CHAPITRE PREMIER
Mort de D. Antonio, Prieur du Crato. — Les émigrés portugais en France. — Us songent à se rallier au gouvernement espagnol. — D. Joam de Castro. — Ses écrits au sujet de l'existence du roi D. Sébastien. — Navire expédié à la côte de Mina, à la recherche du roi. — M. de Chattes, gouverneur de Dieppe. — Ses rapports avec les émigrés portugais. — La paix conclue entre la France et l'Espagne décourage l'émigration portugaise. — On écrit de Venise qu'un individu que l'on disait le roi D. Sébastien y était arrivé. — Les Portugais à Venise. — D. Joam de Castro se fait l'écho de l'étrange nouvelle.
La mort de D. Antonio, décédé à Paris en 1595, délivra le cabinet de l'Escurial de soucis graves et incessants.
D'un esprit turbulent, d'une activité prodigieuse, F ancien Prieur du Crato était, on le comprend, pour le gouvernement de Philippe II l'objet de sérieuses
appréhensions. 11 n'avait jamais cessé (T entretenir avec soin les liaisons et les affections qu'il avait laissées en Portugal, et de mettre à profit l'appui sympathique qu'il avait rencontré auprès de quelques gouvernements étrangers. Renouant sans cesse, avec une habileté et une persévérance singulières, le fil de ses négociations et de ses intrigués, à mesure que les ministres espagnols parvenaient à le rompre, il était pour eux une cause permanente d'embarras et d'inquiétudes.
Au moment de l'éphémère résistance organisée contre l'invasion castillane, il avait été proclamé roi à Santarem. Ainsi, à tous les points de vue, sa mort était pour Philippe II un obstacle de moins àt l'absorption complète de la nationalité portugaise. .
D. Antonio était tout naturellement le centre d'unité autour duquel venaient se grouper les éléments épars de l'opposition nationale. C'était là que s'alimentait surtout la légitime espérance des classes populaires de voir un jour la commune patrie délivrée du joug étranger.
Les Portugais qui avaient suivi son drapeau et partagé son exil, soutenus jusqu'alors par son énergie et l'exemple de sa résignation, se sentirent découragés en apprenant sa lin. Il était en effet l'âme de l'émigration. Il savait relever le courage défaillant des proscrits en leur faisant croire à un retour prochain et triomphant au sein de la patrie qu'ils aimaient. Par son autorité, il imposait silence
t à ces agitations intestines, il mettait à néant ces sourdes intrigues, qui divisent presque toujours les vaincus politiques sur la terre étrangère. Aussi, à peine eut-il disparu de la scène du monde que l'idée de transiger avec l'Espagne se présenta à l'esprit de quelques émigrés. D.Christovam, un de ses fils naturels, paraît avoir été de ce nombre1.
D. Joam de Castro, un des principaux personnages du présent et dernier épisode de l'histoire des faux D. Sébastien, s'opposa vivement à ce projet. Quelques émigrés s'y rallièrent pourtant sous l'inspiration, on le croit, du Père Joam Gonçalves, aumônier de feu D. Antonio Ce Père s'était chargé de traiter avec un agent espagnol2.
D. Joam de Castro était fils naturel de D. Alvaro de Castro, qui avait exercé la charge de surintendant des finances sous le roi D. Sébastien, et petitfils de l'illustre vice-roi des Indes. Elevé à l'université d'Evora, il y avait fait ses humanités et suivi les cours de théologie3. Dans les études assidues de sa jeunesse, qui avaient vraisemblablement l'état ecclésiastique pour but, il avait pris un goût prononcé pour les histoires extraordinaires
' D. Antonio, décédé ù Paris, le 26 août 1595, laissa deux flls naturels, D. Manoet et D. Christovam. Le premier épousa Emilie de Nassau, sœur du comte Maurice.
s Discurso da vida do stmpre bem vlndo e apparecido Hey D. Sébastian^ nasso Senhor, 0 Encuberlo, desde o seu nascimento té o présente ; feito e dirigido por D. Joam de Castro aos trez Esladox do Reino de Portugal : convem a saber ao d i Nobreza, ao da Clerùa e ao do Povo. Em Paris, MDCII, cliap. xiv, page 51 verso. * '
3 D. Joam de Castro : D^curso da vida do sempre bem vhulo e apparecido Rey D. Sébastiam, etc., cliap. xu, pages 61 verso et 42.
et merveilleuses, et ce goût chez lui fut entretenu et fortifié par les habitudes sédentaires et monotones de la vie de province. Par là il jeta son esprit dans une fausse et dangereuse direction, et imprima du même coup à son caractère quelque chose de chagrin et de concentré. De là découle aussi le style étrange et bizarre dont se revêt sa pensée dans les nombreux écrits qu'il a laissés.
Dépourvu de méthode, il ne sait d'ailleurs ni classer ni exposer les faits. Ses arguments sont mal présentés et ses déductions confuses ; enfin, tout révèle chez lui une intelligence maladive, hors de ses voies normales, et dans laquelle presque rien ne se fait jour distinctement.
