‹ Les faux don SébastienChapitre 14 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Kenseignements sur Espinosa fournis par un cuisinier du coram de Nyrba.

— Interrogatoire de Roderos, l'un des serviteurs de dona Ana. — Interrogatoire de Fray Miguel. — Il charge la princesse dans le but de s'excuser lui-même. — Promisse de mariage faite par le prétendu roi à dona Ana.

— Nouveaux interrogatoires de Doua Ana et d'Espinosa. — L'imposteur laisse échapper quelques aveux. — Ses contradictions. — Réserve dans ses réponses **n ce qui touche la fille de D. Juan d'Autriche. — Lettre anonyme adressée à l'alcade D. Rodrigo de Santillan.

La déposition d'un cuisinier du comte de Nyeba vint jeter quelque lumière sur le personnage, si mystérieux encore, de Gabriel de Espinosa.

Ce témoin, nommé Gregorio Gonzalez, déclara qu'il y avait environ six ans, étant au service du marquis d'Almazan, à Madrid, et se trouvant surchargé de besogne, à cause d'un banquet donné par son maître, on lui avait amené, pour le service de la journée, un aide-cuisinier du nom de Gabriel de Espinosa. Cet individu, qu'il ne connaissait pas, était accompagné d'un garçon de quinze ou seize ans, qu'il disait être son fils.

Le maître cuisinier n'avait revu ni l'un ni

l'autre, lorsqu'il retrouva Gabriel, par un pur effet du hasard. Séjournant à Valladolid, au mois de septembre, avec sa femme, Maria Torres, celleci vint lui dire qu'elle avait rencontré un homme qu'elle avait déjà vu à Madrid et dont elle ne pouvait se rappeler le nom. Le lendemain, comme Gregorio passait dans la rue de la Comédie, il aperçut Gabriel de Espinosa qu'il reconnut immédiatement pour son ancien aide-cuisinier d'un jour. Il était, disait-il, de taille ordinaire, ses cheveux étaient grisonnants et il avait sur l'œil une espèce de taie. Il portait un costume qui, pour n'être pas de la première fraîcheur, n'était cependant pas celui d'un homme de condition inférieure. Gregorio alla à lui, l'appela par son nom et lui demanda au service de qui il était en ce moment. Espinosa parut embarrassé, puis le prit par la main, le conduisit un peu à l'écart et lui dit : — « Ami Gregorio, les temps sont changés à présent : je ne suis au service de personne, et j'ai plutôt besoin de quelqu'un qui me serve. »

Gregorio demanda quelle était sa nouvelle situation. L'autre lui dit de ne pas s'en inquiéter, ajoutant que s'il désirait quelque chose, il était en position de l'obliger et qu'il serait enchanté de le faire. Ils prirent bientôt après le chemin de la maison de Gregorio, où se trouvaient quelques personnes, entre autres sa femme, qui renouvela connaissance avec Espinosa.

Celui-ci, avec une aisance et un aplomb remarquables, débita une série de contes, ayant tous pour but de se faire passer auprès de ses anciennes connaissances pour un personnage important. Il disait, entre autres choses, qu'il avait servi en Navarre, et que si Gregorio voulait se mettre à ses gages, il lui paierait cinquante ducats tout de suite, et quatre ducats par mois, sans parler de bien d'autres profits.

— Mais ne m'avez-vous pas raconté, à Madrid, lui dit Gregorio, que vous aviez été pâtissier à Ocana ?

— C'est vrai, répondit Espinosa, mais combien de rois et de princes n'ont-ils pas été obligés de se cacher sous toutes sortes de déguisements ?

Là-dessus il s'en alla, ayant provoqué l'hilarité de toutes les personnes présentes qui le prirent pour un fou ou tout au moins pour un grand diseur de hâbleries.

Il revint quelques jours après, exhiba une montre et différents objets de valeur, entre autres deux bagues. Sur le chaton en camée de l'une d'elles était le portrait du roi Philippe II.

