‹ Les faux don SébastienChapitre 19 sur 54 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Détails sur l'apparition et l'existence du prétendu mi D. Sébastien à Venise. — L'ambassadeur d'Espagne se plaint de ses menées. — Le prétendu roi est mis en prison par ordre de la Seigneurie. — Ses aventures racontées par O. Joam de Castro. — On donne à entendre qu'il a été à Paris. — Anecdote à ce propos. — Il ne parle jamais portugais. — Comment on cherche à expliquer cette circonstance.

Voyons de quelle manière les choses s'étaient passées à Venise.

Au mois de juin 1598, le bruit conimença à se répandre qu'un individu se donnant pour le roi D. Sébastien de Portugal était dans la ville.

Les versions à ce sujet étaient confuses et contradictoires. Toutefois, il semblait que le personnage en question avait habité d'abord Vérone, chez un tailleur, sous le nom de D. Diego. De Vérone, il se serait rendu à Ferrare, puis à Venise où il aurait été accueilli dans la maison d'un cuisinier cypriote, misser Francesco, située dans la Corte-Contarina, qui était, à cette époque, un des quartiers de Venise les plus pauvres et les plus

mal famés Il n'aurait pas tardé à changer de nom, à se déclarer Portugais et à se faire appeler le chevalier de la Croix. Puis, enfin, il aurait donné à entendre qu'il était le roi D. Sébastien de Portugal.

La maison de misser Francesco était fréquentée par des gens du commun, de mauvaise réputation, et notre aventurier y aurait fait la connaissance d'un vaurien, nommé Alessandro. Celui-ci, décidé à l'exploiter, l'aurait retiré de la maison du cuisinier, puis logé chez un certain Gerolamo Megliori, à San-Benedetto. C'est dans la société de ces deux fripons, et dans celle d'autres individus de même espèce, que le prétendu monarque vécut pendant six mois, parcourant la ville et les endroits voisins, faisant du bruit et occasionnant force querelles et algarades *.

Il paraîtrait que ceux-là même qui s'étaient emparés de lui et qui le défrayaient, voyant qu'ils n'en retiraient pas assez vite tous les avantages qu'ils s'en étaient promis, le menaçaient parfois de lui faire un mauvais parti \

L'ambassadeur d'Espagne, D. Inigo de Mendoça, chercha à se renseigner sur le compte du pereonnage. Il ne tarda pas à apprendre, par l'entremise du duc de Maqueda, gouverneur de la Sicile, qu'il

1 0. Joam d* Castro : Disrurso da vida do tempre bem vindo e apparecido Retj D. Sebasliam etc., cap. xvi, page-, 63 et suiv.

2 I). Joam do Castro : Idem., ebap. wm, pagos 67 et suivantes. 4 I). Joam de Castro : idem.

était Calabrais, natif de Taverna, et qu'il avait écrit à un habitant de Messine, nommé Raymond Marqueti, une lettre dans laquelle il se donnait pour le roi D. Sébastien de Portugal, et l'entretenait de ses affaires 1 .

D. Inigo de Mendoça, voyant que les menées en faveur de l'aventurier allaient grand train, et se préoccupant des conséquences qu'elles pouvaient avoir, jugea à propos d'appeler sur lui l'attention de la Seigneurie. Le duc de Sessa, ambassadeur d'Espagne près le Saint-Siège, et d'autres ministres de Philippe III, lui conseillèrent en vain de ne faire aucun cas des mensonges de ce charlatan . La Seigneurie prit en considération les remarques de l'ambassadeur et fit signifier à l'étranger, par l'entremise du podestat de Padoue, ville où il se trouvait en ce moment, l'ordre de quitter les Etats de la République dans un délai de huit jours *.

Le 7 novembre, D. Inigo de Mendoça se présenta au Collège assemblé dans le palais ducal et sollicita du doge l'arrestation du Calabrais. Il rappela que cet aventurier n'avait tenu aucun compte de la sommation qui lui avait été faite et il insista sur la nécessité de le faire arrêter et d'instruire son procès.

1 Lettre de D. Jnigo Lope% de Mendoça ambassadeur d'Espagne à Venise, au roi Philippe III, dat'o du 7 novembre 1598. — Archives de l'Empire, section de Simancas. Carton K. 1C70. G. 5, doc. 167.

3 Lettre de D. Inigo Lope% de Mendoça, ambassadeur d'Espagne à Venise, au roi Philipj)e III, datée du 7 novembre 1598. — Archives de l'Empire, section de Simancas. Carton K. 1070. G. 5, doc. 107. — Archives de Venise, Carta lu ter, del registre : Delibcrazioni Senato (sécréta) .

