CHAPITRE IV
Application de Espinosa et d.î Fray Miguel à la toiture. — Espinosa est explicite dans ses aveux, excepté en ce qui touche, l'identité de sa personne. — Les aveux du proue tendent à compromettre plusicuis personnes étrangère» au complot. — Il prétend s'être entendu avec le Prit ur du Crato. — Opinion du comte de Portalegre à ce sujet. — La maîtresse de Espinosa est mise à la question. — Ses aveux. — Bruits répandus parmi le peuple à l'égard de l'imposteur. — Arrestation, à Olmedo, de deux individus soupçonnés d'être complices dans l'affaire de Madrigal. — Rapports de l'un de ces individus avec Antonio Père*». — Détails.
• Les magistrats, croyant avoir épuisé les moyens ordinaires pour apprendre la vérité de la bouche des accusés, jugèrent <Jue le moment était venu de recourir à la question. Ce fut à Gabriel de Espinosa que l'on fit subir d'abord cette épreuve, qui constituait, pour ainsi dire, le principal élément de la procédure au seizième siècle.
Le patient assura qu'il se nommait bien Gabriel de Espinosa, mais il persista à déclarer qu'il n'avait pas connu ses parents !.
' Les auteursdu Manuscrit de la Bibliothèque de VEscurial et de Y Histoire de Gabriel de Espinosa ^ déjà cités, prétendent t.u'il aurais été exposé à la porte d'une église de Tolède et élevé aux frais de la charité publique. Il aurait
Il confirma la déposition de Roderos, le serviteur de Dona Ana, et avoua qu'ayant été soldat et se trouvant en Portugal, au moment de la derrière guerre, il y avait connu Fray Miguel, et l'avait aidé à sauver son couvent du pillage. A son arrivée à Madrigal, ils renouvelèrent connaissance, et Fray Miguel lui proposa alors de se laisser passer pour le roi D. Sébastien. Il lui promettait qu'il le placerait sur le trône de Portugal, et qu'il écrivait dans ce but à des personnages influents, non-seulement en Portugal, mais aussi aux Indes et à l'étranger.
Fray Miguel l'aurait bientôt prévenu qu'on viendrait lui parler de la part du duc d'Aveiro et du comte de Redondo, pour s'assurer qu'il était bien le roi D. Sébastien. Comme il disait au prêtre qu'il n'avait vu personne encore, celui-ci lui répondit qu'on était déjà venu, qu'on l'avait vu à son * insu, et que l'on était parti fort satisfait.
Espinosa ajouta que, d'accord avec Fray Miguel, il avait été manœuvré de manière à faire croire à Dona Ana d'Autriche qu'il était bien le monarque portugais.
Il ne se défendit pas d'avoir remis à la fille de D. Juan d'Autriche, en présence de Fray Miguel et de Dona Luiza de Grado, une promesse de mariage,
d'abord exercé la profession d'ouvrier en velours et aurait été forcé de s'expat ier à cause d'un meurtre qui lui était imputé. — Historia de Gabriel de Espinosa, chap. xiii. .Cette version n'exclurait pas le fait, qui nous semble hors de doute, que l'imposteur ait été soldat et fût allé en Portugal.
dont les termes lui avaient été dictés par Fray Miguel. La princesse ne lui avait remis en échange aucun écrit, mais elle lui avait donné sa parole de l'épouser.
Pour ce qui est de la petite fille, qui semble avoir singulièrement préoccupé Philippe II *, Espinosa déclara qu'il n'y avait là aucun mystère, qu'elle était sa fille et celle de la femme Inez Cid, laquell 1 passait pour n'être que sa nourrice. Elle était née a Porto, le 2 octobre 1592, et on l'avait baptisée, dans l'église de Notre-Dame-des-Victoires, sous les noms de Claire-Eugénie, parce qu'elle était venue au monde deux jours avant la Saint-François. *
Dans le cours de l'interrogatoire, Espinosa protesta encore une fois qu'il ne s'était jamais permis la moindre liberté envers la nièce du roi Philippe II, et qu'il ne s'était même jamais permis de lui prendre la main *.
