CHAPITRE II
D. Sébastien prend la résolution de faire une grando expédition en Afrique.
— Motif de cette détermination.— Etat politique du Maroc à cette époque.
— Le schérif Moulaî-ben-Abdallah fait appel à D. Sébastien. — Le roi repousse obstinément toutes les objections a son projet d'expédition. — Il s'adresse au roi catholique pour obtenir son concours. — Philippe II le lui promet, mais avec des restrictions. — Entrevue des deux rois à Guadalupe. — Promesses conditionnelles du roi d'Espagne. — Il les retire- Appréciation de la conduite de Philippe II dans cette négociation.
Au moment même où le jeune roi se fortifiait davantage dans ses idées de conquête, des faits vinrent à surgir dans le Maroc, qui surexcitèrent encore sa fiévreuse impatience de les mettre à exécution.
Pour faciliter l'intelligence de ces incidents, une digression devient indispensable.
r Dans la première moitié du seizième siècle, les schérifs Moulai-Ahmed et son frère cadet Moulai- Mohammed avaient réussi à réunir sous leur domination les royaumes de Fez, Maroc. Tétouan, Tafilet, Darah, Sous et Tlemcen Au commencement, ils partageaient la souveraineté do tout ce
pays et semblaient vivre en bonne harmonie Mais cet accord fut de courte durée. Moulai-Ahmed, jaloux* des talents et des succès de son frère cadet, lui fit trois fois la guerre. On va voir avec quels résultats. Moulai-Mohammed le mit en déroute, le fit prisonnier, puis lui pardonna. La deuxième fois il le dépouilla de tous ses États, à l'exception de Tafilet, qu'il lui laissa avec une autorité fort restreinte *. Moulaï-Ahmed s étant révolté une troisième fois contre son frère, celui-ci lui fit trancher la tête3.
Les deux princes, à l'époque qui précéda leurs sanglants démêlés, avaient rendu, paraît-il, une loi, en vertu de laquelle tous leurs enfants, après leur décès, devaient régner successivement, de telle sorte que ce ne fût qu'après la mort du dernier frère régnant que le fils du premier, autrement l'aîné des neveux, pût parvenir à la couronne \ Cette loi ne faisait probablement que sanctionner un ancien usage. Quoi qu'il en soit, elle ouvrait une carrière aux ambitions jalouses, aux rivalités dangereuses et aux sanglantes révolutions de palais ; elle érigeait tacitement en raison d'État l'assassinat politique dans tous les degrés de . parenté des familles régnantes. Aussi ne tarda-telle pas à produire de terribles effets.
' Fray Bcrnardo da Cruz : Chronica de El Rey p. Sebastiam, <cb. xm 8 Idem, ch. xvi et xvn.
J Idem, ch. xx. , x
* Conestaggio : Unim* del r*gnn di Portogallo alla corona di Castinlia, etc. , Hv. I, page 11 verso.
En 1556, le schérif Moulai- Mohammed fut assassiné par une garde turque qu'il avait à sou service, et son fils Abdallah, qui, de son vivant, avait déjà été reconnu solennellement son héritier, lui succéda. 11 s'empressa de châtier les assassins de son père \
Au moment de son avènement, Abdallah avait quatre frères. Se méfiant d'eux, il lit périr les deux premiers. Des deux survivants, l'un, Moulai- Abd-el - Melek, alla chercher un refuge à Alger, puis à Constantinople ; Moulai- Ahmed -ben- Mohammed seul osa rester dans le pays*.
Au moment de sa mort, en 1572, Abdallah déclara héritier de la couronne Moulai-Ahmed, son fils bâtard, au détriment de son dernier frère, du même nom, appelé, par la loi, à lui succéder, et qui, ne se croyant pas en sûreté, alla rejoindre, dans l'exil, son frère Abd-el-Melek 3.
Abd-el-Melek était un homme d'une haute capacité. Il s'était d'abord, comme nous l'avons dit, réfugié à Alger, d'où il avait, à plusieurs reprises et vainement, sollicité l'appui de Philippe II 4.
En apprenant l'assassinat de ses frères, il prit grande peur, se sauva, traversa les mers et alla se réfugier à Constantinople. Là, il se plaignit vivement de la cruauté d'Abdallah, et sollicita l'appui
♦ Fray Bernardo da Cruz : Chronha de El Rey D. Sebastiam, ch. xxn.
♦ M<?m, ch. xxm.
1 ///cm, ch. xxiv.