La mort du roi D. Sébastien, déclarait-il, ne pouvait elre révoquée en doute après toutes les constatations que le roi catholique et l'empereur du Maroc avaient fait faire à ce sujet. Il était à désirer, néanmoins, que Ton démasquât l'imposture qui venait de se produire. Si par impossible, cependant, on parvenait, disait-il, à prouver que cet individu était le vrai D. Sébastien, le roi, son maître, se ferait un devoir et un plaisir de lui restituer son royaume. Si, au contraire, on découvrait, comme il en était convaincu, que tout cela n'était qu'une misérable supercherie, il prierait instamment la Seigneurie de châtier le coupable selon la rigueur des lois.

D. Inigo de Mendoça ajoutait que ce n'était pas la première fois que de pareilles impostures se produisaient; que, toutefois, elles avaient eu toutes pour base précédemment quelque ressemblance, soit dans les formes physiques, soit dans le langage, tandis qu'aucune de ces circonstances ne pouvait être invoquée en faveur de celui dont il réclamait l'arrestation, lequel n'était qu'un simple Calabrais, ne sachant même pas un mot de la langue portugaise. Or, comment pouvait-il se faire, concluait l'ambassadeur, que le roi D. Sébastien, âgé de vingt-deux ans lors de son expédition d'Afrique, eût entièrement oublié sa langue f?

' Archives d" Venue. Cmtn :>8, :W\ registi-o : E.r.)msitioni prhtvipi [sevré ta), colléçio ITI.

La réclamation de l'ambassadeur fut prise en considération. Le jour même, le conseil des Dix, assuré que l'homme qui se donnait pour le roi D. Sébastien de Portugal, loin d'obéir à l'ordre qu'il avait reçu à Padoue, le 27 octobre, d'avoir à quitter les Etats de la République dans un délai de huit jours, était venu à Venise, ordonna son arrestation *.

Ce ne fut, cependant, que le 24 novembre, que l'ordre fut exécuté, dans un moment où le prétendu roi se trouvait avec l'archevêque de Spalato et un chanoine de Padoue, nommé D. Prospero Barraco, dont, probablement, il avait surpris la bonne foi *.

Jusque-là, et pendant que notre aventurier jouissait de sa liberté, les Portugais Antonio de Brito, Pantaléon Pessoa, Fray Chrysostôme, Nuno da Costa, et d'autres encore, s'étaient entretenus à diverses reprises avec lui, sans pouvoir néanmoins se former une idée précise de son identité. Ensuite, dans les premiers temps de son arrestation, tout ne sembla plus que fourberie, surtout à Brito et Pessoa , qui écrivirent dans ce sens à leurs amis .

Du reste, les assertions et les récits de ce singulier

1 Archives de Venise. Carta 7.'i ter, dcl registre* : Delibera%ioni Senalo (sécréta).

* Lettre du juge apostolique D. Luciano de Nèyrun au roi Philippe 111, (huée du lfr juillet lf»03. — Mémorial det l'Ieito contra Fray Estevan, Fray lioaventura y Fray Francisco Ansaldo. Sumariu de las confesiuues de Fray Kstevau. — Archives de Sinancas. Fstado. Liassr 197.

1). Joaui de Castro : Discurso da vida du acmpre l>etn vindo e apparecido P\C[i h. Sehjslimn, etc., chap. w.

personnage étaient extraordinaires et d'un contrôle fort difficile. C'est en cela que se trouvaient sa force et son secret. Il en était de lui, sous ce rapport, comme de tous les imposteurs du même genre qui ont paru à diverses époques.

Voici, au surplus, en quels termes en parle D. Joam de Castro, qui s'est constitué son historien :

« Le jour de la bataille, dit-il, le roi, dont la vie « et la liberté couraient un extrême danger, est « parvenu, quoique blessé, à se sauver avec le duc « d'Aveiro, le comte de Redondo, le comte de Sor- « telha, Christovam de Tavora, et un autre gentilci homme dont le nom m'échappe, mais qu'il me « semble avoir entendu nommer Tello ou Menezes. « Il s'embarqua avec eux à bord d'un vaisseau de « la flotte et prit terre sur la côte des Algarves, en « Portugal. Plus sensible à l'affront de la défaite « qu'à la perte de son royaume, il ne voulut ni « régner ni se montrer à quiconque aurait pu le « reconnaître ; et se cachant comme s'il n'eût été « que le premier venu, il se mit à parcourir le « monde avec ses compagnons, et en vit plus de u choses qu'aucun autre dans quelque temps que « ce fût.

