CHAPITRE V
Conduite du juge apostolique au couvent de Madrga). — Menaces d'excommunication. — Lettre de dona Ana au Roi. — Plaintes des religieuses. — Lettre du vicaire du couvent à D. Christovani de Moura. — Signification à dona Ana d<* l'acte d'accusation dressé contre elle. — La princesse présente sa défense dans une lettre qu'elle écrit au Roj. — Arrestation d'un Portugais porteur de lettres d'un prétendu fils de D. Juan d'Autriche. — Texte de ces lettres. — Défaut de documents pour découvrir l'identité de leur auteur.
Dona Ana et les religieuses du couvent de Santa- Maria-la-Real de Madrigal semblent avoir eu à se plaindre, pendant toute la durée de l'instance, des procédés arbitraires et vexatoires du juge apostolique D. Jûan de Llano.
Sous prétexte de surveiller le monastère et de se procurer des renseignements, il y pénétrait à chaque instant et affectait dans ses rapports avec quelques religieuses des manières peu conformes aux règles et aux mœurs ecclésiastiques.
En lisant telles pièces annexées au volumineux dossier de l'affaire de Madrigal, on comprend sans effort que D. Juan de Llano devait avoir grand be-
soin du bref d'absolution qu'il suppliait le roi Philippe II de vouloir bien obtenir pour lui du nonce apostolique1.
En vue d'effrayer la communauté et de la dominer, pour les besoins de la cause, il se présenta au couvent, le 3 juillet 1595, accompagné de D. Francisco de Santander, notaire apostolique et secrétaire de la commission d'enquête.
Après avoir réuni toutes les religieuses dans le chœur d'en bas, Santander, au nom de D. Juan de Llano, leur rappela que défense leur avait été faite, sous peine d'excommunication majeure, d'entrer dans la cellule qui servait de prison à Dona Ana d'Autriche, d'avoir avec elle aucune espèce de rapport, de parler ou d'écrire à qui que ce fût, soit au dedans, soit au dehors du couvent, rien de ce qui touchait à la cause que l'on instruisait, et surtout il leur enjoignit de ne faire aucune allusion à une correspondance, que le juge apostolique taxait de libelle diffamatoire et dont les nonnes Dona Ana Belon, Dona Ana de Tubia et Dona Isabel de Acebes, présentement en prison, s'étaient rendues coupables. Le juge apostolique, leur dit-il, avait appris que, nonobstant ces mandements et censures, quelques-unes d'entre elles, au mépris de Dieu et du Saint-Siège, et au détriment de Sa Majesté, s'étaient rendues coupables de contravention
' Lettre de D. Juan de Llano au Roi, datée du 22 avril 1595. — Archivas de Sinianciis. Estado. Liasse 173, fol. 30.
en faisant le contraire de ce qui leur était ordonné, ce qui les constituait du même coup en état de péché mortel.
L'allocution se termina par la déclaration que toutes les religieuses qui avaient agi de la sorte se trouvaient par le fait excommuniées. L'abbesse, la sous-abbesse et le vicaire du couvent devaient les considérer comme telles et ne plus les admettre dans le chœur de l'église, ni aux offices divins, jusqu'à ce qu'elles fussent venues témoigner de leur obéissance au juge apostolique, accepter la pénitence et implorer l'absolution1.
Le lendemain, ce même secrétaire se présenta de nouveau au couvent, et, se référant à la notification de la veille, il annonça que toutes les religieuses qui en leur âme et conscience se croiraient coupables et penseraient avoir encouru la peine d'excommunication majeure prononcée la veille, devraient, afin de rentrer dans le giron de la Sainte Mère Église, aller supplier le juge apostolique de leur imposer une pénitence et de leur accorder ensuite l'absolution. A cet effet, ledit juge se tiendrait toute l'après-midi dans la salle du chapitre , où chacune desdites religieuses pourrait venir le trouver *.
Nous ignorons combien d'entre elles jugèrent à propos de profiter des facilités qui leur étaient offertes pour rentrer en grâce.