Vint le tour de Fray Miguel. Ce religieux paraît avoir supporté plus difficilement que son complice les douleurs de la torture. Il s'engagea dans une série de déclarations compromettantes pour plusieurs personnes, lesquelles, ainsi que cela a été
1 « Y os permito le podais dar tormento, preguntandole quien es la madré « de la nifia, que es lo que agora conviene averiguar.... Y tambien la causa « de llamar à la nifia el nombre que le han pÙesto. » — Lettre du roi à D. Rodrigo de Sanlillan, datée de Madrid, le 15 décembre 1594. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 172.
* Sommaire des aveux de Gabriel de Espinosa, lorsqu'il fut soumis à la torture, le 27 février 1595.— Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 241.
vérifié plus tard, étaient tout à fait étrangères au complot qu'il était en train d'organiser;
Après avoir reconnu que c'était lui qui avait engagé Espinosa à permettre que Ton crût qu'il était le roi D. Sébastien et persuadé à Dona Ana de le tenir pour tel, il ajouta qu'il avait rencontré, dans les commencements, quelques difficultés de la part de la princesse, à cause de la tenue peu royale du prétendant et du métier qu'il exerçait; mais qu'il avait réussi à lever ses doutes et à la décider à l'épouser.
Fray Miguel cita en outre quelques personnes à qui il disait avoir écrit, en leur annonçant que le roi D. Sébastien avait reparu, et qu'il était devenu l'époux de la fille de D. Juan d'Autriche. Au nombre de ces personnes, il désigna particulièrement le duc d'Aveiro, le comte de Redondo, D. Rodrigo d'Alemcastre, l'archevêque de Lisbonne, et, enfin. Fray Antonio de Santa-Maria, ortcle du duc d'Aveiro, qui se chargeait d'envoyer les lettres à Fray Alvaro de Jésus, procureur de Tordre de Saint- Augustin, lequel les faisait ensuite parvenir à leur destination.
11 parla d'un individu du nom de Francisco Gomez, qui serait venu de la part du duc d'Aveiro et du comte de Redondo, pour s'assurer si l'homme dont il les entreteilait était bien le roi D. Sébastien.
A l'entendre, il aurait si bien endoctriné cet envoyé, que ce dernier, après avoir vu Espinosa, à son insu , n'hésita pas à accepter comme vrai
tout ce que l'on disait à son sujet, et qu'il s'en était retourné fort satisfait en Portugal 1 .
L'interrogatoire ne semble pas avoir été de Ion gue durée. Le juge, voyant probablement que la question avait épuisé les forces de l'accusé, et se flattant qu'une fois sur la voie de ce qu'il prenait pour de francs aveux, Fray Miguel ne s'arrêterait pas en si bon chemin, en remit à un autre jour la continuation.
Peu de jours après, D. Juan de Llano interrogeait de nouveau le prêtre portugais, qui, effrayé à/ l'idée du renouvellement du supplice qu'on lui avait infligé déjà, n'hésita pas à citer encore le nom de diverses personnes auxquelles, disait-il, il avait écrit au sujet de la présence du prétendu D. Sébastien à Madrigal. Quelques-unes d'entre elles, disait-il, lui auraient répondu dans un sens favorable à l'intrigue qu'il conduisait.
Il se serait ainsi adressé, à Lisbonne, à D. Joam Coutinho, à D. Martinho de Mascarenhas et àD. Rodrigo de Noronha, président de la municipalité ; à Coimbra, à Jorge Barbosa; à Evora, à Alvaro Medeiros; et, enfin, aux Indes orientales, à Jorge de Albuquerque \
Philippe II, informé des révélations de Fray Miguel, recommanda à D. Juan de Llano de s'efforcer
1 Sommaire des aveux de Fray Miguel lorsqu'il fut soumis à la torture, le 1er mars 1595. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 228.
* Sommaire des aveux de Fray Miguel dos Santos, le 9 mars 1595. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 18.
avec soin de dégager la vérité du mensonge. Il lui envoya, à cet effet, une série de questions qui devaient être posées à l'accusé. Il insistait sur l'attention qu'on devait porter à toutes les réponses, afin de bien s'assurer si ce que disait Fray Miguel au sujet des personnes auxquelles il prétendail avoir écrit n'était pas, de sa part, des inventions tendant à provoquer une diversion, pour éviter la torture, ou à faire traîner le procès en
• longueur en se rendant nécessaire.
