CHAPITRE II
D. Juan de Llano, juge apostolique, interroge Dona Ana. — La princf&so écrit au roi Philippe II, son oncle, et à Gabriel de Espinosa. — Elle refuse d'entrer dans des détails avec le juge. — Elle le charge de deux autres lettres pour le roi et pour Espinosa. — Déposition du médecin portugais Mendcs Pachto. — Rôle de Dona Ana d'Autriche dans cette intrigue. — Evidence de sa bonne foi. — Influence funeste exercée sur elle par Fray Miguel dos Saut os. — Récit traditionnel de l'un de ses premiers entretins avec Espinosa.
A peine arrivé, D. Juan de Llano s'empressa de se rendre au couvent deSanta-Maria-la-Real, pour interroger Doua Ana. Elle fut peu explicite dans ses déclarations et se borna à dire, à la fin de l'entrevue, qu'elle était encore convaincue que Gabriel de Espinosa pouvait bien être le roi D. Sébastien. Elle ajouta que depuis la veille elle avait écrit au roi une lettre, pour lui raconter tout ce qui s'était passé.
Elle pria le magistrat de la faire parvenir à sa haute destination, et lui dit qu'elle serait prête à fournir plus tard d'autres explications, si Sa Majesté jugeait que celles qu'elle lui donnait n'étaient pas suffisantes.
En même temps elle remit à Juan de Llano
une lettre qu'elle adressait à Espinosa, en l'engageant à se déclarer \
Voici la traduction de ces deux pièces :
Lettre de Dona Ana au Roi.
« Seigneur, — Je suis certaine que Votre Mail jesté serait satisfaite et excuserait ma faute, si « elle pouvait lire dans mon cœur. Elle serait « bientôt persuadée en effet que, si dès le début « de cette malheureuse affaire je n'ai pas fait ce « que je fais à présent, c'est que je me trouvais dans « la crainte et dans l'incertitude sur ce qui conve- « nait le plus au royal service de Votre Majesté. . « La vérité est que lui (Espinosa) m'a assuré qu'il « était le roi D. Sébastien. J'insistai auprès de lui « pour m'en assurer, en vue des indications et « des raisons qu'il me donnait et qui confirmaient « son dire. Je lui ai demandé pourquoi il se ca- « chait ainsi, et il m'a répondu qu'il en avait fait « le vœu sur le Saint-Sépulcre.
« 11 me parlait toujours avec grand attachement du « service de Votre Majesté, et sans témoigner le « moindre désir de lui enlever la plus petite partie « de ses États. Ce fut là la principale cause de ce « que je me suis laissé tromper, ainsi que la
1 Lettre de II Juan de Llano au Iloi, datée de Madrigal, du 20 novembre 15«.)'i. — Archives deSim-ncas. Estarfo. Liasse 172.
« pensée que le jour où se retrouverait ce neveu, « si aimé de Votre Majesté, elle s'en réjouirait. Il « montrait une grande affection pour madame la « princesse dona Juana, et le grand attachement a que j'ai moi-même pour elle, en raison de sa « bienveillance envers mon père, a contribué a « me faire croire quelquefois en cet homme, à lui « être agréable, à lui faire enfin le bien qu'il « m'était possible.
« Il est vrai que bien souvent des doutes s'éle- « vaient dans mon esprit, au point qu'après son dé- « part d'ici, je cherchais, comme je pouvais, à voir « clair. Je désirais l'arrivée de ce frère, qu'il m'a- « vait dit que j'avais et que j'attendais ici, à la « Toussaint ou à la Nativité, afin d'obtenir par « lui une certitude entière.
« Il était question de venir me voir et non pas de a m'enlever du couvent, comme on a prétendu. « Celle qui, sans volonté de le faire et seulement « pour ne pas déplaire à Votre Majesté, s'est enu fermée ici, n'en sortirait pas sans Tordre de Votre « Majesté.