Il fit voir ensuite un portrait, de la grandeur d'une carte à jouer, représentant une religieuse qui tenait un petit chien dans les bras, et dit à ce propos à Gregorio : — « Vois quelle jolie personne ! c'est la plus belle d'Espagne. Bien que religieuse elle peut se marier, et un prince ne saurait en épouser une plus belle. »

Les femmes qui se trouvaient là lui dirent alors : — « Mais si elle est nonne, comment pourrait-elle se marier? »

A quoi Espinosa répondit : — « Pour les rois il n'y a pas de lois. D'ailleurs, lorsque cette dame entra au couvent, elle dit à l'évêque qui l'accompagnait : — « Remarquez que je ne prends pas ce costume volontairement. »

Après cette entrevue, Gregorio pensa qu'il élait sage de ne pas entretenir de rapports avec Espinosa et il prit des mesures pour qu'on lui défendît sa porte s'il revenait encore.

Quelques jours après, un serviteur de D. Rodrigo de Santillan lui ayant appris qu'on avait arrêté un voleur, il pensa, d'après les renseignements et les détails qu'on lui donna, que ce ne pouvait être que Gabriel de Espinosa l.

Cette déposition ne nous montre pas Espinosa sous un jour favorable, et on a de la peine à comprendre comment Fray Miguel avait pu choisir, pour instrument d'une intrigue qui n'avait quelque chance de succès que si elle était conduite avec le plus grand mystère, un homme que sa vanité ridicule rendait indiscret, au point de se compromettre à chaque instant.

11 en arrive parfois ainsi aux conspirateurs, qui, faute de bons instruments, se voient dans la néces-

' DiligencUts de l'alcade Martin llernandez Pot locarrero en averiguacion de guiett era rl preso. 20 novembre 130/j. — Archives de Simanras. EsUtdo. Liasse 172.

site d'en employer de mauvais. Combien de conspirations conçues avec certains éléments de succès, n'ont échoué que parce que leurs agents n'étaient pas à la hauteur de l'entreprise !

On interrogea Juan Roderos, l'un des serviteurs de Dona Ana d'Autriche, qui avait été arrêté. Roderos, par ordre de sa maîtresse, avait accompagné Espinosa à Valladolid.

Cet homme, qui n'était âgé que de 22 ans, déclara qu'il connaissait Fray Miguel depuis cinq ans et Espinosa depuis trois mois. 11 dit que celui-ci était très-aimé et estimé du vicaire du couvent, et que pour cela Dona Ana et toutes les religieuses le tenaient pour personne de qualité ; qu'un soir, vers huit heures, on lui donna ordre d'aller appeler Gabriel de Espinosa, qui était dans la cellule de Fray Miguel, et de l'amener au parloir du couvent; que Espinosa y resta jusqu'à dix heures, en conversation avec D. Ana, mais en présence de Dona Luiza de Grado; enfin, qu'il avait entendu dire à Fray Miguel que Espinosa ressemblait au roi D. Sébastien, et qu'il devait revenirà Madrigal accompagné d'un frère de la princesse \

Dans un autre interrogatoire, Roderos déclara que lorsqu'on apprit l'arrestation de Espinosa, Fray Miguel prit chez lui, à Madrigal, iin coffre contenant des papiers, qu'il déchira et brûla.

' Avt u\ d«' ttotlfio* ilrva.nl l'a>ad«- 0. lîoilripo «le Samilan. — Archive* <!•• Siinanra.s. fcstmlo. l.i,-i>so 1 7 *J .

Sommé d'avouer s'il avait connaissance d'un projet de voyage que Dona Ana d'Autriche aurait eu l'intention de faire, Roderos réponditqu'il avait entendu dire à Dona Luiza de Grado que sa maîtresse se proposait d aller à la fête du Saint-Crucifix de Burgos, où le Provincial Goldaraz raccompagnerait.

Il ne put s'empêcher de convenir que, dans son opinion, Fray Miguel travaillait à faire de Espinosa un roi de Portugal, et qu'il lui semblait que l'on n'attendait que la mort du roi Philippe II pour qu'il se fît connaître.