Le roi catholique, dont la perspicacité ne se trouvait pas en défaut dans l'appréciation des aveux de Fray Miguel, recommandait également à D. Juan de Llano de vérifier si l'accusé n'aurait pas été en rapport avec D. Antonio, ce prétendant infatigable qui, du fond même de l'exil, ne cessait pas de conspirer contre le puissant monarque espagnol *.
Le magistrat apostolique s'adressa donc à Fray Miguel avec ce plan d'interrogatoire tout tracé ; mais voyant chez lui des dispositions à se rétracter, il le menaça, pour le lendemain, dune torture
• bien autrement rigoureuse que celle qu'on lui avait déjà appliquée, puis il le quitta en ordonnant qu'on lui supprimât la nourriture, afin, disait-il, de le rendre mieux disposé *.
1 Lettre du Roi à D. Juan de Llano , datée du 17 mars 1595. — Points sur lesquels, d'après les ordres de S. M., Fray Miguel doit être de nouveau interrogé. — Archives de Simancas, Es ta do. Liasse 173.
3 « Le previnè para querer le dar tormento, qui tandole la comida, para « queestuviese masdispuesio. — Lettre de. D. Juan de Llano au datée du 23 mars 1595. - Archives de Simancas. Est ado. Liasse 173.
11 n'en fallait pas davantage pour effrayer le coupable. Aussi, après avoir confirmé ses précédentes déclarations relativement aux lettres qu'il prétendait avoir écrites aux personnes qu'il avait déjà désignées, et soutenu qu'en laisant ces aveux il n'obéissait à aucun sentiment de haine ou d'animosité personnelle, il raconta une prétendue entrevue entre lui et D. Antonio.
La frayeur dont il était possédé lui inspira alors un récit tellement détaillé, que le magistrat a pu trouver dans cette version toutes les apparences de la vérité.
Fray Miguel avoua de nouveau que sou but avait été d'accréditer le bruit que Gabriel de Espinosa était le roi D. Sébastien, et si, comme il l'espérait, il était parvenu par ce moyen à soulever le Portugal, il devait écrire au prétendant D. Antonio, qui se trouvait en France, d'arriver au plus vite. Dès lors, pensait-il, il serait facile à ce dernier, après l'expulsion des Espagnols, de se faire proclamer roi.
Ce fut dans ce même but que, vers le commencement de juillet, il écrivit à D. Antonio, lui disant de venir à Madrigal, où il avait une communication très-importante à lui faire. Sa lettre qui fut, continuait-il, adressée à Lisbonne, sous le couvert de Fray Alvaro de Jésus, procureur de l'ordre de Saint-Augustin, devait être remise par celui-ci à Manoel Tavares, qui serait chargé de la faire parvenir à sa destination. Vers le 20 ou
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le 21 août, le prince vint déguisé à Madrigal. C'était un soir, et l'accusé se promenait hors de la porte du couvent, lorsqu'il fut accosté par un individu dans lequel il ne reconnut pas d'abord l'ancien prieur du Crato. Celui-ci était accompagné du prêtre franciscain Fray Diogo Carlos, son parent du côté maternel, lequel était en costume laïque. D. Antonio lui dit que depuis deux mois environ il était parti d'Angleterre, à bord d'un navire de cette nation, et qu'on l'avait débarqué à Vigo, près de la frontière portugaise, avec Fray Diogo Carlos, Antonio de Azevedo, Diogo Botelho et un moine dominicain, dont l'accusé avait oublié le nom ; de là, il était passé en Portugal et avait gagné la province de Beira, dans le but de visiter ses partisans et de se procurer les ressources dont il avait grand besoin, logeant çà et là chez des curés et des abbés qui lui étaient attachés. Les personnes qui l'avaient accueilli le mieux étaient deux négociants de Lisbonne, l'un nommé Manoel Tavares et l'autre Fonseca, et quelques négociants de Porto; enfin, sur la lettre de l'accusé, qu'il avait reçue étant dans le Ferrol, en Galice, il s'était décidé à venir à Madrigal.