« Si au premier moment je n'ai pas dit que je « croyais que cet homme était le roi, j'ai ainsi agi, « non pour le cacher à Votre Majesté, ni pour « chercher à le sauver, ni dans aucun autre but; « mais seulement parce que je n'avais pas, par « ignorance de ce qu'il convenait de faire, averti
« de suite Votre Majesté. Je n'étais pas sûre s'il « était ou non le roi; j'espérais m'en assurer par « mon frère, et je ne voulais pas, en me pronon- « çant dès le premier moment, que Votre Majesté « pût m' accuser de ne pas l'avoir informée de ce « que je savais. Il n'y a pas eu là de malice, mais « de l'ignorance, ce qui n'est pas étonnant de ma « part, étant entrée ici à l'âge de six ans, et ne <( connaissant le monde que par le côté amer, qui « seul m'était réservé.
« Voilà, Seigneur, ma situation dans cette affaire. « Certes, cet homme est un fourbe 1 qui de la part « du démon est venu compromettre mon honneur « et me rendre malheureuse, en m'enlevant les « bonnes grâces de Votre Majesté, que je sup- « plie humblement de vouloir me prendre en « pitié, et considérer que mon honneur, que ses « ministres déchirent, est l'honneur de sa nièce.
« Si cet homme-là est bon ou méchant, qu'on s'en « assure par d'autres que par moi; et que Votre « Majesté ne permette pas que cette malheureuse « femme, cette maison et tant de personnes arrê- « tées et innocentes souflrent à cause de cela.
« Votre Majesté est mon maître, et je me pros- « terne à ses pieds. Si je ne mérite pas son pardon, « si ce n'est pas un châtiment suffisant de me voir « dépouillée de mon honneur, emprisonnée, li-
1 EtHjnilathr.
« vrée à tant de juges et à la merci de la langue « des méchants, qui, en me voyant dans l'infor- « tune, cherchent à ternir ce qu'il y a de bon dans « ma vie, si tout cela ne suffit pas, que Votre Ma- « jesté fasse et ordonne de moi selon sa volonté.
« Que Dieu, notre Seigneur, garde la catholique « personne de Votre Majesté, comme le monde en <» a besoin. 19 novembre 1594. Dona Ana de Aus- « tria1. »
Lettre de Dona Ana au prisonnier.
« Puisqu'il est évident que pas une feuille ne « tombe de l'arbre sans la volonté de Dieu, il faut « croire, à plus forte raison, Seigneur, que celui « à la sollicitude duquel n'échappe aucune créait ture, si minime qu'elle soit, doit prendre un « soin plus particulier de celles qui ont plus de di- « gnité et d'importance.
« Je dois donc croire que rien n'est arrivé dans « les événements que vous savez, qui n'ait été « prévu et réglé par un dessein tout spécial de la « Providence ; aussi je ne doute pas qu'il ne nous « ait menés par de si rudes chemins que pour nous « épargner de plus grandes peines, et cela dans le « but final que Sa Majesté apprît enfin, Seigneur, u que vous êtes le roi D. Sébastien, son neveu.
1 Lettre atmexée à In lettre de T). Juan de Uano au /îo/, on date du 20 novembre 1504. Archives de Simancas. E*tad». Liasse 172.
« N'est-ce pas pour lui donner cette certitude « que D, Juan de Llano a été envoyé ici? C'est en « effet un homme très-distingué, auquel, pour « sauvegarder votre vie et mon honneur, qui se « trouvent en si grand danger, je ne pouvais faire « autrement que de tout confesser. Et je le pouvais « d'autant moins que la vie et l'honneur de bien « d'autres personnes innocentes sont également « compromis. Mais c'est surtout à vous qu'il ap- « partient de leur venir en aide, et c'est pourquoi « je vous supplie, au nom du seul vrai Dieu, de « déclarer à Sa Majesté et à ses ministres que vous « êtes en effet le roi D. Sébastien, comme vous me « l'avez dit ainsi qu'à Fray Miguel. Cet aveu est « votre seule voie de salut en ce monde, et croyez, « Seigneur, que Sa Majesté, si éminemment chré- « tienne, loin d'en être offensée, non-seulement « regardera comme une bonue fortune de le tenir « de votre bouche, mais encore, puisqu'il est vrai « que vous n'avez jamais cherché à lui nuire, vous « donnera une juste satisfaction.