1 Archives de Siraancas. Estado. Liasse 173. * Idem.
La nièce de Philippe II leur inspirait (Tailleurs tant d'intérêt que ses gardiennes s'étaient relâchées de leur surveillance au point de lui procurer les moyens de fertre parvenir au roi la lettre suivante :
« Seigneur, la triste situation dans laquelle je « me trouve et la grande bienveillance de Votre « Majesté, ainsi que la permission qu'à ma de- « mande elle a daigné m'accorder pour ce faire, « m'ont encouragée à lui adresser la présente « lettre. Lorsqu'elle parviendra en ses mains, « puisse Votre Majesté se figurer que je suis à ses « pieds, lui demandant pardon de mon ignorance.
« Ma douleur et mon chagrin sont si profonds, « que si je ne les éprouvais que par remords de « mes péchés cela suffirait seul pour me sanctifier. « Puisqu'il a été prouvé que j'ai été la victime « d'une erreur, je supplie humblement Votre Ma- « jesté, en considération de tout ce que je souffre, « de prendre en pitié mon honneur, car je suis la « fille de son frère. Les sentiments si chrétiens de a Votre Majesté ne permettront pas qu'à cause « d'une faute qui a eu pour origine l'ignorance, « on eflace le souvenir de tant de services rendus « et d'un si grand cœur. Que Votre Majesté daigne « considérer à combien de calomnies mon honneur « est en butte de par le monde, et comme elles sont « confirmées tacitement par huit mois d'une prison « tellement rigoureuse, que, me trouvant dans un
« monastère, on me refuse cependant les sacre- « ments et la messe. Je me vois exposée à mille in- « justices et affronts, et je veux que Votre Majesté « ne puisse l'ignorer, non -seulement pour l'acquit « de ma conscience, mais parce que cela regarde « aussi sa conscience à elle. J'ai dit à D. Juan de « Llano que puisqu'on me traitait avec toute la ri- « gueur de la justice, je demandais que l'onm'ac- « cordât un avocat et un procureur, choses que « l'on ne refuse pas aux plus grands criminels. Je « les désire, non pas pour me défendre auprès de « Votre Majesté, aux pieds de laquelle je me « prosterne, pour qu'Elle fasse de moi ce que bon «, lui semblera, mais pour avoir la faculté de l'in- « former des injustices dont je suis la victime de la « part de D. Juan de Llano, et de sa manière « d'agir et de procéder en cette maison. Tout cela « ne pouvant pas se dire par lettre, je supplie Votre « Majesté, au nom du seul et vrai Dieu, de m'ac- <» corder une personne de bonne et saine con- « science, qui ne me veuille pas de mal, qui « examine ma vie et qui écoute les plaintes que « je formulerai. Elle pourra, comme témoin ocu- « laire, rendre compte à Votre Majesté de tout « ce qui se passe. Que Votre Majesté daigne ne « pas permettre que je sois condamnée sans que « ma justification puisse être entendue par quel- « qu'un qui ne soit pas prévenu contre moi, et « devant qui j'aie la liberté de présenter ma dé- « fense. Cela ne pourra pas se faire si D. Juan de
« Llano Tapprend, et s'il a le pouvoir de l'empê- « cher, car personne ne dira devant lui la vérité ; « lui-même ne la recherchera que dans son intérêt « personnel. Il appartient à Votre Majesté de tout « savoir et à moi de pouvoir décharger ma con- « science.
« Je supplie donc Votre Majesté d'y aviser, sans « que cette lettre ni la démarche que je fais puis- « sent arriver à la connaissance dudit B% Juan de •< Llano. En tenant pour bon qu'il en soit ainsi, « Votre Majesté aura fait en sorte que ce qui con- « cerne mes intérêts et ceux de cette maison se « termine et s'éclaircisse promptement. Ce serait « travailler pour le meilleur service de Dieu, car « on mettrait un terme aux offenses qu'on lui fait, « et Votre Majesté viendrait ainsi au secours d'une « femme qui se sent malheureuse au delà de toute « expression. Votre Majesté remarquera qu'il est « aussi de son intérêt que mon innocence soit re- « connue, comme elle le sera sans doute si Votre « Majesté daignem'accordercequejeluidemande. « J'écris plus secrètement et plus longuement au « confesseur de Votre Majesté, qui lui communi- « quera ma lettre. Que Dieu garde Votre Majesté « catholique, comme je le lui demande chaque « jour, pour l'accroissement de la sainte foi et la « défense des orphelins. De la prison, le 26 juin « 1595. — Dona Ana de Austria. 1 »