« Il est vrai que son intention, ainsi que celle u de ceux avec lesquels il se trouvait d'accord, ne « fut pas d'abord de se cacher si longtemps, mais,

« seulement, pendant un espace de temps suffisant

« pour faire oublier le grand revers qu'il avait

« essuyé,

(( Dieu, dans ses secrets jugements, l'excitant de

« l'aiguillon de la curiosité, le mena, de pays en

« pays, jusqu'aux extrémités du monde; si loin

« que, lorsque les changements politiques eurent

« lieu en Portugal, il se trouvait dans des parages

« d'où il ne pouvait ni venir à son aide, ni même

« avoir connaissance de ces changements.

« Pendant qu'obéissant ainsi à ses penchants il

« parcourait le monde, il prit part à quelques

« guerres où il reçut plusieurs blessures, notam-

« ment en Perse contre les Turcs. Il visita toute

« l'Europe et une grande partie de l'Asie. Il pé-

« nétra dans les Etats du prêtre Jean et dans l'in-

« térieur de quelques autres contrées de l'Orient.

« Il ne pouvait, au commencement, trop satisfaire

« sa passion de parcourir et de connaître le monde ;

« mais il finit, éclairé de la grâce divine, par se

« résoudre à l'abandonner, pour faire pénitence et

« terminer saintement ses jours dans ces régions

« éloignées. Dans cette intention, il choisit pour

« compagnon un ermite, vécut quelque temps avec

« lui et imita ses vertus, au point que tous ceux

« qui rapprochaient en étaient émerveillés. Le

« Seigneur, qui jusque-là avait trouvé bon, dans

« sa sagesse, de le tenir caché pour lui enseigner

« la pratique de la vertu, lui ordonna, par des

« visions et des révélations, de quitter cette « existence solitaire et de revenir prendre pos- « session de son royaume. Il lui dévoila des « secrets de la plus haute importance, ainsi que « le but pour lequel il le poussait à partir. D. Sé- « bastien prit tout cela pour des tentations du « démon, qui voulait l'arracher à la sainte vie « qu'il menait, et n'y fit point attention. Mais « Dieu, se montrant irrité d'une telle désobéis- « sance, découvrit ses intentions à Termite en « lui disant de le conseiller et de lui enjoindre « d'obéir sans délai. Le saint homme accomplit la « mission qui lui était confiée, en transmettant à « son compagnon les commandements du Seigneur « et en lui révélant le but pour lequel il lui était « ordonné de rentrer dans le monde, et d'aller « gouverner son royaume.

« Enfin, faisant violence à ses goûts et à sa « volonté, il se décida à obéir, rempli du regret <( de quitter la vie de cénobite et la sainte compa- « gnie de l'ermite, sans que ce regret fût atténué « par la joie de ressaisir le sceptre.

« Il prit congé de son compagnon, qui, outre « les révélatious qu'il lui fit en ce moment, lui <( recommanda de se méfier d'amis qui devaient « lui causer de grandes peines et d'immenses « contre-temps; prédiction que deux moines se « chargèrent de réaliser.

« Là-dessus, l'ermite se sépara du roi, qui, de « ces contrées lointaines, vint en Sicile dans l'in-

« teution d'aller se découvrir au Saint-Père *. »

D. Joam de Castro interrompt ensuite le récit des faits et gestes de son héros, pendant tout le temps qu'il garda l'incognito, pour raconter un fait, auquel il a l'air de croire, mais qui s'accorde mal avec le récit des voyages du prétendu monarque \

Vers la fin de Tannée 1587, à ce qu'il rapporte, se trouvait à Paris un Portugais du nom de Manoel Godinho, né à Setubal, où il avait été greffier. Cet homme racontait, que se promenant un jour par la ville, il avait rencontré le duc d'Aveiro, que l'on supposait avoir été tué à la bataille d'Àlcacerel-Kébir. Il l'avait reconnu tout de suite, lui avait parlé et, l'ayant accompagné jusqu'à son logis, il y avait vu le roi et trois de ses compagnons. Quelques jours après, il était retourné au même endroit, mais n'y avait plus trouvé personne \

Le Père Joseph Teixeira, dont nous aurons à parler plus tard, répète le même fait, qu'il dit tenir d'un docteur Nouvelet, à qui Manoel Godinho lui-même l'aurait raconté. Il ajoute que le personnage en question demeurait dans la rue Saint- Jacques ou dans la rue de la Harpe 4.

* D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre hem vindo e apparecido Hey D. Sebastiam, etc. , chap. xvi, pages 60 à 66.