A l'appui de cette opinion, il ajouta que lorsqu'il accompagnait Espinosa à Valladolid, celui-ci avait dit : — « Qu'il avait tant d'obligations à Fray Miguel, qu'il ne se considérerait pas comme quitte envers lui tant qu'il ne l'aurait pas fait asseoir sur la chaire de saint Pierre ; » qu'il ne chercha pas alors à approfondir en quoi pouvaient consister ces obligations, mais qu'il avait entendu dire que le vicaire de Santa-Maria-la-Real et Espinosa s'étaient réciproquement sauvé la vie, lors de la guerre du Portugal, et que Espinosa avait alors empêché que le couvent de Notre-Dame-de-Grâce, dont Fray Miguel était le prieur, ne fût saccagé.

Roderos raconta en terminant qu'étant venu au parloir du couvent au moment où Espinosa . prenait congé de Dona Ana, en présence de Fray Miguel et de Luiza de Grado, pour s'en aller à Valladolid, la princesse lui parlait avec beaucoup de

tendresse , ayant la figure baignée de larmes, et que Espinosa pleurait aussi.

Après cet interrogatoire, le juge apostolique pensa avoir recueilli (1SSCZ de renseignements pour poursuivre avantageusement ses informations auprès des principaux accusés.

Il s'adressa d'abord à Fray Miguel dos Santos, dont les premiers aveux ne jetèrent que très-peu de jour sur le fond de cette intrigue.

Fray Miguel prétendit n'avoir connu Gabriel de Espinosa que lorsque le prévenu vint à Madrigal.

Il se sentait d'ailleurs profondément honteux d'avoir cru que cet homme, qu'il tenait aujourd'hui pour un fourbe et un imposteur, pût être le roi D. Sébastien.

Il essaya ensuite d'atténuer sa culpabilité en chargeant Dona Ana.

« La princesse, dit-il, aimait à ce qu'on lui assurât que D. Sébastien vivait encore. Elle récitait des prières, et entretenait à son intention une lampe allumée devant le Saint-Sacrement. Persuadé, continua-t-il, que Gabriel de Espinosa était le monarque portugais que Ton tenait pour mort, je l'ai mené quelquefois auprès de Dona Ana, qui s'entretenait avec lui à la grille du parloir. Un jour elle me demanda si je pensais que cet homme fût le roi D. Sébastien, et je lui répondis qu'en efiet je le croyais; mais qu'il ne fallait pas ajouter à cette opinion plus de foi que de raison, parce que je

n'en étais pas bien sûr. J'appris, un jour que je les avais laissés seuls, que Espinosa était resté près d'elle jusqu'à neuf heures, ce dont je blâmai Dona Ana. Je sus également qu'un jour où celle-ci et Espinosa s'étaient entretenus de la possibilité d'un mariage, entre eux, Espinosa écrivit pour elle, à sa demande, une espèce de promesse, conçue à peu près en ces termes : « Moi, D. Sébastien, « par la grâce de Dieu, roi de Portugal, reçois pour « mon épouse la sérénissime Dona Ana d'Autriche, « fille du sérénissime prince D. Juan d'Autriche, « ayant à cet effet la dispense de deux Souverains « Pontifes. »

« Et il avait signé : El Rey. La princesse ayant regardé ce papier se montra fort peu satisfaite et le rejeta en disant : « Ce ne sont là que des griffonnages 1 ! »

« Peut-être s'exprimait-elle ainsi, ajouta Fray Miguel, à cause de la mauvaise écriture de Espinosa.

« Me trouvant souffrant, poursuivit le prêtre, je dus me retirer; mais Dona Ana et Espinosa restèrent ensemble, et je suis porté à croire qu'ils ont échangé des promesses de mariage. Si j'y ai tacite-

1 « U. Garabato llamo yo eslo y no D. Sébastian! * — Aveux de Fray Miguel devant D. Juan de Llano, le 18j:mvier 1595. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173. — Il y a, ce nous semble, tout lieu de révoquer en doute l'exactitude des expressions attribuées par Fray Miguel à dona Ana. Elles s'accordent mal avec le dëvoucmont dont la fille de D. Juan d'Autriche fit preuve envers Espinosa et avec le ton des lettres qu'elle lui adressait peu de temps après.