4 Archives de Simancus. Esladn. Liasse 173.
Ce ne fut pas la seule plainte qui parvint à Philippe II. Les religieuses adressèrent au roi catholique un mémoire dans lequel elles exposaient les abus d'autorité que le juge apostolique et son secrétaire commettaient contre elles. La lettre que nous allons reproduire laisse clairement entrevoir en quoi consistaient une partie de ces abus. Elle est adressée par le nouveau vicaire du couvent de Santa-Maria-la-Real, Fray AndresOrtiz, au célèbre D. Christovam de Moura, alors déjà comte de Castel-Rodrigo, conseiller d'Etat du roi catholique, et qui avait tant contribué à l'annexion du Portugal à l'Espagne.
« Quoiqu'il puisse paraître d' abord extraordi- « naire à Votre Seigneurie de recevoir de moi une « lettre au sujet des dames religieuses de Madrigal, « dont je suis depuis peu de temps le vicaire, cepen- « dant il me semble tout naturel de se souvenir de « Votre Seigneurie et d'espérer qu'elle voudra « bien, en ce qui lui sera possible, venir en aide à « ces dames qui ne peuvent rien pour elles-mêmes, « enfermées qu'elles sont entre quatre murailles. « Dans cette attente, j'ose supplier Votre Seigneu- « rie, en leur nom et au mien, d'aviser à ce que « D. Juan de Llano ne franchisse plus désormais « l'enceinte du monastère où il pénètre tous les « jours à l'exception des fêtes, pour y consacrer « tous ses soins à une religieuse jeune et jolie, « pendant que son secrétaire agit de même avec
« une autre. Ils leur ont donné des jupons couleur « de tournesol et des vêtements élégants *. Ils les « embrassent plusieurs fois, leur prennent les « mains, restent près d'elles jusqu'au soir, refusent « de la lumière et la font même éteindre si on en « apporte, se plaisant de préférence dans l'obscu- « rité. Je ne finirais jamais si j'entreprenais de « raconter ce qui se passe en ce lieu. Je dois m'en <« rapporter au prêtre qui est chargé de la présente « ainsi que d'un mémoire contenant les détails de « tous les faits, qui, d'après ce que j'ai appris des « nonnes, sont parfaitement exacts.
« Aujourd'hui, D. Juan de Llano, mécontent et « en colère, a lancé coup sur coup plusieurs ex- « communications pour obtenir qu'on ne révélât « pas ce qui se passe ici,déjà furieux de ce qu'on a « parlé de ces nombreuses visites qui, en réalité, « ne sont nécessaires que parce qu'il veut bien le « faire supposer.
(( Plein de confiance dans Jes intentions chrétien- « nés de Votre Seigneurie, toujours prête à rendre « service à Dieu, et dans l'espoir qu'elle prendra « en pitié ces dames cloîtrées, je me dis pour tou- « jours aumônier de Votre Seigneurie, à qui Dieu, « notre Seigneur, garde longues années. Amen. « De Madrigal, le 4 juillet 1595. Fray Andres Or- « tiz *. »
1 Manies dado sayas de color de tornasol, y habitos muy airosos. * Archives de Simaucas. Estado. Liasse 173. — Nous ignorons ce qu'il advint de ces plaintes. Lorsque la procédure fut terminée, D. Rodrigo
Le 17 juillet, D. Juan de Llano signifiait à la fille de D. Juan d'Autriche l'acte d'accusation dressé contre elle. On lui imputait d'avoir tenu pour vivant le roi D. Sébastien, se guidant en cela sur les assertions, sciemment fausses, de Fray Miguel dos Santos ; d'avoir traité, étant religieuse et ayant prononcé ses vœux, des matières de mariage ; enfin, de n'avoir pas averti le roi d'affaires qui affectaient les intérêts de Sa Majesté.