« Je ne me trouve en butte aux tribulations et « aux affronts que pour vous avoir connu et à « cause du désir que j'ai eu de vous servir, comme « un cousin que j'estime et que j'aime particuliè- « «ement; mais le monde, qui ne sait pas qui vous « êtes, m'accable d'infâmes calomnies» C'est donc « à vous de faire ce qui est d'une si grande néces- « sité pour tous, et ce dont je vous supplie. Vous « pouvez vous ouvrir à D. Juan de Llano. Vous le
<( trouverez très-désireux de mener à bonne fin « cette affaire, que vous pourrez, par sonintermé- « diaire, régler avec Sa Majesté, en lui déclarant « qui vous êtes.
« Cette circonstance seule qu'il m'a été permis « de vous écrire, est une preuve évidente qu'il ne « déplaira ni à Sa Majesté, ni à ses ministres, que « vous soyez reconnu comme son neveu, que Dieu « garde selon mon désir. De la maison religieuse « de Madrigal, le 19 novembre 1594. Dona Ana « de Austria *. »
D. Rodrigo de Santillan et D. Juan de Llano rivalisaient de zèle, afin de satisfaire l'intérêt que le roi catholique devait naturellement attacher à cette étrange affaire, surtout en tout ce qui avait trait au rôle que sa nièce y avait joué.
D. Rodrigo se rendit auprès de D. Ana, quelques jours après l'entrevue qu'elle avait eue avec le magistrat apostolique. Il ne fut pas plus heureux que celui-ci ne l'avait été. La fille de D. Juan d'Autriche se refusa à entrer dans aucun détail et le chargea de deux autres lettres, l'une pour son oncle, l'autre pour Espinosa.
Lettre de Dona Ana au Roi.
« Seigneur! bien que parles mains de D.Juan de
1 Lettre annexée à la lettre de ÎK Juan de Llano au Hoi, en date du 20 novembre 1594. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 172.
« Llano, j'aie écrit à Votre Majesté une lettre « lui rendant compte des affaires dont il s agit « en ce moment, D. Rodrigo de Santillan m'ayant « montré aujourd'hui une lettre de Votre Majesté « dans laquelle il m'est ordonné de dire tout ce « qui s'est passé, sans rien taire, j'obéirai aux « ordres de Votre Majesté, en lui écrivant, ce « qui m'épargnera l'ennui d'avoir à traiter de « ces matières avec D. Rodrigo et avec l'autre « juge. Bien que je n'aie pas trop de raisons de « me plaindre d'eux, je ne puis m'empêcher de (( dire à Votre Majesté que je suis bien affligée de « la façon dont ils insistent auprès d'une personne « de ma qualité. Je profiterai donc de la permis- « sion que m'accorde Votre Majesté de lui adresser <( ma lettre cachetée pour parler en toute franchise « et en toute vérité.
« Votre Majesté sait bien que depuis que je suis « au monde je n'ai connu d'autre père que Votre « Majesté. Je l'ai aimé et respecté comme tel, avec « l'attachement que Votre Majesté n'ignore pas, et « en soumettant toutes mes volontés à la sienne. « Il me semble que les ministres que Votre Ma- « jesté chargeait de s'occuper des aflaires qui me « concernaient, désireux d'être les seuls à recevoir « les éloges de Votre Majesté, ne lui ont pas fait « connaître toute la vérité et lui ont laissé ignorer « ce qui est chose connue de tout le mcJnde, c'est-à- « dire, que j'avais imposé silence à ma volonté et « à ma conscience pour satisfaire à ce que j'en-
« tendais être le bon plaisir de Votre Majesté. Si « Votre Majesté me l'ordonne, je lui dirai claire- « ment et longuement tout ce qui s'est passé à cet « égard.