Qoiqu'il eût déjà trente ans à l'époque de la fatale expédition d'Afrique, il n'en fit point partie 1 . Quel fut le motif de cette exclusion? Est-ce parce que vivant seul il était à peu près inconnu des gentilshommes de la cour, ou bien serait-ce par suite de la bizarrerie de son esprit et de son caractère ? Nous ne saurions le dire au juste ; mais probablement l'une ou l'autre raison, toutes deux peut-être motivèrent son abstention de cette campagne aventureuse où la noblesse portugaise en
1 Resposla que os Irez Estados do Heyno de Portugal^ a s. Nobreza, Clerzia e Povo, mandaram a l). Joam de Castro sobre kum Discurso que Ihes dirigin sobre a vinda e appareclmento de El Rey D. Sébastian. Anno MDCIII, ch. îx, page 139. — Cet ouvrage, où abondent les récriminations et la manifestation des animosités et des rivalités si fréquentes dans l'exil, a été publié à Paris et est attribué aux deux émigrés portugais Diogo Botelho et Cyprien de Figueiredo. — Aveux de Fray Chrysostôme de la Visitation. Archives de Simancas. Estados, liasse 438.
âge de porter les armes paya si héroïquement la dette du sang. Mais quand le Prieur du Crato organisa la résistance contre l'invasion espagnole, on le voit conspirer courageusement avec lui et le suivre ensuite dans l'exil.
D. Joam de Castro était un travailleur infatigable, rude à lui-même et aux autres. Il ressort des nombreuses accusations dont il fut l'objet de la part de ses compagnons d'émigration, aussi bien que de ses écrits, que son caractère était dur et acariâtre. Le prince eut souvent à en souffrir luimême , et se vit plus d'une fois dans la nécessité d'en réprimer les emportements1.
11 avait fait son étude favorite d'écrits et de prophéties populaires, qui affirmaient l'existence deD. Sébastien et promettaient son retour*. C'était là l'objet de ses méditations habituelles. 11 est probable que c'était surtout dans les moments où il croyait avoir à se plaindre du prince proscrit et des principaux personnages de l'émigration qu'il s'attachait à ces prédictions, voulant sans doute créér par là des adeptes et puiser ainsi des forces contre ceux qui le traitaient de maniaque et de visionnaire.
En 1587, dans le courant du mois de mai, il se
1 Resposfa que os tre% Estadns do reyno de Portugal mandaram a D. Joam de. Castro, etc., chap. vm, pages 85 et suiv.
1 Pour ne pas allonger outre mesure notre récit, nous avons réservé pour une note, que Ton trouvera à ta fin du volume, quelques données sur ces prétendues prophéties, qui ont joué un rôle important dans la croyance des bébastianistea. — Voir la note B à la fin du volume.
rendit h Paris, accompagné de D. Antonio de Menezes. Tons deux brouillés alors avec le Prieur du Crato, qu'ils avaient laissé en Angleterre, commencèrent à s'occuper de prophéties et de révélations, et intéressèrent à ces matières quelques compatriotes et quelques étrangers.
^Bientôt avec l'aide de M. de Chattes, gouverneur de Dieppe, ils parvinrent à affréter près d'un armateur de ce port un navire pour les côtes de Mina. D'après D. Joam de Castro, les prophéties annonçaient que c'était précisément dans ces parages, vers la côte d'Yolofé, que devait être caché le roi D. Sébastien1.
M. de Chattes était en relation avec les émigrés portugais de cette époque. Ses rapports avec eux dataient probablement de 1583, alors qu'il fut mis à la ttHe d'une petite expédition destinée à secourir les Açores, où les partisans de D. Antonio se maintenaient encore*.
Le départ du navire n'eut lieu que vers le commencement de l'année 1589. D. Antonio de Menezes s'y embarqua. 11 avait échappé au graud désastre d' Alcacer-el -Kébir, mais cette folle expédi-
1 D. Joam do Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e apparecido Rey D. Sébastian, etc., chap. xm, pages 46 et 47.
* L'expédition de M. de Chattes ne fut point heureuse. Elle avait suivi, à une année de distance, celle que l'ancien Prieur du Crato réussit à organiser en France, sous le commandement de Philippe de Strozzi, de M. de Cossé-Brissac et du Portugais comte de Vimioso, et qui était allée se faire battre dans les eaux des Açores par le marquis de Santa-Cruz. — Conestaggio: Unione del regno di Portogallo alla corona di Casliylia, etc., liv. IX et X. — M. Feuillet de Conçues : Causeries d'un Curieux, 1864. Tome III, pages 153 à 157.
tion lui fut fatale. Il mourut obscurément pendant la traversée.
A la même date, un autre émigré portugais, Santos Paez, se dirigeait vers Lisbonne, dans le but d'y consulter une religieuse du couvent de l'Annonciade, qui passait pour avoir des révélations mystérieuses et posséder le don de prophéties. Mais, arrivé en Portugal, il apprit que la religieuse avait été dégradée, à cause paraît-il, de sa science suspecte, et il n'eut rien de plus pressé que de s'enfuir pour ne pas être arrêté*.
