liasse 172. — Mandement de Fray Gabriel de Goldaraz, Provincial de l'ordre de Saint-Augustin, aux religieuses du couvent de Santa-Maria-la-Real de Madrigal, de ne pas ouvrir les portes intérieures du couvent à D. Rodrigo de Santillan, sous peine d'excommunication. 17 octobre 159/*. Archives de Simancas. Evada. Liasse 172.

Cependant, Gabriel de Espinosa, que Ton ne croyait pas assez en sûreté à Valladolid, fut transféré dans la prison de Medina-del-Campo, et confie à la garde de D. Diego de Santillan, frère de l'alcade. Au début du voyage, qui eut lieu dans une voiture escortée d'arquebusiers, le prisonnier, se trouvant seul avec D. Diego, lui demanda pourquoi on le conduisait avec tant d'honneur, lui un pauvre pâtissier?

Il était triste et mélancolique. Pour le distraire, et peut être pour le faire parler, on fît entrer dans la voiture un alguazil nommé Cervatos, qui connaissait plusieurs langues. Le prisonnier causa avec lui en français et en allemand, mais de choses indifférentes. Il s'exprimait avec assez de facilité ; mais lorsqu'on lui demanda s'il parlait aussi lé portugais, il se troubla et répondit qu'il n'en savait pas un mot, bien qu'il eût séjourné en Portugal.

Parti de Valladolid le 19, à deux heures de l'après-midi, Espinosa était écroué dans la prison de Medina, le lendemain, à dix heures du matin *.

Là se trouvait également Fray Miguel dos Santos ».

1 Utire de D. Diego de Santillan à son frère D. Rodrigo, datée du 20 octobre 1504* Archives de Simancas. Eslado. Liasse 172.

' Quando parezea que conviene pasarè a Medina a verme con Fray Miguel. Lettre de D. Juan de Llano au Roi, datée de Madrigal, du 20 novembre 1594. — Archives de Simancas. Eslado. Liasse 172.

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