CHAPITRE IV
La Seigneurie de Venise engage les protecteurs du prisonnier à se munir de lettres de recommandation. — Le chanoine Rodrigues da Costa et Fray 'ChrysostOm'; partent pour Rome. — Lettre d'un capucin portugais à Philippe III. — Mésintelligence de D. Joarn de Castro et de Fray Estevam. — Lettres adressées par eux au Père Joseph Teixeira. — L'émigré portugais Diogo Botelho. — Lettres de Henri IV à son ambassadeur à Venise, au sujet du prétendu roi D. Sébastien. — Rodrigo Marques et Diogo Manoel arrivent à Venise. — Sébastien Figueira y arrive également, porteur de lettres des Etats généraux de la Hollande. — Lettre adressée par le prisonnier à Fray Estevam et à Fray Chrysostômo.
L'arrivée de D. Joam de Castro, malgré tout le zèle dont il était capable, n'aplanissait pas les difficultés et l'affaire en était toujours au même
La Seigneurie, hésitant à se prononcer, engageait les protecteurs du prisonnier à se procurer des recommandations de rois et de princes. Le chanoine Rodrigues da Costa et Fray Chrysostôme, munis d'une lettre du prétendu roi, dans laquelle celui-ci implorait l'assistance du Saint-Père, par-
tirent pour Rome, dans l'espoir qu'ils obtiendraient l'appui des hauts dignitaires de l'Eglise i.
Le faux roi comptait sans doute beaucoup d'adhérents parmi les prêtres et les moines; il rencontra pourtant chez eux un adversaire déclaré. Voilà, du moins, ce qui résulte de certains passages d'une lettre qu'un capucin portugais écrivait au roi d'Espagne. Ce que dit ce capucin est trop curieux pour le passer sous silence.
« Sacrée et royale Majesté ! l'année dernière, « ainsi que Votre Majesté le sait déjà, arriva à Ve- « nise un individu, qui, dans une conversation avec « des juifs portugais, leur dit que le roi D. Sébas- « tien vivait encore et se trouvait en Sicile, de « retour de l'Inde. Trois mois plus tard, il pré- « tendit être lui-même ce roi et fut mis en prison. « Pendant l'Avent, tandis que je prêchais dans la « ville de Forli, en Romagne, un de nos Pères « capucins, qui était alors à Venise, m'écrivit « pour me mander ces nouvelles. Il me détailla les « indications, marques et signes que donnait le « prétendu roi, et me dit que celui-ci ayant engagé « les Vénitiens à examiner dans les archives les « lettres qu'il avait écrites à la Seigneurie au « moment de l'expédition d'Afrique, leur contenu « s'était trouvé d'accord avec ce qu'il avait dit.
1 D. Joam de Castro : Disrurso da vida do sempre bem vindo e apparecido rey D. Scbastiam^ etc., chap. xvn, page lh verso.
« Je répondis qu'il ne fallait point ajouter foi « aux allégations de cet homme, attendu que les « lettres écrites par D. Sébastien au Pape et aux « Vénitiens avaient toutes été imprimées.
»< Je suis arrivé à Venise ; mais personne ne peut « voir le prisonnier. Je ne manque cependant pas « d'avertir tout le monde que c'est un imposteur, « et je le prouve par de solides raisons . Je me fonde « sur ce qu'il ne sait parler ni écrire le portugais, « tandis qu'il parle et écrit l'italien dans la perfec- « tion et qu'il compose même en cette langue « d'excellents sonnets. Je les ai vus, ainsi que « quelques lignes qu'il a voulu écrire en portu- « gais, lesquelles laissent difficilement deviner ce « qu'il Veut dire, et ne renferment pas un seul mot « portugais. D'ailleurs s'il était le vrai roi, ne sauce rait-il pas rendre compte de tout ce qu'il a fait « durant sa vie? Mais il ne sait quelque chose qu'à « partir du moment où le roi est passé en Afrique. « Je regrette vivement de ne pouvoir le ques- « tionner, car de tous les Portugais qui se trouvent « en Italie, personne mieux que moi ne serait à « même de le reconnaître; la plupart des autres « étant, ou des juifs qui ne venaient point à la « cour, ou des jeunes hommes qui n'ont point été u ses contemporains. D. Sébastien était blond, « celui-ci est brun. On m'a dit qu'il avait fait « usage d'une certaine eau pour essayer de rendre « ses cheveux blonds, et quelques-uns sur le devant « le sont déjà tant soit peu. D. Sébastien avait la
< lèvre tombante, comme les princes autrichiens; « celui-ci, m'assure-t-on, a bien la lèvre un peu « tombante; mais sa bouche est de travers, défaut « qui n'a jamais existé chez le roi D. Sébastien.
