CHAPITRE VI
Condamnation de dona Ana et des deoa. religieuse», ses confidentes. — -Wle en appelle à la clémence de son oncle. — Ses lettres au roi et à la reine. —
' Pfiîlippe il se 'montre' Inflexible. — - Ttoita Ana. est transférée datis uatûlô-J rçastère^'Avila. -~ Condamnation à mort d'Espinosa. — Son attitude après *jinl eut connaissance de Parret. — àon exécution. — ConsioVrattons sur%
j;r^e «jt sur l 'identité de; ce* imposteur.., — Continuajioi de ^.'instruction^ contre Frajp Miguel. — Rétractai ion de ses précédents aveux. — Confron-
1 tationwrecdeurt Portugais arr&é&par suit» de, ses déclarations antérieures» <r~ Dégradation et exécution de Fray Miguel. — Appréciations historiques.
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v Le j2t juillet, le juge apostolique D. Juan de Llano signifiait à dona Ana l'arrêt rendu conter elle, et confirmé par le roi son oncle.
Elle fut condamnée à être transférée dans m autre monastère , pour y rester enfermée pendant quatre ans dajis une cellule, d'où elle ne pourrait sortir que pour aller à la messe les jours de f$te? ^cccwnpagnée dfe, deux des plus anciwne^ religieuses. Ces espèces de gardiennes seraient désignées par l'abbesse et chargées de ramener la captive immédiatement aprèsiaans sa cellule* sansqu'il fut permis a personne de lui parler. De plus, èlle
devait être soumise au régime du jeûne au pain et à l'eau tous les vendredis, pendant les quatre années de sa détention. Elle fut en outre déclarée incapable de pouvoir jamais exercer aucune charge dans le couvent. Enfin, il fut ordonné que, désormais et en toute circonstance , elle ne serait traitée que comme une simple religieuse, sans aucune espèce de préférence, étant déchue de toutes les distinctions et honneurs Jque Philippe II avait attachés à sa naissance \
Dona Luiza de Grado et dona Maria Nieto, sa sœur, religieuses du couvent de Santa-Maria-h*- Real de Madrigal , qui avaient été les confidentes de la princesse dans l'intrigue dont elle devint victime, furent transférées Tune à Tolède et l'autre à Saragosse. Elles furent privées pour toujours de toutes charges et attributions dans les affaires de la communauté , et condamnées à huit ans de réclusion datis leurs cellules, avec l'obligation de jeûrier aussi tous les vendredis au pain et à l'éau \
Dès le lendemain de sa condamnation dona Afla écrivait an roi en faisant appel à sa clémence :
« J'ose me prosterner de nouveau àux pieds die « Votre Majèsté , en la suppliant d''avoir pitié de ^ mon honneur, qui restera entaché à tout jamais,
\ Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 71 à 7£i. *( Archives de Simancas. Eatêifo. Liasse 1 173V 6i> 73" et — * ÙHrt de Ftfaij Pedro Manrique, datée du S septembre 1595. — Archives de Simancas.
« lorsqu'on me verra punie avec une si grande <» rigueur. Mon âme est prête à souffrir tout ce que « Votre Majesté ordonnera ; mais mes forces ne « suffisent plus pour une plus longue souffrance. « Je ne crains pas de perdre la vie , ce qui me « siérait bien ; mais je crains de perdre mon âme !
« Je suis une fourmi, une branche desséchée 1 . Que « peut gagner Votre Majesté à ce que je sois per- « due et déshonorée? Lorsqu'elle comparaîtra, « devant Dieu, d'ici à un grand nombre d'années, « ne lui vaudra-t-il pas mieux m'avoir pardonné « que d'avoir agi avec sévérité ?