♦ Concstaggio : Unione delregiio di Purlogallo^ etc., liv. I, page 12. 1
du sultan pour marcher contre lui. Pendant bien des années, ses démarches et ses prières restèrent sans effet. Mais il ne se laissa pas aller au découragement. Forcé d'attendre de meilleures occasions pour mettre à exécution son projet de conquête du Maroc, il consacra ses loisirs à diverses études. Il observa, étudia l'art de la guerre, cultiva même la poésie, apprit le grec et le latin, et se fit enseigner surtout les langues vivantes; si l'on s'en rapporte à certaine tradition, les langues italienne, française et espagnole lui devinrent particulièrement familières. Son caractère était grand, généreux, et son esprit tellement tolérant, au point de vue religieux, que ses coreligionnaires l'accusaient d'aimer trop les chrétiens \
Enfin, le moment tant désiré arriva pour lui. Après avoir payé bravement de sa personne dans des campagnes engagées par les Turcs, et avoir rendu, comme soldat, de signalés services, il était devenu l'ami du sultan, et, à ce titre, il n'avait cessé, surtout depuis la mort d'Abdallah, d'insister auprès de lui pour qu'il mît à sa disposition des forces capables de le faire rentrer dans ses États. Le sultan se décida, enfin, à lui accorder, moyennant certains avantages, un corps de trois ou quatre mille soldats, pour l'aider à conquérir l'empire du Maroc.
1 Rebello da Silva : Invasion et occupation du Portugal m 1580, etc., tome. I'% pages 120 et 121. — Fray Bernardo da Cruz : Chronica de El Rey D. Sebasliam, ch. xxm, papes 101 et 102. — L'Univers: le Maroc, par Ferdinand Hoefer, page 53.
Abd-el-Melek s'empressa de se rendre à Alger, où le dey le mit à même d'organiser sa petite armée; il se réunit à son frère Moulaï-Ahmed, qui l'y attendait, et, accompagnés du dey, ils ne tardèrent pas à aller attaquer le fils d'Abdallah. Celui-ci se défendit avec acharnement; mais il était difficile de lutter contre un si fort et si vaillant adversaire. Le schérif Moulaï-Ahmed -ben-Abdallah perdit successivement quatre batailles contre ses deux oncles. Chassé de ses États, il vint s'abriter sous les murailles de la forteresse de Penon-de-los-Velez, appartenant à l'Espagne. Philippe II ne permit pas au vaincu de se réfugier dans la place, avec quelques centaines de cavaliers qui l'accompagnaient encore *.
Le malheureux schérif, voyant qu'il ne pouvait compter sur aucune protection de la part du roi catholique, s'adressa à D. Sébastien, dont les idées guerrières et les projets sur l'Afrique ne devaient pas, du reste, lui être tout à fait inconnus.
Lé monarque portugais accueillit avec joie les prières et les propositions du schérif dépossédé. Celui-ci, à ce qu'il paraît, en échange de son secours, iie lui offrait d'abord que Larâche; mais il est plus que probable que les promesses du Maure ne se bornèrënt point à cela, et qu^à l'imitation de plus d'un prétendant, il fut très-libéral des biens et dui9ouvoir qu'il ne tenait pas.
* Fray Bemardo da Crux : Chronica de El Rey D. SeJxutiam^ ch. xxiv à xxxiv.
D. Sébastien réunit immédiatement son conseil pour entendre son avis sur les propositions qui lui étaient soumises.
Il resta sourd d'abord à toutes les objections ou observations qu'on put lui taire. A la fin, cependant, reconnaissant que les forces dont il disposait en ce moment n'étaient pas suffisantes pour une aussi grande entreprise, il résolut de s'adresser au roi catholique, son oncle, afin d'obtenir le concours de l'Espagne.
11 crut qu'il l'amènerait d'autant plus facilement à lui prêter cet appui, que les affaires de l'Afrique touebaient en général l'Espagne de plus près que le Portugal.
Dans cette conviction, il dépêcha comme ambassadeur au roi catholique Pedro d'Alcaçova, avec ordre de traiter les trois points suivants : aide pour l'expédition d'Afrique, mariage avec l'une des filles de Philippe II et entrevue personnelle des deux souverains.
Pedro d'Alcaçova partit, et, après un long séjour à la cour d'Espagne, il obtint du roi une promesse de mariage avec l'une de ses deux filles, sans en fixer l'époque, car aucune d'elles n'était encore nubile 1 ; un engagement de se rendre à Guadalupe pour s'y aboucher avec le roi de Por-
1 Quelque*, historiens ne parlent que d'une seule princesse, de l'infante Uabclle-Clairc-Eugénie, l'aînée des filles de Philippe II. Qu'i! ait été question des deux princesses ou de l'une d'elles seulement, le f;iit est sans importance, vu l'issue des négociations.
tugal; enfin l'offre de galères et de soldats espagnols pour une entreprise sur Larache.