« J'apprends qu'en Portugal on fait déjà quelque « bruit à son sujet. Si Votre Majesté me l'ordonne, « je m'y rendrai pour dissuader ceux qui seront « dans l'erreur, de la même manière que je le fais « ici, sans me préoccuper des dangers que je cours. « Je ne manquerai pas cependant de continuer à « agir de la même façon, pour l'acquit de ma con- « science et le service de Votre Majesté, que jô « prie Dieu de rendre heureuse et prospère, pour « le bien et la défense de la sainte foi. De Votre « Majesté le très-humble serviteur et sujet, Fray « Zacharias, Portugais, capucin prédicateur »
Fray Estevam, D. Joam de Castro, et bientôt après Fray Chrysostôme, revenu de Rome, où l'on avait échoué, cherchèrent à obtenir de la Seigneurie l'élargissement du prisonnier ou l'ordre de vérifier son identité. C'est en ce moment qu'éclata entre D. Joam de Castro et Fray Estevam une rivalité qui dégénéra bientôt en haine de la part du premier.
Fray Estevam entretenait , à ce qu'il paraît, des rapports plus fréquents et plus immédiats que
1 Archives de l'Empire, section de Simancas. Carton K. 1076. G. 5, doc. 231. Lettre datée de Venise, le 20 juillet 1599.
I). Joani avec le prétendu monarque. Il l avai I en quelque sorte accaparé, en s'attribuant la direction de l'affaire, et avait excité ainsi la jalousie du petit-fils du quatrième vice-roi des Indes. Il prétendait que l'on réussirait mieux et plus vite si l'on assurait hardiment à la Seigneurie que le prisonnier était le roi D. Sébastien.
D. Joam de Castro, au contraire, opinait pour qu'on se bornât à lui demander de faire procéder à une reconnaissance.
Cette dernière opinion prévalut \ * Ils furent reçus deux fois en audience, le 26 septembre et le 3 octobre, par le collège assemblé.
La première fois, le doge lui-même était présent. On prit connaissance de leur requête et on leur répondit qu'on aviserait.
Us demandèrent une troisième audience; mais elle leur fut refusée.
Tous les jours, D. Joam de Castro et les deux prêtres se trouvaient sur le passage des membres du tribunal de Pregadi et du grand conseil, et ne cessaient de les importuner de leurs suppliques. Ils écrivaient en même temps à tous leurs amis pour les engager à se rendre à Venise, munis de lettres de recommandation; et, tandis qu'ils s'abstenaient, ainsi qu'il en avait été convenu, d'assurer à la Seigneurie l'identité du détenu avec le roi D. Sébas-
* D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e apparecidu Rey D. Sebastiamy etc., chap. xvm, page 77.
tien, ils n'hésitaient pas à donner cette assurance aux personnes auxquelles ils s'adressaient.
Comme preuve de ce que nous avançons, nous donnerons ici des extraits de quelques-unes des lettres de Fray Estevam et de D. Joam de Castro1.
Lettre de Fray Enlevant de Sampayo à Fray Joseph Teixeira.
« De Venise, le 8 septembre 1600.
« J'ai déjà écrit à Votre Paternité sur le sujet « qui se présente, et parce que je ne suis pas « assuré que ma lettre vous ait été rendue, je vous « ferai cette recharge. Je prie Votre Paternité de « croire que tout ainsi que je désire que Dieu soit « avec mon âme à l'heure de ma mort, qu'autre « chose ne me pousse en cette affaire que l'amour « fraternel que je vous porte, le zèle de la liberté « du Portugal et la vérité .