Dona Ana écrivit à son oncle une longue lettre dans laquelle elle cherchait à se défendre ellemême, point par point, « puisqu'il ne lui avait pas été permis de choisir un avocat. »
« Lorsque le roi D. Sébastien, disait-elle, mourut, il y a dix-sept ans, je n'étais âgée que de dix ans, et je n'avais pas, conséquemmént, les moyens de m'enquérir des circonstances de sa mort. Fray Miguel m'assura que le roi D. Sébastien vivait encore, et je l'ai cru. Il me disait, même en confession, beaucoup de choses qui tende Santillan eut, il est vrai, commission de faire une enquête à ce sujet; mais n'en ayant pas trouvé de traces, nous sommes porté à croire qu'il n'en résulta rien de fâcheux pour le juge apostolique, lequel, d'ailleurs, parait avoir réussi à faire écrire en sa faveur par quelques religieuses. Voici en quels termes s'exprime D. Rodrigo de Santillan : « J'ai écrit à S. M. que je proie cède à l'enquête contre D. Juan de Uano. Si je devais entendre toutes les .« nonnes (il y en a soixante), cela ne finirait jamais. J'examinerai donc les « plus anciennes et les moins suspectes. S. M. m'a fait remettre des lettres « qui lui avaient été adressées par quelques religieuses en faveur de 0. Juan « de Llano, et à la demande de celui-ci. Ces nonnes prétendent qu'elles ne « savent pas ce qu'elles ont signé. » 11 termine en disant qu'il est malade, «t demande à pouvoir en finir au plus tôt, afin de pouvoir s'en aller de Madrigal. — Lettre sans adresse écrite par I). Rodrigo de Santillan, le 2 août 1565. Elle était probablement adressée à D. Martin de Idiaquez. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 192.
daient à me confirmer dans cette opinion, me désignant des personnes qui l'avaient vu depuis la bataille et me présentant le médecin qui prétendait l'avoir soigné. Tout cela se trouvait en rapport, prétendait-il, avec des prophéties que l'on disait de Santo lsidro et d'un saint évêque de Naples, et avec des chansons prophétiques d'un Portugais nommé Bandarra.
« Est-il extraordinaire que je me sois trompée, ajoutait-elle, lorsque l'Empereur même et Votre Majesté ont tenu pour saintes la religieuse de Y Annonciade, de Lisbonne, et Magdalena da Cruz, et leur ont accordé des faveurs 1 ?
« 11 n'est, certes, pas étonnant qu'une femme, sans aucune expérience, enfermée ici depuis l'âge de six ans, se soit laissée induire en erreur.
« Pendant quatre ans, Fray Miguel me mit ces choses en tête, m'assurant, à la fin, qu'il avait des révélations et que Dieu lui commandait de ui'unir au roi D. Sébastien.
« J'ai ajouté foi à ce qu'il me disait, parce que tout le monde vantait sa sainteté, son instruction et son expérience.
« Un jour, continuait Dona Ana, Fray Miguel m'amena Gabriel de Espinosa, et par mille moyens et mille assurances, me fit croire qu'il était le roi D. Sébastien. Je ne sauraisdire s'ils se connaissaient,
1 On trouvera dans une note, à la fin du volume, quelques renseignements au sujet de ces prophéties, sur lesquelles les partisans de l'existence de D. Sebastien se fondaient pour justifier et fortifier leur croyance.
mais j'affirme que tout ce que cet homme me disait s'accordait avec ce que Fray Miguel me racontait, depuis quatre ans, au sujet du roi D. Sébastien, de l'expédition d'Afrique et de la bataille. »
Abordant ensuite le point le plus difficile, Dona Ana avouait avoir accepté de Gabriel de Espinosa un écrit contenant une promesse de mariage ; mais elle protestait qu'elle ne lui avait promis, ni ver— balement, ni par écrit, de l'épouser.
« Je n'ai fait, disait-elle, qu'accepter son offre, parce qu'il m'affirmait avoir pour cela la dispense de deux Pontifes, et qu'il me promettait de m'amener ce mien frère, dont il me parlait.
« Pour ce qui est de l'accusation d'avoir traité des matières de mariage, étant religieuse professe, je préférerais ne pas toucher à ce sujet, mais afin que mon silence ne puisse être pris pour un acquiescement, je répondrai que je ne me considérais pas comme nonne, parce que ma profession, qui avait eu lieu contre ma volonté, n'avait pas été précédée d'une année de noviciat, que je me trouvais encore dans les cinq années que le concile prescrit pour les nonnes professes, que j'avais fait trois ou quatre protestations, et qu'enfin Fray Miguel me disait que c'était la volonté de Dieu.
« On va jusqu'à m'accuser, disait-elle encore, d'avoir parlé de choses laides et indécentes. Je répondrai que, sur ce point, je suis indignement calomniée. On a même osé dire que j'avais perdu
mon honneur et que j'avais eu un enfant. Or, la manière dont les magistrats agissent envers moi est bien de nature à confirmer le monde dans les infamies dont je suis l'objet.