Il n'y avait rien là de très-catégorique, surtout pour ce qui concernait l'expédition. Le fils de Charles-Quint en jugeaitle succès impossible si elle était faite dans des proportions trop étendues, et D. Sébastien en s'y hasardant ainsi lui semblait présumer trop de ses forces.
Tandis que D. Sébastien ne songeait qu'aux moyens de réaliser son gigantesque projet tel qu'il l'avait conçu, le duc d'Albe, dont l'autorité en pareille matière était incontestable, émettait l'avis qu'il serait extrêmement imprudent de vouloir pousser la conquête, en Afrique, au-delà des places du littoral.
Philippe II, qui partageait l'opinion de ce grand homme de guerre, écrivit à D. Sébastien et. essaya de le convaincre de la nécessité d'apporter de grandes modifications à ses projets. Il chercha même à obtenir de son neveu qu'il y renonçât tout à fait, ou, au moins, qu'il ne se rendît pas de sa personne en Afrique. Le jeune roi, loin de se laisser ébranler par ses conseils, le pressa d'entrer résolument dans ses vues; mais Philippe H, continuant à s'entourer de restrictions, lui répondit qu'il était toujours décidé à lui prêter ses soldats et ses galères, pourvu toutefois qu'il n'y eût pas d'invasion en Italie de la part des Turcs, et que l'entreprise contre Larache eût lieu dans le courant de l'année 1577.
Du reste, ajoutait-il, l'affaire se réglerait d'une manière plus complète dans l'entrevue projetée, que par correspondance \
Cette entrevue royale eut en effet lieu à Guadalupe le 24 décembre 1576.
D. Sébastien fut reçu par son oncle avec pompe, et en même temps avec de grandes démonstrations d'affection. Le fils de Charles-Quint donna au monarque portugais le titre de Majesté *.
Abordant le grand projet de la conquête d'Afrique, le roi Philippe H ne tenta plus d'en dissuader son neveu ; mais il insista de nouveau pour qu'il ne se mît pas à la tête de l'expédition, s'excusant d'ailleurs dte ne pouvoir lui donner grand
1 Conestaggio : Unione del regno di Portogallo alla coronàdi Castiglia, etc., liv. Ier, page 13.
D'autres historiens prétendent que ce fut l'ambassadeur portugais, qui, voyant l'insuccès de sa mission, eut l'idée de proposer celte entre* ue entre les deux souverains comme un moyen d'éviter un échec personnel.
Rebello da Silva : Invasion et occupation du royaume de Portugal en 1580, tome 1er, page 93. — liarbosa Machado : Memorias de El Iky D. Sebastiamy Pat lie IV, liv. I*r, ch. h. — Fray Bernardo da Cruz : Chronica de El I\ey D. Sebasliam, ch. xxxv.
2 Conetla^io : Unione del regno di Portogallo alla corona di Castiglia, etc., liv. I'r, page 13 verso.
Dans les premiers temps de la monarchie portugaise, on ne donnait au roi que le titre de Vo re Grâce (rossa Mercê), substitué ensuite par le titre de Votre Seigneurie (Vossa Senhoria), plus en rapport avec l<s progrès et les prétentions de la monarchie féodale. C'est ainsi qu'on appela en (Espagne les rois catholiques, Ferdinand et Isabelle, et D. Manoel, en Portugal. A ce titre succéda celui d'Altesse, qui, en Espagne, fut bientôt remplacé par la qualification pompeuse de Majesté, importée d'Allemagne par l'empereur Charles-Quint. Les souverains de Portugal et d'Espagne continuèrent toutefois dans leurs correspondances à se traiter réciproquement d'Altesse jusqu'au moment où, dans l'entrevue de Guadalupc, Philippe II s'empressa do donner à D. Sébastian le titre de Majesté, afin d'éviter peut-être, dit un écrivain portugais, que celui-ci, suivant la coutume, ne le traitât d'Altesse devant la cour d'Espagne*. Pendant la domination espagnole en Portugal, on s'habitua à ce titre, que D. Juan IV adopta définitivement à l'époque de la restauration, en 1640.
secours, à cause des dépenses continuelles qu'il lui fallait faire, pour se mettre en garde contre le
I urc.
D. Sébastien se montrant peu disposé à se payer de pareilles raisons, Philippe II, pour lui complaire, promit cinq mille soldats et cinquante galères; mais toujours sous la réserve déjà faite, et en précisant bien que l'on irait droit à Larache et qu'on ne pénétrerait pas dans l'intérieur du pays. Cela convenu, avec quelque dépit, saus doute, du côté de D. Sébastien, les deux rois se séparèrent *.