« Le roi de Portugal est détenu prisonnier en « cette ville, il y a vingt-deux mois, par un se- « cret jugement de Dieu f lequel a permis qu'il « soit arrivé ici pauvre et ayant été dérobé, mais « espérant trouver faveur en cette république. « L'ambassadeur de Castille l'a persécuté vive- « ment, persuadant à la Seigneurie que c'est un « voleur calabrais, ce qu'il promettait de prouver,
1 Nous avons trouvé ces lettres déjà traduites en français. La traduction date sans doute de la même époque que les lettres originales écrites en portugais
« et aussitôt il a été procédé contre lui, conformé - « ment aux informations de l'ambassadeur. Ils le « tiennent enseveli dans la prison, sans le laisser « voir ni le vouloir élargir, ni faire aucun acte de « justice, parce que — nullam inveniunt in eo caun sam. Je vous jure, par la Passion de Jésus-Christ, « qu'il est aussi véritablement le roi D. Sébastien « comme je suis le frère Etienne. Si cela n'est ainsi, « je veux être condamné non-seulement pour <* menteur, mais pour renégat, blasphémateur et « hérétique. J'ai fait de grandes diligences en Porte tu gai pour ce fait. J'y suis allé et en suis re- « venu. J'ai su secrètement que des seize marques « qu'il avait en son corps dès son enfance, dont « j'ai apporté certificat authentique de Portu- « gai, il les a toutes, sans manque d'aucune et « sans compter les cicatrices des blessures de la « bataille. Il donne aussi telles raisons de sa vie, « et de ce qu'il a jamais fait, des lieux où il a « été et demeuré, qu'il n'y a jugement si obstiné « et aveuglé qu'il n'en soit convaincu. Cela est « aussi la vérité que Dieu est Dieu, s'il est permis « de parler ainsi. Ces seigneurs attendent que les « rois et princes chrétiens s'emploient en cette « affaire, à l'instance desquels ils nous le montre- « ront, pour le mieux reconnaître, à cette fin qu'ils « soient tenus pour excusés envers le roi d'Es- « pagne, disant user de ces façons et prétentions « pour n'être en mauvais ménage avec per- « sonne.
« C'est une occasion par laquelle vous pourrez « gagner plus d'honneur que jamais Portugais ait « gagné, et faire le plus grand service à Dieu en « vous acheminant ici avec lettres de faveur de « Sa Majesté très-chrétienne, par le moyen des- « quelles on nous le veuille laisser voir et exami- « ner plus particulièrement, pour éclaircir la vé- « rité. Nous avons délibéré de faire assembler en « ce lieu plus de douze personnes de son temps, de « toutes conditions, pour le reconnaître, puisque « le malheur Ta tant accompagné qu'il ait laissé « ses compagnons par le monde et qu'il soit venu « ici tout seul ; car si le duc d'Aveiro, qu'il a « laissé en Ethiopie, était ici, il suffirait pour le « délivrer.
« Votre Paternité considérera que celui qui lui « dit ces choses est un religieux de Saint-Domi- « nique et son confrère, lequel désire sou bien, « honneur et repos, et la liberté du Portugal, « par bons moyens, en bonne et sainte conscience, « autant qu'homme qui vive.
« Ces seigneurs, pour m'entretenir, m'ont en-
« voyé en Portugal chercher les signes.de son
« corps, sans me l'avoir voulu laisser voir, disant
« que les Portugais, pour se délivrer des Castillans,
« ne feraient point de difficulté de dire d'un
« nègre que ce serait le roi D. Sébastien. Mainte-
« nant que j'ai apporté tant de marques, confir-
« mées par instruments authentiques d'un notaire
« apostolique, et que je les prie de me le laisser « voir et me le montrer, les assurant que je leur « montrerai la vérité ou fausseté par les écritures « que j'ai apportées, accompagné d'un chanoine « de Lisbonne, après plusieurs disputes au Sénat, « m'ont fait réponse qu'il n'est pas séant ni con- « venable da savoir si c'est le roi D. Sébastien ou « non, sans premièrement en être requis des rois « et princes. J'espère que vous apporterez tant de « lettres à ces messieurs qu'ils ne pourront plus « s'excuser de nous éconduire en nos demandes.
« Notre Seigneur vous illumine en cette affaire « et vous fasse connaître combien elle vous touche « et à nous tous. — Le serviteur et confrère de « votre Paternité. — Frère Etienne de Sampayo *. »
Nous poumons transcrire encore ici deux autres lettres de Fray Estevam de Sampayp à Fray Joseph Teixeira, lettres qui portent la date du 16 octobre 1600; mais comme elles sont conçues à peu de chose près dans le même sens et les mêmes termes que celle du 8 septembre, qui vient d'être lue, nous nous abstiendrons de les rapporter, afin de ne pas surcharger notre narration de détails superflus V
Nous ne pouvons néanmoins nous dispenser
1 Manuscrits de la Bibliothèque impériale, fond* Dopuy, volume 1."», p;ugc 51, - Manuscrits de la Bibliothèque impériale, fonds Dupuy, vol. 770, page
268 à 276. — Le Père Joseph Teixeira : Adventurc admirable par-dessus
toutes les autres des siècles passez et présents, etc., page
d'analyser deux lettres de I). Joam de Castro, adressées au même Père Teixeira. Toutes deux sont écrites de Venise, la première sous la date du il octobre 1600, et la seconde du 6 novembre de la même année.