« Cependant, je n'ai jamais, en cette matière, commis de péché mortel, ni en paroles, ni en pensée, et j'autorise les deux confesseurs, auxquels j'ai ouvert mon âme, à révéler ma confession. »
Dona Ana passait ensuite à la question des lettres et elle disait :
« Les deux lettres saisies sont les seules que j'ai écrites dans ce style à Espinosa. Je lui en avais d'abord adressée une autre, en lui recommandant de m'amener bien vite ce mien frère, qu'il m'avait promis de me présenter à la Toussaint, et je le menaçais de revenir à mes anciens soupçons et à mes anciens doutes, s'il ne tenait point sa parole. Il me renvoya ma lettre en me suppliant de ne pas lui écrire si sèchement et si durement, et Fray Miguel insista auprès de moi pour que je lui écrivisse de façon à le rendre heureux, m'affirmant de nouveau que cet homme était mon cousin et n'avait que de louables et honorables intentions à mon égard. J'ai donc consenti, mais je déclare que la plupart des choses que je lui disais étaient loin d'être l'expression de ma pensée, et se trouvaient dans ma lettre uniquement pour dire qu elque chose 1 .
* Sur ce point, la défense de dona Ana nous paraît faiblir. Il était tout naturel qu'elle cherchât à se disculper ; mais nous sommes persuadé qu'elle aimait très-sincèrement l'homme à la fortune duquel elle s'était pour ainsi dire attachée.
« J'affirme, continuait-elle, qu'il ne fut jamais dans ma pensée de donner à cet homme le titre de Majesté. Je lui disais, — vous, — et j'écrivais, dans mes lettres, V. MA. — et jamais V. Mçf \
« Ni Fray Miguel, ni Espinosa, poursuivait Dona Ana, ne se sont jamais exprimés devant moi dans un sens contraire au service de Votre Majesté. Non-seulement je ne l'aurais pas toléré, mais ce n'était d'ailleurs pas dans leur plan. Ils me parlaient souvent de l'Afrique, de Jérusalem et bien peu du Portugal ; et un jour que je demandais à Fray Miguel comment tout cela s'arrangerait, il me répondit qu'il fallait l'abandonner à la disposition de Dieu. »
Revenant sur les propos calomniateurs dont elle était victime, elle protestait de rechef et soutenait n'avoir jamais parlé à Espinosa que séparée de lui par deux rangées de barreaux très-distantes l'une de l'autre. Elle ajoutait qu'un jour qu'elle causait avec lui en présence d'une religieuse, qui, sans doute, était Dona Maria de Grado, et de Fray Miguel, ce dernier se mit à genoux et baisa la main du prétendu roi.
Sur le troisième chef d'accusation, celui de
1 Sur ce point encore, la défense de Dona Ana nous parait d'une faiblesse extrême. Il est vrai que dans ses lettres à Gabriel de Espinosa elle écrit tantôt V. M., tantôt V. Af", que l'on pourrait lire : Vuestra Merced ou Vuestra Magestad. Mais la noble religieuse cherchait sans doute par cette distinction captieuse le moyen de soriir d'embarras; car le style tendrement respectueux de ses lettres exclut, à notre avis, toute idée que le titre de Majesté n'appartînt pas, dans son esprit, à celui qu'elle croyait son cousin.
n'avoir pas informé le roi catholique de ce qui se passait, Dona Ana s'excusait en répétant que son confesseur lui conseillait d'agir ainsi, qu'elle avait la tête tournée de tout ce manège, mais que n'y voyant rien de contraire au service du roi, son oncle, elle avait cru pouvoir attendre, avant de se prononcer, l'arrivée de ce frère qu'on lui annonçait sans relâche.
Enfin la pauvre princesse terminait sa lettre en se recommandant à la miséricorde du roi et en le suppliant de ne pas agir rigoureusement à son égard, d'autant plus que toute sévérité engagerait à croire que les calomnies et les infamies que l'on avait répandues contre elle n'étaient pas dénuées de fondement'.
Une arrestation opérée fortuitement vers cette même époque vint révéler à la justice un fait qui se rattachait sans doute à l'affaire de Madrigal.