nient consenti c'est que, d'un côté, j'étais persuadé que Espinosa était vraiment le roi D. Sébastien, et que, de l'autre, je voyais combien ces entrevues étaient agréables à la princesse, qui vivait fort mécontente de son état de religieuse \ Je me souviens qu'un jour où il fut de nouveau question de mariage, j'entendis dire à Dona Ana que lorsqu'elle serait reine, elle ferait venir en Portugal Dona Luiza de Grado et Dona Maria de Nieto, pour les placer très -honorablement dans un monastère de Lisbonne. On était convenu, au surplus, que Espinosa quitterait Madrigal, afin de ne plus attirer l'attention sur lui, et qu'il reviendrait, au bout de quelques jours, habillé en gentilhomme, avec un frère de Dona Ana, qu'il disait connaître, et un fils à lui, nommé Carlos. »

Fray Miguel confirma la déposition du médecin Mendes Pacheco, relativement aux rapports qu'ils avaient eus ensemble et à la manière dont ce médecin s'était exprimé au sujet de Espinosa; mais il s'empressa d'ajouter qu'il l'avait fait venir à Madrigal, parce que Dona Ana, ayant entendu dire que ce médecin avait donné des soins à un blessé mystérieux, que l'on disait être le roi D. Sébastien, avait voulu le voir.

Il s'accusa d'avoir détruit les papiers qui avaient trait à l'affaire de Espinosa, lorsqu'il avait appris

1 La quai esta muy descontenta de la estado de Monja. — Avoux de Fray Miguel devant D. Juau de Llano, lo 18 janvier 1595. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173.

son arrestation, et avoir conseillé à Dona Ana de faire de même.

En ce qui concernait l'enfant, Fray Miguel déclara que Espinosa lui avait assuré, dès son arrivée à Madrigal, que c'était là sa fille, et qu'il l'avait eue d'une grande dame de Porto. Dans les relations qu'il entretenait avec Dona Ana, rien de plus naturel que de lui avoir 'confié cette enfant, qu'il disait se nommer Claire-Eugénie.

Enfin, pour se ménager une excuse, bien faible à la vérité, Fray Miguel ne manqua pas d'affirmer que s'il n'avait pas tout porté à la connaissance du roi D. Philippe, c'est qu'il croyait que le départ de Espinosa mettrait fin à cette affaire, laquelle n'aurait ainsi aucune suite 1.

Dona Ana, à qui le juge apostolique s'adressa ensuite, confirma, dans le fond, mais non dans les détails, une partie des déclarations de son confesseur.

Elle avoua notamment la promesse de mariage écrite, qu'elle avait acceptée plutôt pour avoir un moyen de connaître, par l'écriture et par la signature, si cet homme était en effet le roi D. Sébastien, que dans tout autre but; mais elle nia formellement lui avoir, de son côté, donné parole de fiancée. Après l'arrestation de Espinosa elle avait, disait-elle, brûlé cet écrit, dont elle ne faisait au-

' Aveux de Fray Migut-1 devant D. Jnan de Llano, le 18 janvier 1595. — Archives de Simancas. Est ado. Liasse 173.

cun cas, et, à cause de cela même, elle ne l'avait pas communiqué à son oncle.

Dona Ana affirma que le motif qui l'avait tout d'abord portée à faire la connaissance de Espinosa n'était autre que d'avoir ouï dire qu'il avait été au service de D. Juan d'Autriche, son père, et d'en avoir reçu elle-même un reliquaire, par l'entremise de- la portière du couvent. Elle convint toutefois qu'elle avait, au commencement, entendu Fray Miguel manifester quelques doutes sur l'identité de Gabriel de Espinosa avec le roi D. Sébastien, mais elle ajouta qu'il n'av H pas tardé à lui assurer qu'il était bien réellement ce roi.

Comme preuve de la confiance illimitée qu'elle avait en Fray Miguel, elle raconta que, se sentant fort malade et craignant de mourir, elle lui avait fait une dernière confession, et l'avait prié de dire, en son nom, certaines choses à son oncle; que même, à cet effet, elle lui avait remis des blancsseings, qu'il devait remplir dans un sens indiqué, pour être présentés, après sa mort, au roi D. Philippe.

Puis elle protesta d'une manière énergique que jamais il ne lui serait venu à la pensée de parler à Espinosa, dans le temps même où elle le croyait être son cousin le roi D. Sébastien, autrement qu'à travers la grille du parloir de son couvent *.