Dans la première, qui est assez brève, D. Joam de Castro annonce à Fray Joseph Teixeira que le prétendu roi est toujours prisonnier à Venise, et qu'il est tout aussi réellement le roi D. Sébastien « que lui-même il écrit à qui est le Père Teixeira. » 11 l'engage à venir le visiter et à se montrer son « protecteur, afin de voir jusqu'où s'étend la miséricorde de Dieu 4. »
Dans la seconde, il se plaint que , malgré sa qualité de Portugais, Fray Joseph Teixeira paraisse faire si peu de cas de ce qu'il appelle « la merveille incroyable touchant le roi D. Sébastien,» et il ajoute qu'il lui semble opportun de lui raconter, le plus brièvement qu'il pourra , les fondements de cette histoire , ou plutôt « cette œuvre, » pour employer son expression. Partant alors de l'époque de l'expédition d'Afrique, il explique que le roi sortit « sauf et vif de la bataille^ mais fort blessé. » 11 dit comment après cela il se prit à parcourir le monde, « confus en son âme, » d'avoir causé la perte de tant de milliers d'hommes, comment il mit un terme à ses pérégrinations, et prit la résolution de se faire ermite; comment enfin Dieu lui
' Manuscrits de la Hibliothèquc impériale, fonds Dupuy, vol. 770, p. 2b7.
inspira la pensée de retourner en Portugal et de gouverner son royaume, pensée dans laquelle un autre ermite, également inspiré dë Dieu, raffermit. Il raconte ensuite son voyage en Sicile, et son dessein d'aller à Rome pour se découvrir au pape. Puis' vient l'histoire d'un vol dont il aurait été victime de la part de ses serviteurs, et qui l'aurait obligé à parcourir l'Italie en haillons, à la recherche de ces voleurs domestiques, mais désespérant, ajoute D. Joam de Castro, de pouvoir les découvrir, vint à Venise, « n'ayant pour tout trésor qu'une pièce de monnaie valant trois liards de France. »
L'historien du prétendu roi raconte en outre que son héros, après s'être appelé d'abord le chevalier de la Croix, prit le titre de roi D. Sébastien, et il donne les noms, connus déjà du lecteur, des Portugais qui ont eu des rapports avec lui. Cela dit, il raconte les persécutions que ce monarque méconnu eut à subir de la part du gouvernement de la république de Venise sollicité par l'ambassadeur d'Espagne, sa fuite à Padoue, d'où il fut chassé par le podestat, et sou retour à Venise où, après de nouvelles péripéties du drame de ses malheurs, il fut enfin jeté eu prison.
Il parle avec une incroyable naïveté de la reconnaissance du prisonnier par plusieurs détenus, qui prétendaient l'avoir vu en Portugal. 11 s'extasie sur les jeûnes et les pénitences merveilleuses de son héros, sur les signes de son visage et
de toutes les parties de son corps, lesquels, suivant lui, sont parfaitement identiques avec les signes et les marques que portait le roi D. Sébastien. Il avoue cependant qu'il s'exprime en « un portugais mélangé ; » mais il s'empresse d'ajouter qu'il ne faut pas s'en étonner grandement, « attendu qu'il y avait vingt-deux ans qu'il ne parlait plus sa langue pour n'être pas reconnu. » Revenant aux « marques secrètes du corps, » il affirme qu'aucune ne lui manque et conclut sur * ce point « qu'il est impossible de pouvoir trouver un seul homme en ce monde qui réunisse toutes ces mêmes marques. »
Comment comprendre la conduite des magistrats de Venise, qui tiennent ce royal personnage sous les verrous! D. Joam de Castro s'étend avec complaisance sur cet épisode des aventures de son prétendant. Il ne veut « ni grâce ni faveur, mais justice. »
Après avoir rendu compte de toutes les démarches que lui et d'autres adeptes fidèles avaient tentées pour obtenir la liberté de celui qu'il appelle le vrai roi D. Sébastien, il Jfait part de ses espérances et s'écrie : « Or, avisez si j'ai raison de « nr ébahir de vous et de vous attendre pour obte- « nir cette gloire pour laquelle vous avez tant « travaillé jusqu'aujourd'hui! »
Suivent des objurgations, des prières, des reproches, souvent répétés, où revient, sous plusieurs formes, cette supplique : « De grâce, ne laissez
« point en arrière une si grande aventure, main- « tenant que nous avons la vérité. Votre mérite « sera si grand qu'on ne pourra assez le recon- « naître, à condition toutefois que vous ne soyez « tant convoiteux et ami de vous-même, que « veuillez seul avoir l'honneur sans le participer à « vos amis \ »
Au ton de ces lettres, ne paraît-il pas évident que, pour ceux qui les ont écrites, le prisonnier de Venise était le téritable roi D. Sébastien?