« Que Votre Majesté ressemble à Dieu en para donnant à une pécheresse repentie, et qu'il lui « suffise que je sois devenue presque aveugle à « force de pleurer. Qu'elle se souvienne que je « suis la petite fille de sou père et la fille du « plus loyal serviteur que Sa Majesté ait jamais eu. a Si, lorsqu'un maître a un esclave qui a mérité ses « bonnes grâces, il affranchit ses enfants et les « protège, à plus forte raison Votre Majesté pour- (( rait-elle me faire grâce à moi, qui ne puis ni ne « désire obtenir mon affranchissement, bien que, « conformément à sa volonté , je sois cloîtrée de- (( puis l'âge de six ans et que j'aie enduré tant de « souffrances
« Que Votre Majesté m'accorde la grâce que je
1 Una estilla seca.
<* ne quitte pas cette maison ainsi condamnée à « quatre ans de prison et à toutes les autres vexaa tions indiquées dans la sentence. J'avoue qué je « ne me sens pas la force de les! supporter et que « je préférerais une mort immédiate à une fin si « longue et si misérable7. »
Elle s'adressa aussi à la reine en la suppliant d'intercéder en sa faveur auprès de son royal époux.
Voici quelques passages de sa lettre :
« J'ai été condamnée à sortir de ce monastère, « à subir quatre ans d'emprisonnement et à Id'au- « très peines encore, qui ne sont pas en rapport « avec ce que je puis supporter, car les souffrances « que j'ai endurées dans ces derniers temps ont « été telles, que ma vie s'éteindra bientôt, si « Votre Altesse ne peut obtenir de Sa Majesté « que l'arrêt qui m'a frappée ne soit pas exécuté, « et que l'on se borne à me le notifier. .
« Si je demande grâce et miséricorde c'est pour « que le châtiment qui m'est imposé n'accrédite « pas les infamies que l'on a répandues contre « moi. Si Sa Majesté ne les écarte pas en daignant « me protéger, ces calomnies et ces infamies pas- « seront pour chose avérée
' Lettre de dotia Ana d'Autriche au flot, datée du 22 juillet 1593. — Archives de Simancas. Estudo. Liasse 173, fol. 2*21 .
a Puisque Dieu a placé Votre Altesse, commç un <t objet tendrement aimé; à côté de Sa< Majesté, je « la supplie d'obtenir, comme une autre Esther, que « Sa Majesté pardonne àcettemalheureuseooiisirie, a fille d'un serviteur si dévoué à Votre Altesse. Si îles « morts n'ont pas cessé de mériter que l'on s'irité^ « resse encore à eux, au nom de mon père^ qui re- « goit un si grand affront des affronta que je subis << moi-même, jç supplie Votre Altesse de faire ce <* que je lui demande. C'est un rôle digne de Votre <* Altesse, qui me rendra la vie avec l'honneur; « Votre Altesse y gagnera auprès de Dieu et a«- « près du monde; tandis que si je suis perdbe « on n'aura obtenu d'autre résultat que de n'a- « voir pas agi selon les préceptes de Dieu, qui « commande d'avoir pitié des malheureux*. »
■ ■ Philippe II se montra inexorable. L'arrêt fut maintenu.
Le 8 septembre, Fray Pedro Manrique, chargé par le roi de retirer sa nièce du couvent de Santa- Maria-la-Real de Madrigal, la fit entrer dans un carrosse, sous la garde de trois religieuses. On la transféra à Avila, dans le monastère de Notre- Dame-de-Grâce, où la sentence rendue contre elle devait s'accomplir. , , .
Doua Ana, qui avait appris cette résolution avec
1 LeUre.de dona Ann.tT Autriche à la Heine, datte du 22 juillet l£95, «— » Archives de Sinjancas. lUtatlo. Liasse 17a, fol. 222. , .
Utt: pwrfaud désappointement, et>utie amertume qiji.ttoeifi/de^a icolère,^ finit toutefois par trouver lai forte -delse calmer et , de- se résigner
Elle vécut encore longtemps après ces événements, car on pense qu'elle ne mourut qu'au mois dëtfévrier 1630, à l'âge de soixante-deux ans*.