Fray Miguel dit ensuite qu'en se promenant ensemble pendant une grande partie de la nuit, il avait appris à l'ancien prieur du Crato qu'il tenait là sous la main un individu qui avait plusieurs signes et marques du roi D. Sébastien; que cet homme lui semblait posséder assez de sagacité et
de prudence pour qu'on pût le faire passer pour ce roi, et qu'au surplus tout étant déjà convenu entre eux, il se prêterait à jouer ce rôle.
11 exposa que pour donner au complot plus de chances de succès, il tâcherait de marier cet homme à la princesse dona Ana, à laquelle il avait persuadé que Espinosa était le vrai roi D. Sébastien. Il aurait dit de plus à D. Antonio qu'une fois le Portugal soulevé, et Espinosa y étant entré sous le nom de D. Sébastien, il pourrait y venir, lui, dévoiler l'imposture, et à l'aide de ses partisans, se faire proclamer roi en se débarrassant, d'une manière ou d'une autre, de ce faux prétendant, sans toutefois attenter à sa vie. D. Antonio aurait répondu à cela que l'affaire, quoique bien imaginée et mise en bonne voie, lui semblait difficile, mais que le sort aidant, elle pouvait réussir ; qu'en tout cas il s'en réjouissait et était prêt à la seconder en publiant qu'il avait vu à Madrigal le vrai roi D. Sébastien.
L'accusé dit encore que le lendemain, à deux heures de l'après-midi, le prince alla le trouver dans sa cellule. Il était accompagné de Fray Diogo Carlos et de Antonio de Azevedo, de Lisbonne, homme d'environ quarante ans, de taille ordinaire, teint clair, cheveux et barbe tirant sur le châtain. Ils restèrent une heure ensemble, pen- * dant laquelle on traita de l'affaire qui les réunissait. Les compagnons de D. Antonio s'en montrèrent enchantés et promirent d'y aider en ré-
pandant partout à leur retour qu'ils avaient vu le roi D. Sébastien.
D.Antonio, disait le prêtre, avait vu Espinosa sans que celui-ci s'fcn doutât, et il avait déclaré ensuite, bien que les traits de ressemblance de cet homme avec le monarque portugais fussent loin d'être satisfaisants à son gré, qu'on pourrait cependant en tirer parti, ajoutant qu'il partirait le lendemain pour Lisbonne et qu'il descendrait chez ManoelTavares, où l'on pourrait le tenir au courant des suites de leur tentative.
Quinze jours après, il reçut une lettre de l'ancien prieur du Crato, dans laquelle il lui donnait avis de son arrivée à Lisbonne chez Manoel Tavares. Il lui recommandait de lui faire savoir ce qu'il y aurait de nouveau, annonçant, déplus, qu'il reviendrait bientôt et disant qu'il travaillait à l'affaire et jusque-là avait déjà parlé à plusieurs personnes dans le sens dont ils étaient convenus, notamment à D. Antonio de Castro, comte de Monsanto, et à Joam Gonçalves de Attaide. L'accusé aurait répondu à cette lettre, mais il n'aurait plus eu aucune nouvelle 4u prince, ayant été arrêté quelque temps après *.
Toutes ces histoires avaient naturellement jeté le trouble dans l'esprit de D. Juan de Llano et de D. Rodrigo de Santillan. L'un et l'autre avaient
1 Aveux de Kray Miguel, le 21 niai> 1503. — Archives de Siniancas. Estudo. Liasse 173.
fini par imaginer qu'ils avaient entre les mains l'auteur d'un vaste complot habilement ourdi. Mais pour Philippe II, il en fut autrement. Le roi continua à se montrer hésitant, et il ordonna d'appliquer de nouveau la torture au prêtre portugais, qui confirma encore une fois ses assertions1.
Fray Miguel s'en tint longtemps au système qu'il avait adopté en reproduisant, avec quelques variantes, des déclarations qui reposaient sur des faits imagiuaires, ainsi que cela fut reconnu plus tard.