On y remarque sans doute quelques contradictions et bon nombre d'invraisemblances; mais, à tout considérer, la conviction de ceux de qui elles émanent a l'air d'être si profonde et si sincère, . qu'il n'y a pas lieu d'être surpris que d'autres personnes, qui avaient comme eux la domination espagnole en exécration, s'y soient laissé prendre.
Plusieurs lettres, en tout semblables à celles-là, étaient envoyées à Diogo Botelho, à Cyprien de Figueiredo, à Miguel do Ganto et à une infinité d'autres, Portugais et étrangers. De sorte que le retentissement qu'eut cette affaire et l'intérêt que tant de monde y prit peuvent facilement s'expliquer.
Le Père Joseph .Teixeira, auquel s'adressaient D. Joam de Castro et Fray Estevam de Sampayo, avait été fort bien accueilli à la cour de France.
1 Le Père Joseph Tei\eira : Advenlure admirable par-dessus toutes les attires des siècles passer et présents, etc., page hl et suivantes.
Comme tant d'autres Portugais, il avait été obligé de s'expatrier à la suite des persécutions qu'il s'était attirées par son attachement particulier à D. Antonio et à la cause patriotique dont il était le représentant. C'était un homme érudit, qui, grâce à des travaux historiques et généalogiques sur les rois de France et à l'intelligence dont il avait fait preuve dans quelques missions secrètes, était.parvenu à se faire nommer aumônier du roi Henri IV. Ambitieux, intrigant, habile à exploiter toutes les situations, il contribua puissamment à accréditer la fable du faux D. Sébastien *.
En ce temps-là vivait aussi à Paris un autre Portugais très-estimé et très-considéré de ses compatriotes et des étrangers, Diogo Botelho, dont le nom s'est déjà rencontré dans ce récit. Issu d'une famille riche, illustre, et apparenté à la première noblesse du Portugal, il avait tout abandonné, tout sacrifié pour se lancer dans le parti de D. Antonio. Non content de l'avoir servi avec un dévouement à toute épreuve, il l'avait suivi dans l'exil, quand les événements le forcèrent à chercher un asile à l'étranger.
Tant que ce prince vécut, ce seigneur et Cyprien de Figueiredo, l'ancien gouverneur des Açores, furent ses principaux conseillers, surtout après la mort de son favori, D. Francisco de Portugal,
1 Voir, à propos du Père Tcixciia, l'ouvrage déjà cité ; fîesposla qiie on tie% Esiados do reyno de Porluyal mandaram a I). Joani de Castro, ch. mi, pag* 219.
comte de Vimioso, tué en 1582, au combat naval des Açores. Par l'élévation de ses sentiments, sa capacité, sa naissance, son caractère ferme et réfléchi, Diogo Botelho était peut-être, avec Cyprien de Figueiredo, le plus éminent personnage de Témigration; aussi ne manqua-t-on pas de chercher à les attirer dans le parti du faux roi *.
Le mouvement que l'émigration se donnait à Paris était grand et y produisit un certain effet; mais le roi Henri IV, que Ton chercha aussi à intéresser en faveur du prisonnier de Venise, était trop prudent et trop grand politique pour se laisser aller ouvertement, à moins d'un profit évident pour l'État, à la tentation de susciter en cette circonstance des embarras sérieux au cabinet de l'Escurial. Il ne repoussa pas cependant d'une manière péremptoire les démarches tentées près de lui.