« J'ai déjà rendu compte à Votre Majesté, par « une autre lettre, delà manière dont s'était passée « l'affaire qu'on traite en ce moment. J'ajoute terai qu'ayant eu des raisons pour croire que « D. Sébastien, mon cousin, n'était pas mort, et qu'il « parcourait le monde en pèlerin, touchée de son <( malheur, j'ai fait quelques dévotions dans le but « de prier Dieu de m'éclairer à' ce sujet.
« Sur ces entrefaites, arriva ici celui que l'on « nomme Gabriel de Espinosa, lequel confia à « Fray Miguel et à moi qu'il était le roi Don Sé- « bastien, et il nous le prouva par des raisons de « grande évidence et avec des indices très-nota- * « bles.
«. Je l'ai cru, bien que quelquefois certaines « raisons et certaines circonstances me faisaient <( douter de lui. J'attendais, pour être définitiveu ment fixée, à cet égard, l'arrivée de ce frère « qu'il me promettait de m amener à la Toussaint « ou à Noël, ainsi que je l'ai déjà dit. Pour l'avoir '< ainsi compris, je continuais de le voir, et je chérit chais à l'obliger de mon mieux, croyant bien ne « pas offenser en cela la personne de Votre Ma- « jesté, puisqu'il s'agissait de son neveu. En le « voyant si malheureux, et en songeant à mon pro- « pre malheur je prenais d'autant plus le sien en
■«» pitié et je désirais davantage lui être utile. C'est (« à ce sentiment qu'il faut attribuer tout ce que « l'on a dit sur mon compte et sur le sien, sans « s'arrêter aux infamies que l'on a mises en avant, « qui portent atteinte à mon honneur, au nom « duquel je prie Votre Majesté d'aviser, car il lui « appartient aussi. Chaque jour ces atteintes de- « vieunent plus profondes. Jusqu'ici D. Rodrigo « interrogeait les témoins sans greffier; mais de- « puis l'arrivée de D. Juan de Llano, tout se « fait par la main et en présence de son notaire. « Il en résulte qu'il se répand au dehors des bruits « qui arrivent jusqu'à moi, qui me rendent si mal- « heureuse que si Dieu ne m'accordait pas tant de « patience, toutes .ces affaires se seraient déjà ter- « minées par et avec la fin de mon existence ; « tourmentée et affligée que je suis en voyant que « je suis cause que cette maison se trouve en si « grand émoi et peine, et en voyant souffrir tant « d'innocents. Ceci est d'autant plus sans raison « que cette affaire n'était pas de celles que l'on « confie à des gens comme ceux que D. Rodrigo « fait arrêter. Je me suis déjà prosternée aux pieds « de Votre Majesté. Je le fais de nouveau en lui « baisant les mains pour la grâce qu'elle m'a ac- « cordée de vouloir apprendre par moi-même la « vérité, et je supplie Votre Majesté de ne pas per- « mettre que l'on fasse, par d'autres moyens, <( plus de scandale en cette affaire. Votre Majesté « peut bien faire de moi ce que bon lui semblera,
Digit
« sans pour cela avoir besoin de recourir à ses « ministres; je suis sa créature.
« Jecris au prisonnier en lui demandant de se « faire connaître et de placer entre les mains de « Votre Majesté son honneur et sa vie.
« Que Dieu, Notre-Seigneur, garde la vie de « Votre Majesté pendant longues années, comme « le monde en a besoin et ainsi que cette malheu- « reuse le lui demande chaque jour.
« De cette maison de Madrigal, le 23 novembre « 1594. Dona Ana de Austria »
Lettre de Dona Ana à Espinosa.