Il mit en avant le nom du licencié Antonio da . Fonseca, qu'il représenta comme un grand partisan de l'ancien prieur du Crato , qui aurait logé chez lui. A l'entendre, ce serait à cet Antonio da Fonseca qu'il écrivait sous le nom supposé de Antonio Tavares, — nom qui était celui d'un individu qu'il avait connu autrefois, à l'époque de ses études, sans savoir ce qu'il était devenu depuis; et il ajoutait que, dans ses précédentes déclarations, il avait indiqué ce nom-là, au lieu du vrai nom de Antonio da Fonseca, afin d'éviter que le prince ne fût arrêté. Il désigna également comme partisans du prince André Rodrigues, d'Evora, et le négociant Manoel Mondes, de Lisbonne, accompa-
1 Lettre du Roi à D. Juan de Llano et à D. Rodrigo de Santillany datée du 13 avril 1595. Archives de Simancas. Estado. Liasse 173. — Aveux de Fray Miguel, le 20 avril. Idem. Liasse 173, fol. 163. — Lettre de D. Juan de Llano au /toi, datée du 22 avril. Idem. Liasse 173, fol. 30 et 37. Dans cette lettre, le jupe prie S. M. de solliciter pour lui du Nonce un bref d'absolution pour avoir soumis Fray Miguel dos Santos à la torture.
gnant ces histoires de détails si précis qu'il était facile de s'y laisser prendre.
Il jugea cependant à propos de décharger Francisco da Fonseca, Rodrigo de Noronha, Jorge Barbosa et Alvaro Medeiros de la complicité qu'il leur avait d'abord attribuée, en disant qu'il n'avait prononcé leurs noms que parce qu'ils s étaient présentés à sa mémoire au moment où on lui faisait subir la torture1.
Voyant combien tout ce qui touchait à D. Antonio était de nature à attirer l'attention du gouveiv nemcnt espagnol, Fray Miguel ne cessait point d'affirmer que ce prétendant était venu à Madrigal et il confirmait ce qu'il avait déjà déclaré au sujet du licencié Antonio da Fonseca et de Francisco Gomes, Fenvoyé du comte de Redondo.
Pour ce qui était de Manoel Mendes et de Antonio Rodrigues, il ne pouvait pas s'empêcher, disait-il, d'avouer qu'il les avait depuis longtemps perdus de vue *.
Il persista presque jusqu'à la fin dans ce système, donnant, au moyen de minutieux détails, une couleur de vérité à ses assertions. C'est ainsi qu'il profita d'un des derniers interrogatoires qu'on lui fit subir, pour déclarer que D. Antonio de Mello e Castro, l'un des personnages à qui il di-
1 Aveux de Fray Miguel dos Santos, le 1er rr.ai 1575. Archives de Simaninancas. Entado. Liasse 163, fol. 231.
3 Aveux de Fray tMiguel, le 22 mai 1595. Archives de Siraancas. Estado. Liasse 173, fol. &<5 et 'j7.
sait avoir écrit à Lisbonne, au sujet des affaires de Espinosa, lui avait répondu d'y faire attention, que tout cela ne pouvait être que mensonge, car, ayant fait partie de l'expédition d'Afrique, il avait vu le roiD. Sébastien, après la bataille d'Alcacer-el-Kébir, dans une telle situation, qu'à moins d'un miracle il aurait été impossible qu'il fût sauvé \
A mesure que Fray Miguel poursuivait ainsi ses déclarations, on écrivait à Lisbonne, pour vérifier ses témoignages, et, au besoin, pour faire arrêter les individus qu'il désignait comme coupables. D. Juan de Silva, comte de Portalegre2, à qui on s'adressait dans ce but, se trouvait dans le plus grand embarras; car des personnes que le prêtre portugais dénonçait, les unes étaient au-dessus de ses imputations, d'autres étaient inconnues, quelques-unes étaient mortes, et il arrivait quelquefois que plusieurs d'entre elles portaient le même nom que celui qu'il avait indiqué ; d'ailleurs leurs situations respectives et leurs conditions s'accordaient si peu avec le reste des indications, que tout cela faisait penser au comte de Portalegre que les révélations de l'accusé étaient
1 Aveux de Fray Miguel, le 23 juin 1595. Archives de Simancas. Est ado. Liasse 173, fo). 52.
* Par suite du départ du cardinal-archiduc Albert, appelé à gouverner les Pays-Bas, Philippe II avait confié le gouverment du Portugal à une espèce de conseil de régence composé de cinq membres, qui étaient : D. Juan de Silva, comte de Portalegre, capitaine général du royaume; — D. Miguel de Castro, archevêque de Lisbonne; — D, Francisco de Mascarenhas, comte de Santa Cruz; — D. Duartf de Castelln Branco, comte do Sabugal, — et Miguel de Moura.