Pour en finir avec ce qui regarde Philippe II, nous devons dire ici ce qu'il advint des promesses de Guadalupe. Le roi catholique n'eut pas à repousser d'invasion de la part des Turcs, mais il fut obligé de soutenir une guerre en Flandres , et , d'un fuitre côté, l'année 1577 s'écoula sans qu'il y eût rien de prêt encore en Portugal, pour la fameuse expédition. Le monarque espagnol prit prétexte de ces deux faits pour dégager sa parole et abandonner le roi de Portugal à ses propres ressources, non sans lui prodiguer toutefois de vives marques de regrets. Cela, néanmoins, n'ébranla pas D. Sébastien dans ses résolutions.
II s'y ancra, au contraire, plus fermement que jnmais.
Mais si Philippe H ne prêta à son neveu aucun
' Conestaggio : llnitme dd reyno Ji Portwjallo alla t onma di Caslirjlia, etc., > liv. I,r, pag* H-
appui effectif, il continua de se montrer très-libéral de ses conseils, cherchant de plus belle par ses lettres à obtenir qu'il se désistât de son projet, ou tout au moins à l'empêcher de diriger personnellement l'expédition. Il ne s'en tint pas là. Il fit écrire par le duc d'Albe. Le duc de Medina-Celi, envoyé en Portugal, pour porter à D. Sébastien des compliments de condoléance à l'occasion de la mort de son aïeule, et, un peu plus tard, le comte de Andrada, fils du comte de Lemos, tentèrent de nouveaux efforts pour lui faire abandonner sa résolution. Ce furent peines perdues *.
Et comme les meilleures intentions sont souvent prises en mauvaise part, plusieurs personnes disaient que toutes ces démonstrations étaient feintes, et qu'au fond de sa pensée Philippe II désirait que D. Sébastien partît lui-même pour l'Afrique, attendu que, quelque chose qui advînt, il n'en pouvait résulter que grand profit pour lui \
En eliet, en cas de succès de l'entreprise, il en tirait plus d'avantage que le roi D. Sébastien, l'Espagne étant plus voisine de l'Afrique que le Portugal, et son littoral sud se trouvant ainsi affranchi des incursions des pirates barbaresques. Si, au contraire, le royal aventurier trouvait la mort sur un champ de bataille d'Afrique, alors le Portugal,
1 Conestaggio : Unione del regno di Porloyallo alla corona di Ca&liylia, etc., liv. Ie', pages 19 et 20
• Conestaggio : Idem. — Fray Bernardo da Cruz : Chronka de El Reij D. Sehasliam, ch. xlvii, pages 196 et 197.
joyau détaché il y avait cinq siècles de la couronne d'Alphonse IV, faisait retour à la puissante monarchie espagnole.
D'autres ont dit d'une manière presque affirmative que Philippe II , connaissant le caractère obstiné et ombrageux de son neveu et son facile entraînement à faire tout le contraire de ce qu'on voulait de lui, avait mis une perfide ténacité dans ses conseils, surtout en ce qui tenait au départ personnel de D. Sébastien. On n'hésita pas même à attribuer au fils de Charles-Quint une expression où son égoïsme politique se révélerait tout entier. — «Va pour la guerre, aurait-il dit, car, s'il est vainqueur, nous y gagnerons un bon gendre, et s'il est vaincu, un bon royaume l. »
Avec un monarque tel que Philippe il, profondément dissimulé et rompu de longue main à la pratique des plus sombres procédés de politique, les conjectures ou les suppositions ont un champ presque illimité.
Tout ce qu'on peut dire de plus logiquement raisonnable, dans la circonstance qui nous occupe, c'est que les apparences plaident en sa faveur, que ses conseils étaien), excellents en eux-mêmes, et que D. Sébastien, en les suivant, aurait non-seulement préservé sa propre existence, mais encore sauvé la nationalité portugaise des projets ambi-
' Uayain : Portugal cuidadoso e lashmado cum a vida e mont do Senhi» lien I). Sebmlium. Edition de 17:17, liv. IV, ch. mi. pa^; 461.
tieux que les monarques espagnols couvaient contre elle depuis bien longtemps.
Il est toutefois bon de faire observer que la conduite de Philippe II, dans les négociations relatives au mariage de D". Sébastien, est loin d'être marquée au coin d'une parfaite loyauté, et révèle, pour ainsi dire, un secret désir de les faire échouer. Il cherche à dissuader son neveu du mariage projeté avec Marguerite de Valois, patronne une alliance avec l'archiduchesse Isabelle qu'il prejid bientôt lui-même pour épouse, et ne tarde pas ensuite à conseiller le mariage contre lequel il s'était d'abord prononcé K
• Rebello da Silva : Invasion et occupation du royaume de Portugal 1580, etc., page tQl.