1 Aveux de dona Ana d'Autriche devant D. Juan de Ll:mo, le 26 janvier 1595. — Archiver de Simancas> Esladn. Liasse 173, fol. 2.V4.

Bien que D. Juan de Llano fût spécialement commis à l'examen des accusés appartenant à la classe religieuse, il se crut, en vertu des pouvoirs qu'il tenait du roi, autorisé à interroger Gabriel de Espinosa, pour tâcher de lui arracher quelques confidences, et aussi pour contrôler les renseignements qu'il avait déjà recueillis.

Espinosa, pris à l'improviste, avait laissé échapper d'abord quelques aveux sur sa participation à cette étrange et curieuse intrigue \

Mais revenu bientôt de son premier saisissement, il s'efforça d'éluder et de nier ses précédentes déclarations et de donner le change à la justice sur son identité.

D. Rodrigo de Santillan avait essayé inutilement divers moyens pour surprendre de lui quelques indications de nature à éclairer complètement la justice.

Dès le début de la procédure, cet alcade vint trouver un soir le prisonnier, lorsque celui-ci était déjà couché, et, comme il se disposait à s'habiller, le magistrat lui dit de n'en rien faire, parce que cela n'était pas nécessaire pour ce que l'on désirait de lui.

Supposant alors qu'on voulait lui appliquer la torture, il se récria contre cette mesure inattendue.

1 Premiers aveux de tëspinosa, transmis au roi par D. Rodrigo de San. tillan, en daie du a novembre 1594. — Archives de Simancas. Estadn. Liasse 172, — Lettres de I). liodriyo de Santillan au roi, datées des 11 et 20 décembre 159/i, — Archives de Simancas. Estadn. Liasse 172.

— « C'est impossible, disait-il, le roi ne peut ordonner ce que vous me donnez à entendre. Sa Majesté prendra en considération que je suis une personne honorable. Elle voudra que je meure honorablement et non sur un chevalet. Je ne puis rien ajouter à ce que j'ai déjà déclaré, car je ne sais rien de plus. »

— «Je vous ferai remarquer, reprit l'alcade, que vous tombez en contradiction. Tantôt vous prétendez être de basse et humble extraction; tantôt vous vous donnez pour une personne honorable, et, à vous entendre en ce moment, ce serait porter atteinte à votre dignité que de vous appliquer la torture. »

Cela dit, le magistrat essaya de nouveau d'amener le prisonnier à faire encore des aveux ou des révélations; mais ce fut en vain; et comme il n'avait pas encore, à ce moment-là, reçu du roi l'autorisation de pousser les choses plus loin, il dut s'en tenir là *.

Toutefois, dans cette entrevue, le magistrat eut l'occasion de constater un fait important. A la faveur des lumières placées des deux côtés du prisonnier, il s'aperçut que sa barbe et ses cheveux, qui lui avaient paru roux jusque-là, étaient devenus blancs à la racine. C'était une révélation. Il comprit que Espinosa portait la barbe et les cheveux teints, et que les moyens de les entretenir

1 Historia de Gabriel de Espinosa, rte, chap. x.

ainsi lui faisaient défaut. La supercherie une fois découverte, Espinosa se décida à se raser, ce qu'on n'avait jamais pu obtenir de lui précédemment. Il s'ensuivit que la teinture des cheveux ne tarda pas à disparaître, et l'imposteur apparut dans son état normal, c'est-à-dire avec des cheveux gris et l'apparence d'un homme d'environ soixante ans !.

Une anecdote parvenue jusqu'à nous paraît confirmer ce fait de la teinture des cheveux.

Un soir, dit-on, un gentilhomme, accompagné du magistrat chargé d'instruire le procès, s'était présenté dans la prison de Espinosa pour le voir; or, il n'aimait pas à se montrer à la lumière et s'efforçait autant qu'il lui éfait possible de cacher aux regards les traits de son visage. Ce soir-là, soit simple effet du hasard, soit pour obéir à un ordre reçu, un des gardiens se plaça devant lui avec un flambeau, de manière à éclairer en plein sa figure. Alors, enfonçant son chapeau sur le front, Espinosa lui ordonna de s'éloigner au plus vite s'il ne voulait pas qu'il lui cassât le flambeau sur la tête*.