un tissu de mensonges, ou qu'il dénaturait à dessein les noms et les personnes de ceux qu'il signalait.
En ce qui concernait la présence de l'ancien prieur du Crato en Portugal, le comte de Portalegre se prononçait nettement pour la négative, et eu parlait comme d'une chose qui n'avait pas même le sens commun. Enfin de tous ceux qui étaient désignés, on ne parvint à découvrir que le licencié Antonio da Fonseca et Francisco Gomes, l'homme d'affaires du comte de Redondo, qui avaient été arrêtés et qui plus tard furent dirigés sur Madrid. Ceux-là, au surplus, niaient de la manière la plus formelle, leur participation à l'intrigue de Madrigal 4.
Espinosa fut encore interrogé; mais ses réponses ne jetèrent aucune lumière sur son identité. En ce qui touchait à ses rapports avec Fray Miguel et avec dona Ana, il ne fit que confirmer ses déclarations antérieures, qui se trouvaient d'accord avec celles de son complice, excepté sur ce fait que le prêtre portugais prétendait ne l'avoir point connu avant qu'il vînt à Madrigal , et que Espinosa persistait à affirmer qu'ils étaient l'un pour l'autre d'anciennes connaissances.
1 Lettre du comte de Portalegre au secrétaire d'Etat D. Martin de ldiaque%% datée du 17 avril 1595. — Archives de Simancas. Est ado. Liasse 173, fol. 317. — Lettre du même au Roi, datée du 13 mai 1595. Idem. Liasse 173, fol. 202. — Lettre du même au floi, datée du 13 juin. Idem. Liasse 173, fol. 207. — Lettre de D. Juan de Llano à D. Martin de Idiaque%y datée du 23 mai. Idem. Liasse 173, fol. 45 à 47. — Lettre du même au Roi, datée du 25 juin. Idem. Liasse 173, fol. 51.
Il ajoutait que Fray Miguel, dans le but saus doute de l'encourager à persister dans son rôle, ne cessait de lui répéter qu'il avait écrit à plusieurs personuages importants, sur le concours desquels on pouvait compter 1 .
La femme que Fray Miguel et Espinosa avaient voulu faire passer pour la nourrice de cette petite fille, à laquelle D Ana prodiguait tant de soins, fut interrogée à son tour et mise à la question. Déjà au commencement, du procès ou se disposait à lui faire subir cette épreuve, mais on y renonça pour un temps, après s'être aperçu qu'elle était enceinte *.
Elle se nommait Inez Cid; elle était native d'Orense, et depuis environ quatre ans était la maîtresse de Espinosa, voyageant avec lui, tantôt en Portugal, tantôt en Espagne, où la plupart du temps il vécut de son métier de pâtissier, jusqu'à ce qu'ils vinssent s'établir ensemble, d'abord à Medina-del-Campo et ensuite à Madrigal.
Elle donna des détails sur la naissance et sur le baptême de sa première enfffht, détails trèsprécis et qui s'accordaient entièrement avec ceux que Espinosa avait fournis. Elle protestait n'avoir eu aucune connaissance de l'intrigue que l'on tramait à Madrigal, avouant toutefois qu'elle avait
' Aveux de Espinosa, le 8 et le 21 mars 1595. Archives de Simancas. Eslado. Liasse 173, fol. 149 et 262. — Lettre de D. Rodrigo de Santillan à D. Martin de Idiaque*, en date du 23 mars J595. Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 29.