Plus tard, nous retrouvons D. Joam de Castro en France, essayant de nouveau d'attirer ou de retenir ses compagnons d'exil dans la sphère de ses idées de prédilection, et les convoquant à cet effet en assemblée au couvent des dominicains de Paris. C'était en 1596. Alors le Prieur du Crato était mort, et, comme nous l'avons dit, la foi à la délivrance du Portugal commençait à être singulièrement ébranlée chez les émigrés.
Fray Estevam de Sampayo, que nous verrons bientôt figurer et jouer un rôle dans cette histoire, se rendit à la convocation, mais on se sépara sans avoir rien arrêté, et l'assemblée en resta là.
Bientôt la paix conclue entre la France et l'Espagne, le 15 juin 1598, fit perdre aux Portugais
* D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre hem vindo e npparecido Rey D. Sehastiam, etc., chap. \m, page 48.
tout espoir île se voir désormais aidés par Henri IV pour reconquérir leur indépendance. L'émigration n'avait plus, semblait-il, qu'à rentrer en grâce avec le vainqueur, lorsqu'une nouvelle étrange vint ranimer son courage affaibli.
D. Joam de Castro avait reçu de son compatriote Antonio de Brito Pimentel, résidant à Venise, une lettre dans laquelle il lui apprenait qu'un pauvre homme qui se disait le roi D. Sébastien venait d'arriver dans cette ville. Plusieurs Portugais l'habitaient alors par suite des événements que nous allons raconter.
Aussitôt que le Portugal fut tombé sous la domination espagnole, un très-grand nombre de patriotes, parmi ceux qui avaient pris part a la résistance organisée par D. Antonio, se trouvèrent compromis et furent forcés de s'expatrier. Plus tard l'insuccès des deux expéditions entreprises par les soins de ce prince, la première en 1582, sous le commandement de Philippe Strozzi et de M. de Brissac, et la seconde en 1589, sous la direction de l'amiral anglais François Drake et de Jean Norrys, eut pour résultat d'augmenter encore le nombre des émigrés. Parmi eux on remarquait plusieurs membres du bas clergé, dont la masse n'avait jamais cessé de se montrer hostile à l'Espagne.
Tant que l'ancien Prieur du Crato vécut, l'émigration se groupa autour de lui comme autour d'un drapeau; mais à sa mort elle se dissémina, et les do-
cuments contemporains nous la représentent errant à travers l'Europe et cherchant partout les moyens de vivre et de conspirer.
Venise, qui, de même que la Hollande, avait déjà servi de refuge à plusieurs juifs portugais, lors de la persécution qu'ils avaient subie dans leur pays, sous les règnes d'Emanuel et de Jean III, Venise, en cette circonstance, accueillit encore quelquesuns des exilés. Parmi eux se trouvaient, en 1598, Pantaléon Pessoa de Neiva, le négociant Nuno da Costa, un prêtre portugais du couvent d'Alcobaça, de l'ordre de Saint-Bernard, Fray Chrysostôme da Visitation, arrivé de Rome, et Antonio de Brito Pimentel, qui avait annoncé à D. Joam de Castro la nouvelle de l'apparition du roi D. Sébastien.
Cette nouvelle était donnée, à la vérité, sous forme de plaisanterie; mais bientôt une autre lettre, venant également de Venise et écrite par Pantaléon Pessoa, vint la confirmer en des termes plus sérieux. Pessoa prétendait en effet avoir parlé à cet individu nouvellement arrivé et l'avoir entendu non-seulement affirmer l'existence du roi, mais encore annoncer son retour ainsi que celui de quelques-uns de ses compagnons, notam-
•ment du duc d'Aveiro, puis finir par faire entendre, en employant des formes de langage ambiguës, qu'il était lui-même le monarque désiré
* D. Joam de Castro : Discurxo da vida do sempre bem vindo t apparecido ftetj D. Sebasliam^ etc., chapi xv, pages 33 verso et suivantes.
D. Joam de Castro s'empressa de répandre partout cette nouvelle, qui cependant parut si extraordinaire qu'elle ne fut accueillie qu'avec méfiance par les Portugais. Diogo Botelho surtout, qui paraît avoir joui d'un certain crédit à la cour de France, fut au nombre de ceux qui se montrèrent les plus incrédules *. Mais D. Joam de Castro, infatigable dans la poursuite de l'idée qui était devenue la passion de sa vie , voulait à tout prix s'assurer de la vérité, et dès le commencement de l'année 1599 il parvint à décider Fray Estevam de Sampayo à se rendre à Venise dans ce but.
Vers la fin de cette même année, il fit le voyage d'Angleterre et des Pays-Bas, pour se procurer, s'il était possible, des secours et des recommandations, de n'importe quelle nature, en faveur du prétendu roi. Toutefois l'identité de ce prétendant ne lui paraissait pas encore suffisamment démontrée; les prophéties annonçant que D. Sébastien, passé presque à l'état de Messie, devait venir de l'Inde ou des côtes de l'Ethiopie *.
* D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre htm vindo e apparecido Rey D. Sébastian*, etc., chap. xv, page 5k verso. a D. Joara de Castro : Idem., chap. xv, page 53.