D.Juan de Llano, espérant qu'il réussirait mieux que son collègue, s'adressa, à son tour, à Espinosa, mais celui-ci lui répondit sèchement qu'il n'avait aucun droit de l'interroger, le roi ayant confié cette mission à un autre juge. D. Juan insista en objectant qu'il tenait ce droit du roi et du Saint- Père.

' Msloritt de Gabriel de Eupwosu, me, cliup. x. s llisloria de Gabriel de Espinosa, »'tc, chaj>. \i.

— Quoi î aurait repris Espinosa, le l'ape vous a donné pareil droit sur moi ? Que suis-je donc? Me preud-on pour un hérétique ? Lors même que le Saint-Père vous aurait donné cette mission, pensez-vous me faire dire quelque chose contre mon honneur, ma vie, ou contre l'honneur et la vie des autres ? Du reste, je ne sais que ce que j'ai déjà déclaré. Vos . menaces ne me causent ni peur ni surprise. La seule chose qui m'étonne, c'est moimême \

Cependant le juge apostolique ne se rebuta pas. D'accord avec ses instructions particulières, et avant que l'on eût recours aux moyens extrêmes, il résolut de tenter un dernier effort sur le prisonnier, un jour où il serait plus calme.

Il se rendit, à cet effet, le 17 février 1595, dans la prison de Medina-del-Campo, mais la douceur, les moyens de persuasion, tout fut inutile pour faire abandonner à Espinosa le système de réponses évasives et contradictoires qu'il avait adopté .

Il commença par soutenir qu'il se nommait Gabriel de Espinosa, pour ajouter bientôt après qu'on devait effacer ce nom-là, qui n'était pas le sien; — qu'au surplus, il ne pouvait pas révéler son véritable nom, parce qu'il s'était engagé par serment à le taire jusqu'à la mort.

Le magistrat apostolique eut beau lui faire ob-

' Hisloria de Gabriel de Espinosa, etc., cfiap. vi.

server qu'il étaitdélégué parle nonce du Saint-Père et qu'il avait qualité, au besoin, pour le relever du serment qui le liait, l'accusé se retrancha constamment derrière ce serment, et tout ce qu'on put tirer de lui, ce fut qu'il avait environ cinquante-trois ans, que son père et sa mère étaient morts, qu'il ne les avait pas connus, qu'il savait bien toutefois ce qu'ils avaient été l'un et l'autre, mais qu'il ne pouvait le dire par les raisons qu'il avait déjà données.

A la question — « pourquoi après avoir dit à l'alcalde D. Rodrigo de Santillan qu'il se nommait Gabriel de Espinosa, il le niait à présent ; » — - il répondit qu'il avait reconnu ce nom parce que, dans le métier qu'il avait embrassé, c'était celui sous lequel il était désigné et que ce nom se trouvait d'ailleurs inscrit sur sa patente.

11 déclara qu'il connaissait Fray Miguel et la princesse Dona Ana depuis le mois de juin de l'année précédente, époque à laquelle étant venu exercer le métier de pâtissier à Madrigal, Fray Miguel lui avait commandé des pâtés qu'il porta chez lui et au couvent de Santa-Maria-la-Real.

Il avoua avoir parlé plusieurs fois à la princesse Dona Ana, à la grille du couvent et en présence de Fray Miguel et de Dona Luiza de Grado, religieuse du même couvent, mais qu'il n'avait été question entre eux que de choses insignifiantes. On liii demandait, par exemple, s'il trouvait moyen de gagner sa vie, s'il était content du séjour de Madrigal et s'il voulait confier à la princesse une enfant

qu'il avait avec lui, pour que cette enfant pût être convenablement élevée . Il avoua aussi avoir été à plusieurs reprises dans la cellule de Fray Miguel, avec lequel il s'était lié, sans toutefois avoir eu avec lui d'autres conversations que celles dont il venait de parler.