-Nom ne possédons aucun document qui nous indique quel :f ut son sort après les événements que nous avons racontés. Il est prpbable que pendant le règ»6 de Philippe III , son cousin, les mesures de rigueur dont elle avait été l'objet nç furent pas maintenues dans toute leur sévérité, . / -
Des deux serviteurs de dona Ana^ l'un^BlasNjetoj £ut;mis en liberté ; l'autre , Jean Roderos, fut condamné à quatre ans de galères. Par suite de la question ordinaire et extraordinaire qu'on lui avait fait subir, il resta dans l'impossibilité de se servir de sés bras. Aussi D. Rodrigo de Santillan était-il d'avis qu'il vaudrait mieux le condamner tout simplement à l'exil, au lieu de l'envoyer aux galères — « où l'on serait obligé de le nourrir, sans « en retirer aucun profit 3. » !
1 « Dona Ana recebio asperamente al prhtcipio esta resolucion, depues diô ««•èû la «mentit y laJIewo «an buet» animo, y c«nfio que con tan justiflcado m escarmiento la a de dar buena de si. » — Lettre de Fray Pedro Manrlque au flot, datée du 8 septembre 1595.— Archives de Simancas. Estado. Liasse 17£. fol. 95. ■
'^L^uiW^Kratft : Histoire généalogique de là maison d'Autriche. — Bruxelles, 1745, tome If, page 266.
3 « A Juan Roderos he hallado que de los tormentos a quedado manco de « entrambos brazos, pensàmos sacar de el muchas cosas y asi le apretaron. «r-Est* ihutil para servir en galeras y cosfctria dinëros el averlo de llevar y « sustentarle, y asi siendo V. M. servido se podra comutar esta pena en
Dès le 24 juillet, Philippe H avait ordonné à D. Rodrigo de Santillan de faire exécuter la sentence qui condamnait Espinosa à être pendu sur la principale place de Madrigal.
Le roi, qui continuait à être préoccupé de l'origine de la petite fille, chargeait ce magistrat d'adresser encore, au dernier moment, à Gabriel de Espinosa des questions à cet égard et de bien vérifier si ses réponses s'accordaient avec les déclarations d'Inez Cid1.
Le 28, D. Rodrigo de Santillan lui envoya le père Fray Juan de Fuensalida, de la compagnie de Jésus, et peu après on lui donna lecture de l'arrêt, qui devait recevoir son exécution à quatre jours de là. On avait peut-être l'espoir que pendant ce temps le condamné se déciderait à faire quelque révélation importante.
La lecture dq la sentence le jeta dans un état de surexcitation tel que le prêtre chargé de le confesser et de l'assister eut beaucoup de peine à l'apaiser. Peu à peu cependant il se calma.
Dans les trois jours qui précédèrent l'exécution, Fray Juan de Fuensalida tâcha d'obtenir de lui des aveux formels sur son identité. Les efforts du prêtre se brisèrent contre le parti pris de Espinosa, qui
« destierro del reyno. » — Lettre de D. Rodrigo de Santillan au floi, datée du 2 août 1595. — Archives de Siinancas. — Extado. Liasse 173, fol. 186.
* « Que al tiempo de la cxccucion se le pergunte lo de la nina, pues en- « tonces es de créer que se llanara en todo a decir la verdavl. » — Lettre du Roi à I). Rodrigo de Santillan, datée du 26 juillet 1395. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 350.
éludait la question, évitant toujours de répondre à ce qu'on lui demandait par des expressions et des phrases à double entente, par des réticences et des exclamations.
La veille de l'exécution, D. Rodrigo de Santillan visita le condamné, qui avait reçu déjà les saints sacrements. Il le trouva alors tout à fait calme et maître de lui-même.
Espinosa affirma de nouveau que la petite fille avait pour mère Inez Cid, qu'elle était née à Porto et se nommait Claire Eugénie1.
Le magistrat voulut ensuite savoir s'il avait d'autres enfants. « — J'en ai certainement, répondit-il; mais je ne vous donnerai aucune explication ni indication sur ce point, car vous ne voudriez probablement que les rechercher et les faire pendre, comme on va faire de moi. »
Santillan crut toutefois comprendre, à quelques paroles échappées au condamné, que le prisonnier détenu dans la prison de l'archevêque d'Evora était son fils, et qu'afin de mieux tromper dona Ana, Fray Miguel et Espinosa s'étaient entendus pour lui donner le rôle d'un fils de D. Juan d'Autriche *.