« Dans une autre lettre que je vous ai adressée « par l'entremise de D. Juan de Llano, lettre dont « je ne puis dire si elle vous est ou non parvenue, « je vous faisais connaître mon amertume, en me « voyant dans la situation où je me trouve ainsi « que tant d'innocents, et en sachant que vous- « même, ce qui est bien plus important, êtes dans « un état si grave, si désespéré que ce n'est qu'en « profitant des conseils que je vous donne que vous « pourrez espérer de conserver la vie, à laquelle « vous devez tenir pour le service de Dieu. Il n'a « peut-être permis que les choses arrivassent au « point où elles en sont venues que pour adoucir
1 Papiers envoyés par l). Hodrùjo de Santillana avec sa lettre jiu Floi, en date du 25 novembre 1504. — Archives de Simanca*. Est ado. Liasse 172.
« la dureté 1 de votre cœur et pour mettre fin « à cette complication. Je vous supplie donc, « pour tout au monde, de vous déclarer à D. Ro- « drigo de Santillan, en lui disant qui vous êtes, <( car Sa Majesté et ses ministres apprendront avec « grand plaisir que vous êtes le roi D. Sébastien, « mon cousin. J'ai entière confiance dans les sen- « timents chrétiens de Sa Majesté, qui, sous tous les « rapports, vous accueillera avec autant d'affecu tion que si vous étiez son fils, puisque vous n'a- « vez jamais eu l'intention de l'offenser ni n'avez « rien entrepris qui puisse détourner Sa Majesté « de faire ce qui est de justice. Vous devez agir « ainsi par rapport à mon honneur ; car cela fait « pitié que de voir ce qu'on en dit et comme on le « traite, rien que pour avoir désiré vous être utile « et vous avoir aimé et estimé comme un mien couci sin. Cela suffit pour que ce soit votre devoir de « me venir en aide. Pour ce faire, vous n'avez qu'à « déclarer qui vous êtes, aussi prudemment qu'il « vous conviendra, et ayant bon courage pour ré- « sister à cette mauvaise fortune, que Dieu, « peut-être, a préparée pour que vous ne mour- « riez pas victime de celle où vous vous trouviez « engagé. Et comme je n'ai plus de temps, je finis « en priant Notre-Seigneur de faire selon sa vo- « lonté et de vous tenir en sa garde.
Durent.
Digit
« De cette maison et ma prison, le 23 novem- « bre 1594. Dona Ana de Austria *. »
Avant d'insister auprès de Gabriel de Espinosa et de son principal complice, Fray Miguel dos Santosf et d'en venir à l'emploi des moyens qu'autorisait la législation de l'époque, les juges avaient voulu s'entourer de tous les éléments qui pussent les mettre à même d'obtenir plus facilement les aveux des accusés.
Or, parmi les personnes que dans ce but on avait jugé à propos d'arrêter, se trouva un médecin portugais du uonrde Joam Mendes Pacheco, lequel donna quelques renseignements de nature à éclaircir l'intrigue dont Fray Miguel tenait le fil.
11 déclara avoir connu ce dernier à l'université de Coïmbre ; mais depuis lors, jusqu'à son arrivée à Madrigal, il dit ne l'avoir revu qu'une seule fois, dans l'église de Saint-Philippe de Madrid. Il avoua toutefois lui avoir écrit en le priant de lui trouver le moyen de gagner sa vie en Espagne. C'était, poursuivait-il, par suite de cette demande que Fray Miguel l'avait fait venir h Madrigal. Le vicaire de Santa-Maria-la-Real lui aurait demandé si dans son opinion le roi D. Sébastien était mort ou vif, à quoi il aurait répondu « qu'il pourrait bien être vivant s'il avait échappé de la bataille ; mais que c'était chose prouvée qu'il y était mort. »
1 Papiers envoyés par I). Rodrigo de Santillnn au fioi avec sa le(lrey en date du 2.") novembre 159/|. — Archives rie Simancns. Estado. Liasse 172.
A ce propos le médecin portugais raconta le fait suivant.
Trois ou quatre mois après la défaite d'Alcacerel-Kébir, il avait été chargé par Dona Francisca Calvo, veuve de Christovara de Tavora, de se rendre à la Serra de Carneiro, entre Porto et Guimaraens, dans une maison qu'on lui indiquerait, pour y soigner un blessé1. Arrivé àGuimaraens ,il fut abordé par un individu qui, après s'être informé de la part de qui il venait, le conduisit dans une maison, où il fut requis par quatre personnes de panser un homme blessé à la jambe.