Une lettre, en date du 15 septembre 1600, qu'il écrivit à son ambassadeur près la Seigneurie de Venise, .prouve qu'il se réservait d'agir ou de ne pas agir sérieusement, en faveur du prétendu'monarque, suivant la conduite bonne ou mauvaise que le roi d'Espagne tiendrait à son égard. 11 ne voulait consulter que le bien qui pourrait résulter pour sa couronne de l'appui qu'il prêterait, le cas échéant, à la cause qui se débattait à Venise.
' Voir, sur Diogo Botellio et sur Cyprien de Figueiredo Vasconecllos : Hesposta que os irez Estadns do reyno de Portugal mandaram a D. Joani de Castro, etc., notamment chap. vu, pape 45, chnp. vin, page 74, cl). îx, pages 114 et 133.
Voici en quels termes il s'exprimait :
« J'ai considéré ce que vous m'avez écrit du « prisonnier qui se dit être le roi Sébastien de Por- « «tugal. Véritablement nous devons favoriser la « justice en toutes choses, et suis de ceux qui croient « qu'ils ne peuvent être blâmés ni se mal trouver « de ce faire : davantage, il me semble que la « charité chrétienne nous oblige d'épouser la « défense des affligés injustement, comme j'aurais « plaisir à le faire pour ledit prisonnier si je le pen- « sais faire utilement, ou si j'avais autres enseignes « de la vérité de son état que celles qui sortent de « la tête de ces Portugais, les passions desquels les « aveuglent et transportent ordinairement.
« Davantage, je ne m'étonne pas que le Pape ne « s'occupe pas volontiers de cette poursuite, soit « qu'il soit retenu de la même incertitude que j'en « ai, qu'il craigne d'offenser le roi d'Espagne ou « qu'il juge que sa conscience et charge l'obligent u à préférer le repos public à toute considération « privée, à cause du trouble que la délivrance et « reconnaissance dudit prisonnier pourrait ap- « porter; et de l'entreprendre seul, comme je ne « pourrais venir à bout, je n'en rapporterais « encore que de la haine et de la honte de m'être « en cela trop déclaré sur le dire de ces Portugais, « dont la plupart sont plus fous que sages, comme « j'ai sagement éprouvé; au moyen de quoi je m n'estime pas à propos que vous engagiez mon
« nom on eela, que nous ne voyons plus clair eu « la vérité et au fruit que nous en pourrions « retirer et pareillement au comportement du roi « d'Espagne à mon endroit *. »
Dans une lettre ultérieure, portant la date -du 1er décembre, il dit :
« Je désire aussi que vous ne niez pas assistance « à ce pauvre prisonnier que l'on prétend être le « roi D. Sébastien, si vous connaissez qu'il y ait « fondement de le faire; car puisque le roi d'Es- « pagne favorise mes ennemis ouvertement, je dois « me revenger par tous les moyens qui s'en pré- « senteront *. »
Malgré tout, on commençait à se décourager à Venise, lorsque, vers le 20 septembre, on y vit arriver les Portugais Rodrigo Marques et Diogo Manoel Lopes. Tous deux étaient porteurs de lettres de recommandation. Le premier venait de Hollande; le second de France, et il était chaudement recommandé à l'ambassadeur de ce pays, qui, pour ne pas se compromettre vis-à-vis de son collègue d'Espagne, faisait faire les démarches en faveur du prisonnier par son secrétaire \
1 Lettre datée de Grenoble, du J5 septembre-. — Manuscrits de la Bibliothèque impériale, fonds français, 18060, page 788.
* Lettre datt'c du lir décembre 1G00. — Manuscrits de la Bibliothèque impériale, fonds français, 180/jO, page 788.
1 Lettre du juge apostolique D. Luciano de Negron au roi Philippe ///, daté»? du 1er juillet 1603. — Mémorial del Vleilo contra Fray Estevan, Fray lluavenlura y Fray Francisco Amaldo. — Sumario de las cônfesiones de Fray Estevan. — Archives de Simancas Estado. Liasse 197.
De son côte, Diogo Botelho s'employait aussi eu faveur du prisonnier de Venise.