* Nous avons cherché à rendre aussi clair que possible, dans jiotre traduction, le récit diffus et embrouillé de D. Joam de Castro, qui manque parfois non-seulement de clarté dans la forme, mais de logique dans le fond.

3 D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e apparecido Hey D. Sebastiam, etc., chap. xvi, page 62 verso.

* Père Joseph Teixeira : Suite d'un discour sintitulé : Advenlure admirable^ touchant D. Sébastian, ruu de Portuyal. MDCII, pages 37 verso et suiv.

Si le récit était exact, il s'ensuivrait qu'il se serait trouvé à Paris, à cette époque, un autre faux D. Sébastien, dont l'existence a été à peu près ignorée, car rien ne nous autorise à supposer que cet individu fût précisément le prétendant dont nous nous occupons.

Etait-ce par hasard l'imposteur, que Ton nomma le roi de Penamacor, lequel ayant été condamné aux galères, ainsi que nous l'avons dit, et se trouvant à bord de l'un des navires de Vlnvencible Armada, réussit à déserter sur les côtes de France ? On ne peut faire à ce sujet que de vagues suppositions.

Toutefois, D. Joam de Castro, cela va sans dire, ne met pas en doute le fait, qu'il a puisé probablement dans les écrits ou dans les conversations du Père Teixeira. Il ajoute qu'ayant demandé , à Venise, à celui qu'il tenait pour son roi s'il avait été à Paris, celui-ci lui aurait répondu affirmativement et aurait dit de plus y avoir vu une personne de la suite de D. Antonio 1 . D. Joam de Castro pourtant est le seul à placer dans la bouche du prisonnier de Venise une déclaration que celuici, ni aucun de ses autres partisans ne confirmèrent plus tard.

Mais reprenons la narration des aventures du prétendu monarque, telle qu'elle a été composée par son historien.

1 D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre bem vitulo e apparecido fîey D. Sebasliam, etc., chap. xvi, page C3 verso.

« Aussitôt arrivé en Sicile, dans l'année 1597 ou « au commencement de Tannée suivante, le roi « dépêcha en Portugal un messager italien chargé, « pour quelques gentilshommes, de lettres dans « lesquelles il leur annonçait son prochain re- « tour. Le messager se rendit en Portugal et « remit les lettres, mais il ne rendit pas compte « au roi du résultat de sa mission et ne reparut « jamais *.

« D. Sébastien s embarqua en Sicile et vint à <( Rome, décidé à se faire connaître au Saint-Père ; « mais, en attendant le moment propice, il fut « dépouillé pendant son sommeil de tout ce qu'il « possédait par des domestiques étrangers, et « n'ayant plus de vêtements, il fut obligé de de- « mander pour l'amour de Dieu quelques nippes « pour se couvrir.

« Le malheureux roi, pensant que s'il se montrait « dans un aussi misérable état on n'ajouterait pas « foi à ses paroles, surtout après le changement « opéré par le temps dans sa personne, s'enfonça <( dans l'Italie,abattu par le malheur et accablé de u tristes pensées.

« Enfin, étant arrivé en pèlerin à Notre-Dame- « de-Lorette, il vint de là à Vérone et ensuite à « Venise \ »

1 Nous verrons par la suite que cette invention du messager envoyé en Portugal avait pour but de donner le change sur l'identité de l'imposteur.

2 D. Joam de Castro : Discurso du vida do sempre bem vindo c apparecido lleij />. Sebasliam, etc., chap. \vi, pagos 03 verso et suivantes.

Tous ces détails et d'autres semblables furent donnés par le prétendu monarque, avant son arrestation, à Nuno da Costa, à Pantaléon Pessoa et a tous les Portugais et étrangers qu'il voyait à Venise.

Il est bon de remarquer qu'il s'exprimait toujours en italien, et que quelques-uns des Portugais présents l'ayant prié de parler dans leur langue maternelle, pour fortifier leur croyance en lui, il répondit — « qu'il ne le pouvait pas avant une certaine époque, à cause d'un serment que lui et ses compagnons avaient fait *. »

Si pendant qu'il jouissait de sa liberté le prétendu roi comptait peu d'alïidés parmi les Portugais et les gens d'une classe supérieure, leur nombre paraît avoir diminué encore après son arrestation.

Cependant D. Joam de Castro ne cessait de certifier en tous lieux l'identité du prisonnier, ajoutant aux vagues données qu'il possédait toutes sortes de faits de son invention, pour corroborer ses assertions.

1 D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre hem vindo e apparecido Hey t.. Sébastian^ vtc., chap. xvu, page 73.

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