Le médecin le soigna huit jours, au bout desquels le blessé se trouva à peu près guéri. Pendant ce temps il n'obtint de lui que quelques rares pa- . rôles, et il lui fut impossible de distinguer ses traits, presque entièrement cachés par des espèces de grandes bésicles en taffetas noir.
D'après de courts entretiens qu'il eut avec les compagnons du blessé, qui étaient des Portugais, il crut comprendre que celui-ci était un grand person-
• nage ; mais il lui fut impossible de soupçonner ni
♦ son nom ni les noms des autres individus qui se trouvaient avec lui. Lorsqu'on le congédia, on le remercia de ses soins et on le chargea de transmettre à dona Francisca Calvo l'expression d'uue
1 Christovaio de Tavora, tué, à l'âge de trente ans, à la bataille d'Alcacerol-Kébir, avait épousé D. Francisca Calvo, fille d'Antonio Calvo, gentilhomme génois fort riche établi à Lisbonne. Il n'eut pas d'enfants, et plus tard D. Francisca épousa D. l»edro de Castello Branco. — Antonio Caetano de Sousa : llistoria genealnyica (In Ca%a-ReaL torao XII, parie I, page 83.
vive reconnaissance. A son retour, il s'empressa d'aller rendre compte à cette dame du résultat de sa mission et lui dit que le blessé, d'après ses conjectures, pourrait bien être le roi don Sébastien. Dona Francisca, sans relever cette insinuation, le reçut avec de grandes démonstrations de joie, et s'informa avec un vif intérêt de l'état du blessé.
A son arrivée à Madrigal, poursuivit Mendes Pacheco, on lui fit faire connaissance avec Gabriel de Espinosa, qu'il n'avait jamais vu auparavant, et on le mena au couvent de Santa-Maria-la-Real. Là, on le pria de raconter ce qui lui était arrivé au sujet du blessé, pour lequel on avait réclamé ses soins d'une manière si exceptionnelle.
11 le fit, et ce récit ne doit pas avoir contribué médiocrement à faire persister dans son erreur la * fille de D. Juan d'Autriche.
Enfin, un jour,.Fray Miguel lui demanda s'il ne pensait pas que Gabriel de Espinosa ressemblât beaucoup au roi D. Sébastien. Il répondit qu'il n'y avait pas la moindre ressemblance entre eux, et que, si Espinosa prétendait être le roi, il le tiendrait * pour un fourbe et un faussaire. Le prêtre garda le * silence. Quant à la princesse dona Ana, elle chercha à le faire revenir d'une pareille opinion, en lui disant qu'il n'avait rien à craindre, qu'il pouvait donc dire toute la vérité. Il n'en persista pas moins dans son opinion , et la princesse le congédia en lui disant : « Vous autres Portugais, vous seriez capables, par excès de vanité, de ne pas vouloir re-
connaître votre souverain à cause de la situation où il se trouve et du costume que vous lui voyez. »
À partir de ce moment-là, on le tint complètement à l'écart 1 .
Telle fut la déposition du médecin Mendes Pacheco.
Il est plus que probable que les faits qu'il vint répéter au parloir du couvent de Santa-Mariala-Real, il les avait déjà dans le temps répandus partout *.
Ces faits étaient-ils réels, et le médecin portugais aurait-il joué un rôle secondaire dans une aventure restée à jamais à l'état de mystère, et ayant été la suite d'un duel secret, d'une intrigue ou d'un drame de famille?
Ou bien, son récit ne serait-il qu'un produit de
1 Déposition du médecin poitugais Mendes Pacheco devant l'alcade D. Rodrigo de Santillan, le U janvier 1595. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 172.