D. Joam de Castro, jaloux peut-être de la considération dont Diogo Botelho jouissait en France, prétend que celui-ci ne s'était décidé à appuyer ses démarches, que parce qu'il n'avait pu s'accorder avec l'Espagne sur les conditions qu'il posait pour se rallier au parti du roi catholique 1 . Il est plus probable que sa prudence habituelle et son caractère réfléchi le détournèrent dans le principe de se mêler ouvertement d'une affaire où d'autres s'étaient lancés avec tant d'aveuglement. Cela pourrait faire douter de la sincérité de leur conviction, ou laisser supposer qu'ils n'avaient pas toute la plénitude de leurs facultés intellectuelles.
Diogo Botelho finit toutefois par agir sous la même influence que la plupart de ses compatriotes. Le mauvais état de sa santé l'empêchant de faire lui-même le voyage de Venise, il s'entendit avec Cyprien de Figueiredo. Celui-ci, muni de lettres de recommandation efficaces, devait s'y rendre, accompagné d'un vieux gentilhomme du nom de Manoel Paez, qui, ayant bien connu le roi D. Sébastien, était dans le cas de pouvoir constater l'identité de la personne royale avec celle du prisonnier.
Cette combinaison venant à manquer, on se décida à dépêcher à Venise un autre Portugais,
1 D. Joam de Castro : Discursoda vida do sempie bem vindo e opparecido Hey D. Sebastiamy etc., chap. xviii, page 84.
Sebastien Figueira, également émigré en France. Après avoir servi dans les Indes, il avait pris part à l'expédition d'Afrique, et, bien que sa position sociale ne l'eût pas mis en rapport immédiat avec le monarque portugais, son avis, sur cette affaire, en admettant qu'il fût sincère, n'était pas sans quelque valeur. Du reste, ce Sebastien Figueira, qui avait été blessé et fait prisonnier à la bataille d'Alcacer-ei-Kébir, était du nombre de ceux qui prétendaient que le roi n'y avait pas été tué, thèse qu'il avait soutenue même devant l'ancien prieur du Cralo *.
Diogo Botelho avait aussi employé quelques amis qu'il avait à la cour d'Angleterre, afin d'obtenir de ce côté-là des lettres en faveur du prisonnier de Venise. Marie Tudor semblait décidée à y envoyer un gentilhomme de sa maison, pour témoigner à la Seigneurie l'intérêt qu'elle prenait au sort du détenu, lorsqu'arriva une lettre que D. Joani de Castro avait jugé à propos d'adresser à la reine. Il la priait, dans le style que nous lui connaissons, de ne pas abandonner ce roi méconnu et persécuté, racontait son histoire merveilleuse et affirmait que ce personnage était le vrai roi D. Sébastien. Il n'y avait pas à en douter, disait-il, bien que, laSei- * gneurie le tînt en lieu « où il ne voyait personne, où personne ne le voyait et où l'on ne pouvait
1 Resposta que os trez Esladbs do reyno de Portugal mandaram a D. Joam de Castro, etc., chap. îx, page 137, cliap. x, page 163, et chap. xm, page 237.
communiquer avec lui. » Le ton de la missive de
D. Joamde Castro et la singularité de ses arguments paralysèrent naturellement les bonnes dispositions de la cour d'Angleterre, et durent même y provoquer quelques accès d'hilarité *.
Sebastien Figueira arriva à Venise le 3 novembre. Il était porteur de lettres des États généraux des Pays-Bas, du comte Maurice de Nassau et de son beau-frère D.Manoel, fils aîné de D. Antonio. Il est plus que probable qu'il avait été particulièrement recommandé à l'ambassadeur de France. Sebastien Figueira put remettre les deux premières lettres au doge lui-même, en audience de collège, et la troisième en conseil de Pregadi. Ce tribunal évoqua enfin la cause du détenu et consacra plusieurs séances à la discuter.
Dans les derniers temps, le prisonnier, moins rigoureusement gardé, avait pu correspondre avec le dehors; il s'était procuré des livres portugais, et ce fut alors qu'il commença à apprendre et à écrire le portugais *.
Nous croyons devoir donner ici la traduction d'une de ses lettres, publiée dans un ouvrage contemporain et qui était adressée à Fray Estevam et à Fray Chrysostôme, pour être portée à la con-
1 Resposta que os tre% Estados do reyno de Portugal mandaram a D. Joam de Castro^ etc., chap. ix, page 136.
* Confesion de Marco Tulio en el tormento. — Lettre de D. Francisco de Mandojana au roi Philippe ///, en date du 22 avril 1603. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.
naissance de ceux qu'ils jugeraient dignes de leur confiance .