Le 1er août, qui était la date fixée pour l'exécution, aux premières heures du jour le condamné se promenait de long en large dans sa prison, s'en-
1 Dernière déclaration de Espinosa, le 31 juillet 1505. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 189.
2 Lettre de 0. Hodrigo de Santillan au /?o», datée du 2 août 1595. — Archives de Simancas. Est ado. Liasse 173, fol. 189.
quérant de ce que Foft disait de lui ét de son avfen-
Le prêtrè essaya de dotmer un autre côùrs' & sès pensées, en l'avertissant qu'il était temps de sëhgfer au salut de son âme. — «Torts ces Jotirâ^asaés^ré1pondit Espinosa, j'ai suppKé le Seiguéur de *me pardonner mes péchés, et j'espère (|ue mes prièrëfc seront exaucées. Je mérite mon sort* mais 'si Vàù savait qui je suis. . . » — «D&ns ce casqué fètàteôfc?'* lui demanda le prêtre. — « Pense-t^on, reprit-il, que je sois né dans une étàble? Ai-je les manière^ d'un homme vulgaire ? Comment aurai$-je pu alors me lancer dans une si grande entreprise? Ma mort découvrira le secret de mon existence et le myslèrè tout entier. Ce que je regrette bien plus1 que ma mort, ce sont les dommages et les malheurs qui eù seront la suite, car elle fera jeter lés hauts Cria à ceux qui gardent le silence maintenant. Le roi durait bien pu, pendant les dix mois qù'îLm'ft tettti en prison, envoyer quelqu'un pour me tfecott^ naître. » 1 < ' ■'■ " N ,,: ■■ " 1 ,|v,)l
Un fonctionnaire, employé à Medina-del-Canlpo entra dans la prison, lorsqu'on procédait déjà à la toilette du condamné, La curiosité l'avait amené là sans doute: •■-•■*.'•.» •<» u^^-iu uuU - ;i'.<-
Aussitôt que Espinosa l'aperçut, il &e: tourna* Vers les gardiens et les prêtres et leur dit, en désignàtit le nouveau venu : — « C'est le roi qui l'envoie pour me reconnaître, car Fray Miguel doit déjà lui avoir appris qui je suis. »
Il se leva ensuite de la chaise suç laquelLe il était assis, et s' adressant d'un ton emphatique au foflp- . tionnaire de Medina-del-Campo ,: — « Dites à n&on oncle de quelle manière B. Rodrigo de Santillau traite les personnes de son sang I » ,»,->
Espinosa espérait sans doute par cette dernière et suprême tentative faire ajourner l'exésur tion. Mais le moyen ne réussit pas; et bien qu'un prêtre fût accouru auprès de Santilla» pour lui annoncer ce qui se passait, ce magistrat n'en, titft aucun compte et fit presser au contraire les ap*prêts du supplice. .... ? , .. ,..,„ ltu },
Fray Juan de Fuensalida, cherchant à écarter de l'esprit du condamné tout espoir de se sauver, en ce monde, parvint enfin à lui persuader que le nw>r ment était venu pour lui de ne plus songer qu'à son salut éternel. ,
L'heure fatale allait sonner 7 effet. Il était près de quatre heures du soir. On lui mit la carde au cou et on le plaça dans une espèce de panier, dans lequel on devait le traîner jusqu'au gibet; , r
Les rues de Madrigal étaient «encombrées d'vne foule énorme accourue de tous côtés1.