Le 13 juillet, à la suite d'une querelle, on conduisit en prison un Portugais qui déclara se nommer Manoel Gonçalves, être courrier à pied de son état et porteur de lettres pour le roi, le prince, l'infante et enfin pour dona Ana d'Autriche. Ces lettres, disait-il, venaient d'un individu qui se trouvait détenu à Evora, dans la prison de l'archevêché, et qui les avait fait écrire sous sa dictée par un autre détenu. D. Rodrigo de Santillan, en trans-
* Lettre de dona Ana d'Autriche, au roi Philippe //, datée du 18 juillet 1595. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173.
Digitiz
mettant toutes ces missives à Philippe II sans en avoir pris connaissance , émettait l'opinion que le prisonnier d'Evora était sans doute quelque intrigant, qui avait espéré en imposer à l'archevêque et se faire relâcher en lui faisant accroire qu'il était en relation avec de hauts personnages 1 . Ce magistrat se trompait dans son appréciation.
Voici en effet ce que contenaient ces lettres, écrites en langue portugaise.
« A ma très-désirêe sœur Doua Âna de Auslria.
« Très-excellente dame, sœur de mes yeux% « traversant ce royaume de Portugal, en une a situation tout autre que celle de ma qualité, l'ar- « chevêque d'Evora m'a fait arrêter, parce que je « n'ai pas voulu révéler qui je suis.
« Je suis le fils du seigneur D. Juan d'Autriche « et de la duchesse de Niza, et je pourrai vous le « prouver à Madrigal, avec des témoignages de « ducs et de comtes. Je dirai où se trouve le re- « gistre de mon baptême, le nom de mes parrains et « pourquoi j'ai gardé l'incognito.. J'ai trois sœurs, « qui sont : Votre Excellence, celle de Naples, et « une autre qui habite avec son illustre mère. Si « notre très-regretté père avait vécu, il aurait
1 Lettre de D. Rodrigo de Santillan au /toi, datée du 16 juillet 1595. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 182.
3 « Irman dos meus olhos ; » — « Senhora dos meus olhos ; •> expressions en môme temps d'affection, de tendresse et de respect, qui n'ont pas leur équivalent en français.
k< épousé celle dont il Ta eue ainsi que moi. Je lui « ai fait savoir ce qui se passe, et j'espère qu'elle « me répondra bientôt.
« Si j'avais confiance dans le porteur de cette « lettre, j'enverrais à Votre Excellence quelques « bijoux et un portrait de notre très- regretté « père.
« J'adresse des lettres à Sa Majesté, à l'infapte et « au prince.
« Je voudrais qu'il n'en fût pas comme à Sara- « gosse.
« Que Dieu me permette de voir Votre Excel- « lcnce, ma chère sœur, pour mon plus grand con- « tentemeut.
« Je baise mille fois les mains de toutes ces « dames religieuses et me recommande à leurs « prières. Je n'écris pas plus longuement, faute « d'une occasion plus sûre.
« Que Dieu vous accorde de longues années « d'existence! Je vous baise les mains.
« De la prison de l'archevêque d'Evora, le 6 juil- « let 1595. — Dom Joam de Austria, Duc de Niza1.»
« Au Roi, notre seigneur, en ses mains, parce qiiil « s'agit d'un objet qui intéresse son royal service. »
« Seigneur, traversant ce royaume de Portugal
* Archives de Simancas. Eitado. Liasse 173, fol. 403.
« j'ai été jeté en prison, comme suspect, par « ordre de l'archevêque d'Evora.
« Je suis le fils du seigneur D. Juan d'Autriche, « de bonne mémoire ; ce que Votre Majesté aura « déjà appris et ce que je pourrai d'ailleurs lui « prouver par des témoignages de ducs et de « comtes.
« Me voici à la disposition de Votre Majesté. « Qu'elle me pardonne mes fautes et mçs erreurs, « et qu'elle daigne m'employer à son royal ser- « vice, moiplùtôt que toutautrç, et, ainsi qu'il est « de mon devoir, je me conformerai à ses ordres.
. « Que la volonté de Votre Majesté soit faite.
« Je n'écris pas plus longuement, n'osant confier « rien de plus au papier.