« Nobles et révérends Fray EstevametFray Chry- « sostôme, nous avons reçu votre lettre et appre- « nons avec un vif plaisir que les nobles ethonora- « bles D. Sébastien Figueira et D. Diogo Botelho « se trouvent ici *. Nous nous souvenons qu'ils nous « ont accompagné en Afrique et qu'ils nous y ont « rendu de bons et loyaux services. Nous avons été « ravi d'apprendre qu'ils existent encore, et qu'en « bons gentilshommes ils viennent ici pour nous « rendre service, dans la dure extrémité où nous « nous trouvons. Nous mettons en Dieu l'espoir « que nous pourrons, comme il est juste, recon- « naître un jour leurs nouveaux et leurs anciens « services. Nous ne pouvons leur écrire quant à « présent, à cause des grandes difficultés que nous « éprouvons; mais nou» chargeons vos Paternités « de les saluer mille fois en notre nom, eux, ainsi <( que D. Fernando, D. Rodrigo, D. Diogo Manoel « et D. Joam, s'il se trouve à Venise. Dans le cas « où il serait absent, mandez-le-nous; et en même « temps dites-nous si D. Lourenço est de retour et si « l'on désire que nous écrivions à D. Sébastien Fi- « gueira, pour remercier ces seigneurs des ser- « vices rendus par eux ; ce que nous n'avons pu
1 II confondait probablement Diogo Manoel, qui se trouvait eu effet à Venise, et Diogo Botelho, qui n'y alla jamais.
« faire encore, faute, comme nous l'avons déjà dit, « d'occasion et de commodité.
« Nous écrivons à D. Manoel, fils de D. Antonio, « que nous savons être marié en Flandre, pour « qu'il remercie de notre part tous ces seigneurs u de leurs bons offices à notre égard, offices que « nous serons prêt à reconnaître eu tout temps, u Ils pourront nous tenir pour leur bon ami, comme « nous l'avons été du vieux prince d'Orange, àqui « nous avions dépêché, en qualité d'ambassadeur, « Sébastien da Costa, dans le but d'enrôler des « troupes pour la guerre d'Afrique. Le prince u nous envoya Martin de Bourgogne et M. de « Tamberg, avec trois mille soldats, ce dont Sé- « bastien Figueira se souviendra. Nous en sommes « très-reconnaissant au prince d'Orange, et nous « désirons que D. Manoel aille en personne lui « remettre notre lettre et le saluer, ainsi que tous « les autres seigneurs, auxquels j'offre pour tou- « jours notre bonne amitié.
« Nous recevons chaque jour de vos lettres, où « vous nous mandez que de semaine en semaine, « d'heure en heure, d'instant en instant, nous « obtiendrons la liberté que nous ne pouvons « atteindre. Nous savons bien qu'il n'y a point de « votre faute, mais bien de celle des crocodiles et « des vieux conquérants, qui ne songent à faire u rien de juste ni de raisonnable.
« Si Ton pouvait nous faire parvenir la lettre de « D. Manoel, ce nous serait un grand plaisir.
« Mandez-nous toutes choses. Vous nous dites que « l'on ne s'entretient que de nous. Nous répon- « drons à cela : Vox populi, vox Dci.
u Nous mettons tout notre espoir en noire Christ « et nous avons en lui plus de confiance que dans « tous les hommes.
« Dans le cas où les sceaux ne seraient pas encore « prêts, il faudrait les faire graver, afin de poti- « voir sceller les lettres.
« Nous vous donnons mille fois le salut, ainsi « qu'à tous les gentilshommes qui se trouvent à « Venise. Ayez bon courage ! Dieu, Notre-Seigneur, « nous assistera!
« Aujourd'hui, mercredi, allez chez notre cou- « fesseur et saluez-le en notre nom. — Le roi « D. Sébastien de Portugal K »
Cette lettre dont le style était pois qu'incorrect pour un monarque, et que nous avons dû modifier un peu dans la traduction, donne un aperçu de la portée intellectuelle du prétendu roi. L'abus du titre honorifique de Don, qu'il place devant tous les noms, et qui, loin d'être en Portugal d'un usage général, n'est pas même l'apanage obligé de toutes les personnes d'une naissance distinguée, démontre, sur cette matière, une ignorance que l'on ne saurait attribuer à un prince portugais.
' ftesposta que os lrt% Estados do reyno de Portugal mandaram a D. Joatn de CattrOy etc., chap. xm, page 245.