Le cortège funèbre se mit en inarche, précédé &t suivi d'un grand nombre de religieux de divers^ confréries. En tête marchait un crieur chargé de lire cette proclamation : . - . »' .» , 4
1 « Ccrtiflco a V. S. quevino a esta justicia mas gentp que si fuera auto * tie inqùfsicion. » — LtUre de I). RodriQo de Sântillan (sarts adrvssey.'datëfe du 2 août 1590. — Archives de Simapcas. fisfatlfl. liasse ( 173.,, foJ/t i 92fj |
« Justice que le roi, notre seigneur, et, en son nom, l'alcade D. Rodrigo de Santillan, ordonnent de faire de la personne de cet homme, comme traître au roi et comme imposteur, car, étant de vilaine et basse extraction, il a voulu se faire passer pour personne royale. Il est condamné à être traîné jusqu'à la place publique de cette ville, où il sera pendu; son corps sera coupé en morceaux et sa tête fixée sur un poteau. »
Chaque fois que Espinosa entendait crier les mots « Traître au roi » , il disait : — « Pour cela, non ! Quant à ceux d'homme de vilaine et basse extraction, il s'écriait : — « Pour cela, Dieu le sait ! *>
Arrivé au pied de l'échelle, on le retira du panier, et il fit preuve alors d'un grand sang-froid. Il regarda de tous côtés. A voir son calme et son assurance, on aurait dit qu'il s'agissait de toute autre chose que de sa mort.
Il monta à l'échelle d'un pas ferme, et reconnaissant l'alcade à la fenêtre d'une maison qui donnait sur la place, il éleva ta voix et s'écria : — « Seigneur D. Rodrigo de Santillan!... »
Le prêtre qui l'assistait l'empêcha de continuer en lui présentant un crucifix et en l'exhortant à bien mourir.
Un instant après, son corps se balançait dans l'espace, et tout était fini pour lui \
1 Lettre de D. Rodrigo de. Santillan au Uoi, datée du 2 août 1592. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 13G à 189. — ldem% à D. Christovam de Moura, datée du 2 août. Liasse 173, fol. 199. — Idem (sans
L'identité de cet imposteur, nous lavons vu, n'a jamais pu être prouvée d'une manière certaine. Nous sommes porté à croire qu'il déclara à peu près la vérité lorsqu'on lui fit subir la torture1. Il nous paraît évident que ses nombreuses tergiversations sur sa condition et son origine , ainsi que ses assertions sur les moyens que Philippe II avait, suivant lui, de le bien connaître, étaient autant de tentatives entreprises pour dérouter la justice et tâcher de se tirer d'embarras. Doué, comme la plupart des aventuriers , d'un certain courage , et dominé par la vanité, qui semble avoir été le trait saillant de son caractère, il reprend son rôle dès qu'il ne souflre plus la torture, et il le joue jusqu'à la mort. ' * *
Il ne restait plus qu'à décider du sort de Fray Miguel dos Santos. D. Juan de Llano reçut l'ordre de le conduire à Guadarrama et de là à Madrid, pour être confronté avec Francisco Gomes et An-
adresse) , datée du 2 août. Liasse 173, fol. 192. — Lettre de Fray Juan de Fvensalida à D. Martin de ldiaque%, datée du 9 août et accompagnée d'un jécit des derniers jours et de l'exécution de Gabriel de E>pinosa. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 193 et 194. — Lettre de I). Rodrigo de Santillan à D. Martin de Jdiaque%, datée du 20 août. Liasse 173, fol. 196 « 197. — Hisloria de Gabriel de Espinnsa, chap. xvi. — M ami sait de ta bibliothèque de l'Escwialy cité par M. D. José Quev< do, et dont le Jésuite Fray Juan de Fuensaliia pourrait bien Aire l'auteur.
1 Tambien colegi y tengo por sin duda que Espinosa no sabia sus padres ni « su nacimieuto, que aunenestodt bio Fray Miguel de hallar comodidad,siendo « nombre no conocido y en aver estado muchos anos en Francia y en Alle- • mania, que de esto sabia las lenguas. » — Lettre de 7). Rodrigo de Santillan au Roi, datée du 2 août 1595. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 130.
tonio da Fonseca , que Ton était parvenu à arrêter tous deux
Le comte de Portalegre avait obtenu des gouverneurs du Portugal, mais non sans difficulté, que ces deux Portugais fussent expédiés en Espagne. 11 avait fallu pour cela, et afin d'éviter un conflit, leur garantir qu'il ne s'agissait pas de les juger, mais seulement de les envoyer à Madrid, leur présence y étant nécessaire pour l'instruction du procès ; jusque-là ces hauts fonctionnaires avaient prétendu que ces individus, se trouvant incriminés par les dépositions de Fray Miguel, qui était Portugais, il conviendrait mieux de faire venir celui-ci en Portugal*.