* Lettre de U. fiodrigo de Santillan au roi, en date du 20* décembre 1594. Archives de Simancas. Estado. Liasse 172.
consenti à se dire la nourrice de l'enfant dont elle était la mère, parce que son amant, sans entrer dans d'autres explications, l'avait priée de le faire, et l'avait assurée que par là elle agirait pour leur bien commun1.
On a prétendu depuis qu'lnez Cid aurait déclaré que pendant qu'elle suivait son amant dans divers endroits, celui-ci touchait de temps à autre des sommes d'argent, qui lui étaient envoyées, et qu'il lui disait : — « Si tu savais qui je suis, si je pouvais te mener dans ma maison en Castille, tu serais bien heureuse*. »
A notre avis, il ne faudrait pas chercher à ces paroles de Espinosa, si toutefois elles sont exactes, d'autre mobile que celui d'une puérile vanité aux suggestions de laquelle il ne pouvait s'empêcher de céder fréquemment.
Cette affaire, on le comprend, préoccupait singulièrement l'opinion publique. Dans tous les temps et surtout à cette époque, un procès de cette nature, entouré de circonstances aussi extraordinaires, devait naturellement exciter au plus haut degré la curiosité. De cent côtés à la fois surgissaient des commentaires et des versions contradictoires, les uns prétendant que l'individu que l'on nommait Gabriel de Espinosa était effective-
' Aveux d'Inez Cid, le 21 juillet 1595. Archives de Simancas. Estado. Liasse 173.
2 flistoria de Gabriel de Espinosa, etc.» rhap. xm. — Manuscrit de la ïlihliothèque de VExcurial, publie par VI. D. Josi'> Quovedo.
ment le roi D. Sébastien, les autres soutenant qu'il ne pouvait être que D. Antonio.
Contes et mensonges avaient un libre cours, et on allait jusqu'à dire que le prisonnier était quelque peu sorcier. A l'appui de cette opinion, qui flattait les instincts populaires, toujours enclins au merveilleux, on racontait que se trouvant un jour dans sa chambre avec l'alcade, qui rédigeait certain document, Espinosa put lire ce que ce dernier écrivait, bien que placé à une trop grande distance pour qu'il lui fût possible, par des moyens naturels, de distinguer quoi que ce fût de l'écriture • de cet alcade *.
Un fait bien plus merveilleux encore volait de bouche en bouche. La nourrice Clara, ou plutôt Inez Cid, avait donné le jour dans sa prison à un enfant du sexe masculin. A cette occasion un des gardiens de Espinosa lui demanda si cet enfant était de lui ; et le prisonnier, disait-on, aurait ré- , pondu : — « Si c'est mon fils, il doit avoir un signe sur chaque épaule, l'un représentant une épée et l'autre une dague. »
11 est inutile d'ajouter que le bruit ne manqua pas de courir parmi les classes populaire > que, vérification faite, on avait trouvé sur les épaules de l'enfant nouveau-né les signes indiqués par. son père *.
1 Historia de Gabriel de Espinosa, etc., chap. vi.
* Historia de Gabriel de Espinosa, etc., chap. vi. — Manuscrit de la Bibliothèque de l'Escurial, publié par M. D. José" Quevedo.
Tandis que le peuple s'entretenait à sa manière de tous ces événements, les autorités espagnoles, mises en éveil, procédaient à de nombreuses arrestations. Mais presque tous ceux qu'on incarcéra ainsi furent bientôt reconnus étrangers aux faits dont les agents, dans l'excès de leur zèle, voulaient les rendre complices.
Au nombre de ces arrestations, il y en eut une qui vaut la peine d'être indiquée, parce qu'elle se rattache à un fait historique de quelque importance. Le corrégidor d'Olmedo avait mis la main sur deux inconnus, en costume de moines, qui lui paraissaient suspects. Il les renvoya à l'alcade D. Rodrigo de Santillan, qui, après les avoir laissés quelque temps en prison, les interrogea.
L'un d'eux déclara être moine laïque, avoir vu le jour en Galice, se nommer Francisco Monténégro, et n'avoir rien à se reprocher dans sa conduite.
Cette déclaration sembla sincère et on le relâcha.