* Les auteurs anonymes de deux écrits très-curieux vont môme jusqu'à l'affirmer. Historia de Gabriel de Espinosa, etc., déjà cité. — El paslalero de Madrigal 6 El Rey fingido : Manuscrit de la Bibliothèque de l'Escurial, composé, assure M. D. José Quevedo, qui le publia en 1845 dans le Museo de las FamiliaSy vers le commencement du dix-septième siècle, par un jésuite qui avait assisté à la mort de l'imposteur. Il existe, ce nous semble, une telle analogie dans la manière dont les faits sont racontés dans ces deux ouvrages, que l'un pourrait bien avoir été fait à l'aide de l'autre. Ils fournissent des renseignements et des détails dont les uns offrent toute apparence d'authenticité, et les autres sentent la tradition encore récente. A ce point de vue, nous croyons que ces deux énits ne sont pas à négliger, et nous y aurons quelquefois recours. Pour ce qui est du médecin Mendes Pachf co, les deux auteurs anonymes disent que pour le fait d'avoir divulgué les circonstances de la guérisou du blessé de Guiinaraens, il avait été arrêté par ordre du cardinal-roi D. Henri, et envoyé pour quelque temps aux galères, où on l'avait dispensé des travaux forcés pour lui permettre de soigner les malades.
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son imagination, forgé dans le seul but d'attirer l'attention publique sur sa personne ?
Nous l'ignorons; mais le peu d'importance que l'autorité espagnole attacha à ce point de la déposition de Mendes Pacheco, semble rendre vraisemblable cette dernière hypothèse1.
On voit avec quelle persévérance Fray Miguel dos Santos s'attachait à la recherche de tous les moyens capables d'assurer le succès de son intrigue. Ainsi, il apprend que quinze années auparavant, un médecin prétendait avoir été appelé auprès d'un blessé dans des circonstances mystérieuses ; il sait que, sur cette donnée, la crédule imagination du peuple a fait de ce blessé le roi D. Sébastien. C'en est assez. Il calcule aussitôt le parti qu'il pourra tirer de ces faits ; il cherche et découvre le médecin, et s'il ne parvient pas à le faire entrer complètement dans ses vues, au moins le récit qu'il lui fera faire de son aventure devant dona Ana suffira pour produire sur l'esprit de cette princesse l'impression qu'il en attend. D'ailleurs, ne se trouvait-elle pas que trop déjà sous l'influence des idées qu'il lui avait si habilement insinuées ?
La tradition présente la fille de D. Juan d'Autriche devant la justice, sous un jour tout à fait sympathique.
* Ce médecin fut jugé non coupable et mis en liberté après une détention de plusieurs mois. — « Relation de los presos principales ;/ de la culpa que résulta contra etlos. > — Archives de Simancas. Estado. Liasse 172, fol. 270.
Interrogée par les juges que son oncle lui avait donnés, elle aurait déclaré sans hésitation que, dans sa conviction, le roi D. Sébastien et Gabriel de Espinosa ne faisaient qu'un même personnage.
Si elle n'avait pas instruit le roi son oncle de ce qui se passait, c'est, d'un côté, qu'elle craignait d'être accusée de légèreté, et de l'autre, qu'elle était eflrayée du châtiment qui pourrait frapper l'homme que, dans sa conviction, elle considérait comme étant son cousin le roi D. Sébastien, au cas où cet infortuné ne pourrait pas établir son identité d'une manière irréfutable. Elle avait donc pensé qu'il valait mieux pour lui, avant de tenter* de rentrer en possession de la couronne, attendre le décès de Philippe II , parce qu'alors on pourrait s'entendre avec son successeur, et épargner ainsi à Sa Majesté Catholique les désagréments et les soucis que ne manquerait pas de lui occasionner une pareille affaire.