Francisco Gomes et Antonio da Fonseca furent * interrogés, le 28 août, par l'alcade D. Diego de la Canal. Le premier, qui était l'homme d'affaires du comte de Redondo, dit qu'il ne connaissait Fray Miguel que pour lui avoir parlé quelquefois à Madrid, il y avait six ans, dans l'église de Saint- Philippe, mais qu'il ne lui avait jamais écrit et n'avait pas reçu de lettre de lui.
Quant au licencié Antonio da Fonseca, il déclara connaître Fray Miguel, et dit que celui-ci lui avait écrit de temps à autre pour le charger de quelques petites commissions, telles que l'achat de toile et
1 Lettre de D. Juan de Ltano au roi, datée do 25 juillet 1595. — Archive» de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 71.
s Lettre du comte de Portalegre au roi, datée du 15 juillet 1595. ' — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol, 214.
d'étoffes de Chine ; mais que jamais il n'avait été l'intermédiaire d'aucune correspondance entre lui et l'ancien Prieur du Crato, assurant du reste, de la^manière la plus formelle, que ni lui ni son père n'avaient jamais été mis en rapport avec ce dçrnier personnage, qu'ils ne connaissaient, que de vue *.
Le lendemain, D. Juan de Llano et D. Diego de la Canal interrogeaient encore une fois Fray Miguel dos Santos.
Il reconnut sous la foi du serment que tout ce qu'il avait dit au sujet de la présence de D. Antonio à Madrigal, de l'intervention de Gomes et de Fonseca, et enfin des lettres qu'il avait prétendu avoir adressées à diverses personnes, était faux. Il ajouta que l'on devait s'en tenir à ses premières déclarations, et que les tourments qu'on lui avait fait subir et la crainte qu'on ne les lui fît souffrir de nouveau, lui avaient seuls arraché toutes ces inventions dont il faisait à présent uDe rétractation complète*.
Confronté avec Gomes et Fonseca, Fray Miguel soutint sa rétractation.
A cette occasion, Francisco Gomes dit qu'il aurait été d'autant plus absurde à lui d'aller à Madrigal,* pour s'assurer si tel ou tel individu était le roi D, Sébastien, qu'ayant appartenu lui-même à l'expé-
1 Interrogatoires de Francisco Gomes et de Antonio da Fonseca, le 28 août 1595. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 207.
2 Aveux et rétractations de Fray Miguel dos Santos, le 29 août 1595. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 85.
ditioii d'Afrique, il savait parfaitement que, sur les ordres du frère d'Abd-el-Melek, des recherches avaient été faites pour retrouver le corps du roi, qu'on était parvenu à le reconnaître , qu'il l'avait vu de ses yeux et avait assisté aux honneurs funèbres el aux hommages rendus par les gentilshommes portugais prisonniers aux restes mortels de leur souverain1.
Il est probable que les deux Portugais furent immédiatement relâchés*.
D. Juan de Llano, en rendant compte au roi de la rétractation de Fray Miguel, émit l'avis que si l'on n'en finissait pas avec lui on tournerait constamment^ sans résultat dans un cercle vicieux. En effet, disait ce magistrat, si on le met à la question, il ne manquera pas d'affirmer que tout ce qu'il a précédemment déclaré est la vérité, et puis il se rétractera de nouveau3.
Philippe II partagea cette opinion.
Le 16 octobre, D. Juan de Llano et l'alcade D, Diego de la Canal vinrent prendre Fray Miguel dans sa prison et le conduisirent à l'église de Saint- Martin, pour être dégradé. Après cette dégradation, l'autorité religieuse le remit aux mains de
1 Confrontations de Fray Miguel dos Santos avec Gomes et Fonseca, le 4 septembre 1595. — Archives de Simancas. Estudo. Liasse 173, fol. 89.
1 Lettre de ». Martin de Idiaquei à l). Rodrigo Lope% de Ar%e, président du Comeilde Cantille* daiée du 7 septembre 1595. — Archives deSimancas. Est ado. Liasse 173, fol. 383.