Le juge l'ayant sommé de dire ouvertement le motif qui aurait porté Dona Ana à lui demander, sans le connaître, de lui confier sa petite fille pour la faire élever sous sa protection, et de dire en outre dans quelle circonstance il avait fait la connaissance de la princesse ; — il répondit, sur la première question, que le seul motif qu'on avait eu pour lui demander l'enfant était qu'on la trouvait fort jolie; et, sur la seconde, que Dona Luiza de Grado, qui faisait des commissions pour le couvent, lui devant un peu d'argent pour des pâtés qu'elle était venue prendre chez lui, il était allé un jour pour toucher cet argent ; qu'à cette occasion , il avait donné à la religieuse une croix en bois avec un reliquaire, en la priant de l'offrir à la princesse ; — que peu après, Dona Luiza vint lui dire que sa maîtresse désirait lui parler, et qu'un jour qu'il se trouvait dans la cour du couvent, Fray Miguel l'appela et le conduisit au parloir, où il vit la princesse et s'entretint avec elle, en sa présence.

La messagère du couvent avait parlé de l'en- N tant de Espinosaà Dona Ana et vanté sa gentillesse ; celle-ci demanda que le père lui amenât la petite fille, ce qu'il avait fait, et depuis lors, dit-il, il la

lui avait maintes fois envoyée par sa domestique.

A la question, si dans les rapports qu'il avait eus avec Dona Ana et Fray Miguel il leur avait laissé entendre qu'il était le roi D. Sébastien, disant, du reste, qu'il se cachait et ne pouvait se faire connaître à cause d'un vœu par lequel il s'était engagé à faire pénitence, — Espinosa nia fermement avoir tenu semblables propos. Il ajouta qu'à la vérité Dona Ana et Fray Miguel le tenaient pour le roi D. Sébastien ; mais qu'aussitôt qu'il s'en aperçut, il leur déclara qu'ils avaient tort, personne autre que le souverain légitime ne pouvant en aucun pays prendre le titre de roi, sans encourir la peine de trahison. Par ces raisons et aussi par suite d'une lettre que le Provincial de l'ordre de Saint-Augustin avait adressée à Dona Ana, dans laquelle il lui disait qu'on remarquait les fréquentes visites que lui faisait certain pâtissier, il avait pris le parti de quitter Madrigal.

Sommé de déduire les motifs qui engageaient Dona Ana et Fray Miguel à le tenir pour le roi D. Sébastien, — il répondit qu'il croyait que c'était à cause de certains signes ou de certaines marques qui auraient frappé Fray Miguel, i quel les aurait fait remarquer à Dona Ana. Celle ;\, de son côté, aurait dit à l'accusé que , selon Fray Miguel , ces signes et ces marques coïncidaient avec les signes et les marques que portait D. Sébastien.

Il nia tout ce qui avait trait à son projet de mariage avec la fille de D. Juan d'Autriche. Il préten-

dit n'avoir connaissance ni de ce dont elle était convenue avec Fray Miguel, ni des personnes avec lesquelles ce prêtre et elle pouvaient être en rapport au dedans ou audehors du royaume, ajoutant que sur tout cela il était plus naturel d'ailleurs que le juge s'adressât à Dona Ana et à Fray Miguel qu'à lui.

Sur la grave question de savoir s'il s'était jamais trouvé seul avec Dona Ana, dans, l'intérieur du couvent ou au dehors, — Gabriel de Espinosa se récria, et il déclara avec fermeté que jamais il n'avait parlé à la noble religieuse si ce n'est à la grille du monastère. Rien, en dehors de ces entrevues, ne lui était jamais passé par la tête, pas plus qu'à Dona Ana, et que personne ne pouvait, en vérité, dire ni soupçonner le contraire.

D. Juan de Llano lui ayant demandé si vraiment, lorsqu'il quitta Madrigal, pour aller à Valladolid, on était convenu qu'il reviendrait, peu de temps après, dans un autre costume et avec d'autres personnes ; si on lui avait remis, au moment de son départ, cent ducats et quelques objets de valeur ; et si, enfin, il avait été dit que la nièce du roi catholique sortirait du couvent ; — l'accusé répondit que rien n'avait été convenu de semblable; qu'il avait quitté Madrigal dans l'intention de n'y plus revenir; qu'on lui avait en effet, remis de l'argent et quelques objets, mais qu'il ne pouvait se souvenir du montant de la somme reçue ni de la nature de ces objets.