L'autre prisonnier prétendait se nommer Bernardo del Rio et être moine trinitaire ; mais outre qu'il parlait très-bien le français, ce qui n'était pas très-ordinaire chez un moine espagnol, le magistrat trouva de fortes contradictions dans ses paroles et le fit mettre à la torture. Il avoua alors qu'il était Français et agent d'Antonio Pères, pour lequel il avait porté des lettres en Portugal, à un nommé Manoel Mendes *.
1 II est assez extraordinaire de trouver dans la bouche de ce prisonnier
Il allait justement remplir une semblable mission lorsqu'il avait été arrêté et, sans que ceux qui le conduisaient pussent s'en apercevoir, il jeta son paquet de correspondance à l'eau, en passant sur le pont de Salamanca.
Ce Bernardo serait devenu l'homme de confiance de l'ancien ministre disgracié de Philippe II, et cela dans lés circonstances que voici. Lors de l'émeute qui eut lieu à Saragosse, pour enlever Antonio Pères, que l'on transférait de la prison du Justicia- Mayor dans celle de l'inquisition, Bernardo delRio faisait partie de la bande d'un chef de brigands, nommé Pintado, avec lequel D. Diego de Héredia s'était entendu pour cet enlèvement1. Celui-ci l'avait vu à l'œuvre, avait été frappé de son zèle et de sa contenance énergique en cette circonstance, se l'était attaché et l'avait mené en France avec lui.
Bernardo del Rio fournit ensuite quelques détails sur l'existence et les menées d'Antonio Pérès à l'é-
tranger et sur ses relations avec D. Antonio, le prieur du Crato, cet autre exilé, en qui il ne pouvait manquer de trouver un allié dans ses projets
le nom de Manoel Mendes, que Fray Miguel avait déjà cité, et que le comte de Portalegre disait être un individu introuvable. — Lettre du comte de Portalegre au /?ot, datée du 13 mai 1595. Archives de Siraancas. Estado. Liasse 173, fol. 202. — On pourrait supposer que c'était un faux nom de • quelque partisan dévoué au Prieur du Crato. avec qui il entretenait des rapports. Le nom do Bernardo del Rio que s'attribuait l'individu qui avouait être Français, ne serait-il pas aussi la traduction de Bernard Rivière?
1 Voir sur ce dramatique épisode de I histoire d'Espagne le remarquable ouvrage de M. Mignet : Antonio Pères et Philippe H, édition de 1840, pages 205 et suivantes.
et ses sentiments de haine contre le monarque espagnol1.
Après l'avoir gardé en prison pendant huit mois, D. Rodrigo de Santillan écrivait au roi que cet inculpé lui semblait tout à fait en dehors des affaires de Fray Miguel et de Gabriel de Espinosa ; mais qu'il était d'avis qu'on devrait le condamner à deux cents coups de fouet,* comme complice des menées d'Antonio Pères à l'étranger*.
11 n'est pas probable que l'avis de ce magistrat ait été modifié.
Le même jour, D. Rodrigo proposait de relâcher un autre prisonnier nommé Luiz da Silva avec sa maîtresse, incarcérée comme lui.
a Je n'ai arrêté cet homme, disait D. Rodrigo de Santillan, que parce que D. Juan de Llano me l'avait signalé comme ayant cherché à s'informer secrètement de la situation de l'affaire qui s'instruisait à Madrigal. J'ai acquis la conviction qu'il y est complètement étranger. Je crois donc qu'on pourrait le mettre en liberté, après lui avoir appliqué quelques coups de fouet, pour avoir tenté deux fois de se sauver de prison 3. »
Ce fait marque la facilité avec laquelle on opérait des arrestations et avec quelle prodigalité on
' Lettre de D. Hodrigo de Santillan au Roi, datée du 9 avril ] 595. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 154 et 155.
* Lettre de D. Rodrigo de Santillan au Roi, datée du août 1595. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 190.
3 Lettre de D. Rodrigo de Santillan au Roi, datée du 2 août 1595. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 190.
usait du châtiment. Mais nos idées modernes sont loin d'être celles de cette époque-là, et ce qui nous paraît monstrueux aujourd'hui était alors la pratique générale des dispensateurs de la justice criminelle en Europe.