Quant aux raisons qu'elle avait de croire que cet homme était le roiD. Sébastien, dona Ana se serait contentée de dire qu'elle avait ajouté foi entière aux affirmations de Fray Miguel dos Santos, qui était meilleur juge que personne en telle matière ; que le prétendu roi avait toujours répondu de manière à ne lui laisser aucun doute, aux questions qu'elle lui avait adressées d'après le conseil de son confesseur; qu'au surplus, celui-ci l'avait préparée de longue main à croire à l'existence du roi D. Sébastien, et que, dans la con-
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victiou où elle était à cet égard, elle n'avait jamais cessé d'adresser au ciel d'ardentes prières pour son salut et sa prospérité. Ce fut donc, ajouta-t-elle, avec une joie indicible qu'elle apprit un jour, de la bouche de Fray Miguel dos Santos, la nouvelle qu'elle ne tarderait pas à voir de ses propres yeux celui dont le sort lui inspirait un si profond intérêt. La fille de D. Juan d'Autriche, toujours suivant la tradition, aurait fait de sa première entrevue avec Espinosa un récit presque touchant.
Le prétendu roi, d'après ce récit, serait entré un jour au parloir de son couvent dans une attitude respectueuse, et, mettant un genou à terre devant elle, lui aurait dit: — « Qu'ordonne de moi Son Excellence ? » La princesse alors, l'ayant engagé à se relever, il aurait résisté longtemps avant d'obéir. A la demande qu'elle lui fit de déclarer s'il était bien Gabriel de Espinosa, celuilà même qui était venu s'établir dans le pays comme pâtissier, il aurait répondu suivant la coutume espagnole : — « Pour servir Votre Excellence. » — « Eh bien donc! aurait-elle réparti, soyez le bien-venu; mais je sais cependant que ce que vous connaissez le moins, c'est la profession dont vous avez fait choix. » — « Si j'avais mieux connu autrefois un autre métier, aurait-il repris, je ne serais pas réduit à faire autant usage de celui que j'ai embrassé. » Allusion transparente qui pouvait se traduire ainsi : — « Je n'ai pas su gouver-
ner, et c'est pourquoi je suis réduit à l'extrémité où vous me voyez. »
Peu à peu, cependant, le prétendu roi aurait déposé le masque, ou plutôt il l'aurait ajusté plus habilement, puisque la princesse en serait venue à lui adresser ces propres paroles : — « Pourquoi être demeuré si longtemps à Madrigal sans m'avertir, et surtout pourquoi vous faire connaître à d'autres plus vite qu'à moi, qui suis de votre sang, et vous demande au ciel depuis tant d'années avec des larmes et des soupirs? Si V. M. désirait rester cachée, à qui donc pouvait-elle confier mieux qu'à moi son secret et ses intentions ? Croyez que nonseulement j'aurais su garder tout ce que vous m'auriez appris, mais encore que je saurais au besoin donner tout le sang de mes veines pour éviter un malheur à V. M. Est-ce* qu'il n'aurait pas mieux valu passer ici les longues années que V. M. a employées à ses nombreuses pérégrinations, en courant tant de fortunes diverses sur mer et sur terre *?»
Il fut question ensuite de la petite fille que Gabriel de Espinosa avait auprès de lui à Madrigal. Cette enfant, confiée à une femme qui passait pour n'être que sa nourrice, avait dans les traits quelque chose qui rappelait ceux de la maison d'Autriche. On n'avait pas manqué de faire remarquer cette
1 Hisloria de Gabriel de Espinosa, etc., e:c. , ehap. iv. — Manuscrit do la Bibliothèque de PEscurial, publié dans le Museo de las Familias, année I8'i5.
ressemblance à la princesse, qui, questionnant un jour le prétendu roi sur la naissance de cette enfant, en avait reçu, dit-elle, pour réponse : qu'il l'avait eue d'une grande dame de Porto. Et cela avait suffi pour qu'elle devînt de la part de la nièce de Philippe II l'objet des soins les plus tendres et les plus empressés.
Sans même admettre l'exactitude complète de tous ces détails , il est évident que le prêtre portugais s'était rendu maître de l'çsprit de la malheureuse princesse, habituée depuis longtemps à ne penser et à ne voir les choses qu'au gré de son directeur spirituel, et qu'il trouva un puissant auxiliaire pour ses projets dans le cœur aimant et dans l'imagination ardente de cette religieuse malgré elle.