3 Lettre de D. Juan de Llano au Roi, datée du 31 août 1595. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 85.
l'alcade, qni le ramena dans la prison. Il lui fut ensuite donné lecture de l'arrêt qui le condamnait à être mené par la capitale, précédé d'un crieur qui proclamerait les motifs de sa condamnation, jusqu'à la Plaza Mayor, où il serait pëndu. On devait, en outre, lui couper la tête, laquelle serait portée à Madrigal et exposée sur un poteau de la place publique pendant dix heures.
L'exécution eut lieu le 19 octobre, un peu plus d'un an après le commencement de ce laborieux procès. Il y eut un immense concours de peuple.
Arrivé hu pied du gibet, Fray Miguel appela le greffier pour lui dire qu'il mourait innocent, qu'il s'était trompé en croyant qu'Espinosa était vraiment le roi D. Sébastien, mais que jamais il n'avait conspiré contre le roi catholique, ni écrit à ce sujet à D. Antonio ni à aucune autre personne.
Après avoir ainsi renouvelé sa dernière rétractation, il monta résolument à l'échelle et un moment après justice était faite *.
Nous sommes persuadé que la rétractation de Fray Miguel était sincère.
Certes, il est inadmissible que ce moine ait eu le projet de mener à bout l'intrigue qu'il avait ourdie sans l'aide de quelques personnes auxquelles il aurait tôt ou tard confié son secret. Mais l'heure n'é-
• Lelire tie D. Jitan de Llano au Ftoi, datée du 19 octobre 1595. — Archives do Simancas. Estado. Liasse 173, fol. 110.
tait pas encore venue de se chercher des auxiliaires, lorsque la justice espagnole intervint dans le complot, et la torture seule lui fit sans doute donner à de simples projets le caractère de faits accomplis1.
Ainsi, en ce qui tient à la présence de D. Antonio à Madrigal , tout ce qu'il débita ne fut évidemment qu'une série d'inventions. Il les imagina soit dans le but d'éviter la torture, comme il l'a affirmé, soit pour faire traîner la procédure en longueur, et créer des préoccupations dans l'esprit du gouvernement espagnol, ou bien encore pour donner le change sur les démarches et manœuvres qu'il avait tentées pour la réalisation du complot.
Son plan, d'ailleurs, était-il bien arrêté et bien déterminé à l'avance ?
Il est permis d'en douter. Poursuivait-il son complot en faveur de Gabriel de Espinosa, dans l'intention d'en réserver tout le bénéfice à celui-ci, ou bien ce personnage, au-dessous d'une ambition si haute, était-il destiné à n'être entre ses mains habiles qu'un instrument dont il se déferait plus tard au profit de D. Antonio?
Cette dernière hypothèse est assez natuielle, et de toutes les déclarations que la torture arracha à Fray Miguel, celle-là seule nous paraît vraisemblable, sans que nous admettions toutefois que le
' Lettre de D. Martin ld>aqua%> à D. Rodrigo Lopez de Ar%ey président du Conseil de Castille, datée du 7 septembre 1595. Archives de Simaacas, Eitado. Liasse 173, fol. 383.
prince proscrit ait eu connaissance dès lors du projet de son partisan!
•Le sentiment patriotique aura été, nous voulons bien le croire, le mobile des actions de Fray Miguel. Mais tout en l'admettant, on ne peut s'empêcher de convenir que ce prêtre conspirateur était bien peu scrupuleux sur le choix des moyens.
Et toujours sur cette donnée, on arriverait peutêtre à cette appréciation de son intrigue :
Désespéré de voir son pays au pouvoir des Espagnols et excité par la haine que lui inspirait la domination étrangère, Fray Miguel aurait conçu Fidée de placer l'ancien Prieur du Crato sur le trône du Portugal. Pour parvenir à ce but il lui aurait semblé que le plus sûr moyen était de provoquer un soulèvement dans le pays, par l'apparition d'un imposteur quelconque que l'on ferait passer pour le roi D. Sébastien si présent et si cher à l'imagination du peuple.