« Que Dieu accorde de longues années de vie à « Votre Majesté, à qui je baise les mains.
a De la prison de l'archevêque d'Evora, le 6 « juillet 1595. Dom Joam de Austria \ j»
Nous supprimons la lettre adressée aû prince royal, parce qu'elle n'est que la répétition des deux précédantes. J '
Voici celle qui était adressée à l'infante :
« 4 T Infante, notre dame, en ses mains. * • i; « Dame de mes yeux, traversant ce royaume, de
?. « ArcMm Jp.qpw».. U*«* 173, , H . . . k
« Portugal, j'ai été arrêté comme suspect, ^>ar « ordre de l'archevêque d*Evorav Je suis le fils du « seigneur D . Juan d'Autriche , comme Votre Altesse «t le saura déjà et comme je pourrai lé prouver « par des témoignages de ducs ét de cotntes, (4nt « prêt à désigner l'endroit où Ton pourra trèu-
« ver mon acte de baptême et les noms des par- « raras.
« J'ai troië sœurs : Tune à Madrigal, l'autre à « Naples, et la troisième est avec mon illustré mère « la duchesse de Niza.
« Je prie Votre Altesse d'aviser aux moyens de « me faire comparaître devant S. M. Mon plus vif « désir est de m'employer à son service, comme il « est de mon devoir. S. M. se trouve bien seule « de tous côtés, et moi en très-grande peine et « dans une situation bien différente dé celle que « réclamait ma qualité, ce qui n'aurait pas Heu « si mon tres-regretté pere vivait encore,
« Je prie surtout Votre Altesse qu'il n'en soit j>as « cette fois-ci comme à Saragosse, où le duc d'Al- « burquerque m a si fort maltraite.
1 • J-- • vo.j
« Votre Altesse peut me mander çar le ppr- « teur de la présente ce qu'elle penfse que je doive « faire.
« Je me conformerai ft ce que Votrè Àîieis^ë dai- « gnera m'ordonner, et je n'écris pas plus longuei/'niëhtv &è pôùVant pas' en cônfier divanta^e au « papier.
« Que Dieu Notre Seigiieur accordé de longues
« années de vie à Votre Altesse, à qui je baise les « mains.
« De la prison de l'archevêque d'Evora , le 6 « juillet 1595. Dom Joam de Austria*. »
La première impression du roi paraît avoir été que les déclarations du courrier, ainsi que les contenus des lettres saisies, prouvaient que le prisonnier d'Evora n'avait pas tout son bon sens*.
Nous sommes donc dans la plus complète ignorance sur ce qu'il advint de ce prétendu descendant de D. Juan d'Autriche, lequel, d'après une phrase de sa lettre à l'infante d'Espagne, se serait déjà présenté à Saragosse, où il n'aurait obtenu qu'un fort mauvais accueil.
Ce personnage était-il ce frère que dona Ana désignait dans ses lettres et que Espinosa avait promis de lui amener ?
Nous serions tenté de le croire ; et telle était du reste l'opinion de D. Rodrigo de Santillan* .
Dans tous les cas nous n'avons connaissance d'aucun document de nature à nous révéler quelle fut la suite de cet épisode du drame de Madrigal, bien que Philippe II eût ordonné de dire à l'ar-
1 Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. A04. — Il paraîtra à première vue extraordinaire que ce* lettres ne soient pas écrites eu espagnol ; mais cela s'explique par le fait que le prétendu fils de D. Juan d'Autriche avait choisi pour secrétaire un de ses codétenus qui était Portugais.
* « Parcce résultai* poco se? o del . preso d* Evora. >< — Lettre du Hoi à D. ftodrigo de Santillan f datée du 2a juillet 1595. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 3à0.
3 Lettre de P.Jlodrigo de Santillan au Roi, datée du 2 août 1 595. — Archives de Simancas. Estado, Liasse 173, fol. 186.
chevêque d'Evora de bien garder ce prisonnier, et de mettre tous ses soins à établir son identité f.
Il est probable que si cet incident s'était produit au début de l'instance, on l'aurait approfondi davantage ; mais il arriva soit lorsque la procédure , qui durait depuis plus de neuf mois, était terminée, soit lorsque les magistrats, fatigués et désespérant de tirer de nouveaux aveux des accusés-, demandaient à en finir,
' Indication de ce que l'on devait écrire à l'archevêque d'Evbra.' ^ Archives de Simancas. Eslado. Liasse 173, fol. û«lO.
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