Sommé, finalement, de faire connaître, si, en arrivant à Valladolid, il avait été loger à l'auberge du nommé Rodriguez; s'il avait expédié celui-ci à Madrigal avec des lettres pour Dona Ana, en lui recommandant de dire à la princesse qu'ayant habité Buygos autrefois il avait vu son hôte dans un .costume différent de celui qu'il portait aujourd'hui, et en compagnie de quelques messieurs qui le servaient à table avec des marques de respect et ne mangeaient que lorsqu'il avait fini, recommandation qui aurait eu pour but de persuader à la princesse Dona Ana que l'accusé était, en effet, l'homme qu'elle croyait, ou, pour le moins, un personnage important ; — Espinosa répliqua qu'il avait tout simplement recommandé à Gabriel Rodriguez de répondre si on le questionnait, qu'il venait de Burgos où il l'avait laissé, et d'ajouter qu'il était déjà descendu une autre fois chez lui accompagné de quelques amis, et que là il se faisait servir par des domestiques à lui , Espinosa. C'était en substance, disait-il, ce que le messager était autorisé à dire, en cas de besoin, et il ajoutait qu'en cela il n'avait nullement eu l'intention qu'on voulait bien lui prêter *.

On voit,d'après cet interrogatoire avec quelle sagacité et quel soin Gabriel de Espinosa laissait dans l'obscurité toutes les questions qu'on lui posait. 11

1 Aveux de Gabriel de Espinosa devant D. Juan de Llano, le 17 février J303. Archives iie Simancas. Estado. Liasse 17.1, fol. 2/i<>.

faut lui rendre cette justice que, non-seulement, il ne cherchait pas à s'excuser aux dépens de Fray Miguel dos Santos, mais qu'il s'efforçait très-attentivement aussi de repousser toute espèce d'atteinte portée par l'interrogateur à l'honneur de la fille de D. Juan d'Autriche.

Sur ces entrefaites, l'alcade D. Rodrigo de Santillan reçut des lettres anonymes. Elles étaient visiblement écrites avec l'intention de faire faire fausse route à la justice, par quelque individu qui avait plus ou moins connaissance de l'intrigue et qui, peut-être, même y avait trempé.

L'anonyme conseillait au magistrat, dans un style assez confus, de procéder avec une grande circonspection à l'examen d'une affaire aussi extraordinaire. 11 discutait l'identité du prisonnier et présentait même plusieurs hypothèses à son sujet. Il lui semblait peu probable que l'homme arrêté fût D. Sébastien : il se pourrait que ce fût D. Antonio, le prieur du Crato ; mais, en tout cas, c'était, à son avis, une personne tout à fait au-dessus du commun. Du reste, il s'exprimait dans un sens favorable à Fray Miguel, que l'on croyait incapable de s'être laissé induire légèrement en erreur, à cause de sa capacité, de ses talents et de son expérience.

A en juger d'après le résultat de quelques recherches dirigées par D. Juan de Llano, ces lettres pourraient être attribuées à un prêtre de l'ordre de Saint- Augustin, Fray Antonio de Sousa, résidant au couvent de Valladolid. Ce prêtre était très-lié

avec le Provincial de l'prdre, et ce dernier, soit pour sauver un coreligionnaire, soit par amitié pour Fray Miguel, soit, enfin, pour chercher à ne pas être compromis dans une affaire à laquelle il n'était pas complètement étranger, aurait prié Fray Antonio de Sousa d'écrire les lettres en question.

Il paraît que les juges n'ont pas donné suite à cet épisode. Ils étaient, en effet, trop occupés de questions bien autrement importantes, pour dépenser leur temps et disperser leur attention sur des détails d'un aussi mince intérêt \

1 Sommaire des recherches de D. Juan de Llano au sujet des lettres anonymes, 18 janvier 1595. — Archives de Simancas. Est ado. Liasse 173, fol. 244 à 240. — Historia de Gabriel de Espinosa, etc., chap. vu, vm et ix. Manuscrit de la Bibliothèque de ÏEscuriaty cite* par M. D. José Qucvedo.

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