Déjà le conspirateur était parvenu à convaincre dona Ana d'Autriche que D. Sébaslien vivait encore et qu'elle le verrait un jour.
Il ne s'agissait plus que de trouver un homme placé dans des conditions à pouvoir jouer le rôle du feu roi. Sur ces entrefaites Fray Miguel retrouvait à Madrigal Gabriel de Espinosa, qu'il avait connu en Portugal assez obscur et assez mystérieux lui-même, semblait-il, pour jouer le personnage qui lui était réservé. De quelle façon le prêtre portugais s'y
prit-il pour lui confier son plan et lui faire accepter le rôle de D. Sébastien, c'est là un point que l'instruction n'a pas éclairci. Toujours est-il qile bientôt l'un et l'autre se trouvèrent d'accord, et que Fray Miguel instruisit son complice des diverses circonstances qu'il lui importait de savoir pour autoriser ses prétentions auprès de la fille de D. Juan d'Autriche, à qui on le présenta. La princesse, enthousiaste, exaltée, impatientée aussi de la vie ascétique qu'on lui avait imposte, devait naturellement être fascinée par le rôle de protectrice d'un monarque si malheureux et peut-être encore par la perspective d'échanger son monastère pour le palais des rois.
Dans la pensée de Fray Miguel, cette pauvre princesse était destinée à être sacrifiée avec le principal instrument de son intrigue.
Il est probable qu'il avait été convenu ensuite que le faux roi se rendrait en France accompagné de Fray Miguel. Celui-ci, secondé par D. Antonio, l'aurait bientôt accrédité partout. Peut-être avaiton espéré de pouvoir décider dona Aua à quitter le couvent et à accompagner à l'étranger l'homme dans lequel elle verrait bientôt un fiancé royal. Pour qu'elle opposât moins de résistance, on lui aurait persuadé en même temps qu'elle aurait aussi pour compagnon de voyage et de fortune, son propre frère, celui-là même dont l'existence était restée inconnue jusque-là et que Espinosa devait amener avec lui à son retour de Valladolid.
Tout alors aurait été disposé pour la fuite, et, en ce qui concernait donâ Ana, on aurait pris pour prétexte à ses yeux un pèlerinage au Christ de Burgos, ville où Ton donnerait aussi rendez-vous à quelques partisans.
Une fois les conspirateurs en France, Fray Miguel n'aurait pas manqué d'agir en Portugal, au moyen de ses agents, et de s'y rendre ensuite lui-même pourannoncer l'arrivée prochaine du prétendu roi, et pour y disposer toutes choses de manière à provoquer et à faire réussir un mouvement national en faveur de l'aventurier. Aussitôt que l'indépendance portugaise aurait été reconquise, D. Antonio reparaîtrait et on se débarrasserait de l'imposteur en le dévoilant.
Tel nous paraît avoir été le plan de Fray Miguel, plan qui avorta dès son début par l'arrestation fortuite de Gabriel de Espinosa. Pour avoir été conçu au fond d'un petit bourg de la Vieille-Ca?tille, ce plan ne manquait pas de hardiesse. Il fallait toutefois que, dans ses calculs, Fray Miguel laissât le soin de beaucoup de choses au hasard, car il ne devait pas avoir une confiance entière d'abord dans l'efficacité des moyens dont il disposuit et ensuite dans l'intelligence de Espinosa. Cependant, à l aide de ces moyens, tout faibles qu'ils fussent, il réussit à tenir eu éveil le gouvernement de Philippe II, à troubler les dernières années de son règne et à être pour ce prince ombrageux une cause d'inquiétude et de tourment.
Nous raconterons dans le livre suivant l'histoire du plus célèbre des imposteurs qui aient surgi pour usurper le nom de D. Sébastien.
Il trouva des sympathies et jusqu'à des protecteurs dans plusieurs cours d'Europe, il donna de trèsgrands soucis ail cabinet espagnol et agita sourdement le Portugal, toujours prêt d'ailleurs à secouer ses chaînes chaque fois qu'un événement imprévu venait lui remettre en mémoire son indépendance perdue.