‹ Les faux don SébastienChapitre 22 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Opinions dans les conseils de la Seigneurie sur ce que l'on ferait du prisonnier. — L'ambassadeur d'Espagne insiste po\ir que Ton prenne une résolution. — Dépêches de l'ambassadeur à Philippe III. — Une lettre et des vers du prétendu roi. — Nuno da Costa, l'un de ses partisans. — Arrivée à Venise de D. Christovam, fils de D. Antonio, et de quelques autres Portugais. — D. Christovam obtient une audience du doge. — Le prisonnier reçoit l'ordre de quitter les Etats de la république. — Son entrevue avec les Portugais qui se trouvaient à Venise. — Vérification insuffisante du signalement et de l'identité du prétendu roi. — Lettres qui éclaircissent ce point. — Détails sur l'entrevue avec les Portugais. — Fray Estevam et Fray Chrysostôme emmènent le prétendu roi dans le couvent où ils étaient logés. — On décide qu'il prendra les devants, dans la direction de Florence, et s'embarquera à Livourne pour aller en France. — Il quitte Venise accompagné de Fray Chrysostôme. — Mécontentement de D. Joam de Castro. — Les Portugais se mettent en route pour Florence.

Les Portugais agissaient activement en faveur de leur prétendu roi ; mais, de son côté, l'ambassadeur d'Espagne, D. Francisco de Vera y Aragon, qui avait succédé à D. Inigo Lopez de Mendoça, ne demeurait pas inactif. Le cabinet de l'Escurial, se préoccupant sérieusement de cette fourberie, qui commençait à prendre les proportions dune conspiration, avait ordonné à cet ambassadeur de ne

rien négliger pour obtenir de la Seigneurie de Venise le châtiment de l'imposteur, sa condamnation aux galères, et, dans ce cas, de le diriger, s'il était possible, sur celles qui faisaient partie de l'escadre de Gênes 1 .

Par une autre dépêche, il lui enjoignit de nouveau de suivre de près cette affaire et d'insister sur le châtiment du Calabrais, ainsi que sur son envoi aux galères de l'escadre de Gênes. Dans cette même dépêche, le Portugais Nuno da Costa était désigné comme un des auteurs de cette intrigue et l'on chargeait l'ambassadeur de demander aussi à la Seigneurie de le punir *.

Le tribunal de Pregadi était divisé d'opinions. Pour les uns, le prétendu roi était fou et leur avis, pour le moment du moins, était qu'il ne fallait pas s'occuper de lui. D'autres soutenaient que la république devait procéder à la reconnaissance du prisonnier, le punir sévèrement si c'était un imposteur, ou le mettre en liberté et l'aider s'il était vraiment le roi D. Sébastien. Un troisième avis, enfin, et ce fut l'opinion qui prévalut plus tard, était de lui ouvrir purement et simplement les portes de la prison, sans procéder à aucune espèce de constatation de son identité *.

* Lettre chiffrée en date du 16 novembre 1600. — Archives de l'Empire, section de Siraancas. Carton K. 1677. G. 6, doc. lt\.

* Lettre datée du l*r décembre 1600. — Archives de l'Empire, section de Simancas. Carton K. 1677. G. 6, doc. 74.

3 D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempe hem vindo e apparecido Rey D. Scbastiam, etc., chap. xix, page 86.

Dans une dépêche datée du 9 décembre 1600, l'ambassadeur d'Espagne rendait compte à son gouvernement d'une nouvelle démarche faite par lui, le 28 novembre, aiiprès de la Seigneurie.

Il lui avait demandé de mettre en liberté le prisonnier, si on pensait qu'il fût fou, et par conséquent non passible de châtiment, de procéder à la constatation de son identité, et de le châtier si c'était un imposteur, ou bien de lui ouvrir les portes de sa prison et de le mettre à même de rentrer dans ses Etats, si, par impossible, il était vraiment le roi D. Sébastien.

Le doge lui répondit que l'opinion générale du collège était que l'accusé n'avait pas toute sa raison. Puis il déplora la légèreté de ceux qui s'étaient laissé si aisément persuader que ce maniaque fût l'auguste personnage dont il prenait le nom, bien qu'il ne sût pas un mot de portugais et qu'il n'eût ni l'accent, ni la prononciation de cette langue, choses qu'il n'aurait certes pu oublier s'il avait été celui qu'il se vantait d'être.

L'ambassadeur fit remarquer au doge, comme il l avait déjà fait dans une précédente audience, que si l'aventurier ne savait pas le portugais, il parlait en revanche et écrivait l'italien dans la perfection. lise retira en déclarant, conformément aux instructions secrètes du cabinet espagnol, qu'il n'avait été guidé dans cette démarche que par sa propre inspiration, sans tenir compte de l'ordre qu'il avait reçu de ne pas se mêler de cette affaire,

trop insignifiante et trop au-dessous de l'attention du roi son maître.

D. Francisco de Vera, dans sa lettre à Philippe III, ajoutait sur le ton de la plaisanterie :

« Pour que Votre Majesté se tienne un peu plus « sur ses gardes, relativement à ce prétendant à la « couronne de Portugal, je lui manderai qu'il est « poëte et que dans sa prison il compose des son- « nets. J'ai appris que ces jours derniers il simulait « la folie. On m'assure aussi que la lettre et le « sonnet que je transmets ci-joints sont de lui et « écrits de sa main *. »

L'agent diplomatique annonçait ensuite au roi qu'il avait attaché au consulat d'Espagne un certain Ludovico Lopez pour le récompenser des services qu'il avait rendus à l'occasion de l'arrestation de l'imposteur. Les Portugais, disait-il, s'étaient, en général, fort bien conduits en cette circonstance, à l'exception, toutefois, de Nuno da Costa. Ce dernier, ajoutait-il, rebelle obstiné du parti de feu D. Antonio, ne fraye pas avec les bons Portugais et encore moins avec les Espagnols. Il évite les représentants du roi catholique; mais, en revanche, il fréquente ceux de la France.

* Lettre de D. Francisco de Vera au roiy datée du 9 décembre 1600. — Archives de l'Empire, section do Simancas. Carton K. 1677. G. 6, document

Nous donnons à la fin de cet ouvrage cette pièce de vers que nous croyons de nature à écarter toute idée d'identité de son auteur avec le roi D. Sébastien.

Vide note C, â la fin du volume.

Pour clore sa dépêche, l'ambassadeur annonçait l'arrivée à Venise de D. Christovam, le plus jeune fils de D. Antonio, venant de Rome avec quelques Portugais, « tous fort pauvres et en piteux état. » L'avant-veille, D. Christovam avait demandé une audience à la Seigneurie ; on ignorait le but qu'il se proposait, « mais on présumait que c'était pour obtenir quelque argent afin de pouvoir retourner en France *. »

Sur ce dernier point, l'ambassadeur était mal renseigné.

D. Christovam était, en effet, arrivé à Venise le 28 novembre, accompagné de deux gentilshommes portugais, Pantaléon Pessoa de Neiva et Manoel de Brito d'Almeida, et d'un serviteur nommé Francisco Antonio. Il y avait déjà passé l'année précédente, en allant à Rome, sans avoir voulu se mêler des affaires du prétendu roi. Il était alors disposé, disait-on, à se rallier à l'Espagne, aussi bien que son frère et quelques autres compatriotes, et il s'était flatté d'obtenir à cet égard, par l'entremise du Saint-Père, des conditions avantageuses de la part du roi catholique *.

Qu'il eût ou qu'il n'eût pas réclamé cette entremise, destinée à rester infructueuse, il se décida, lors de ce second voyage, sur les instances des Por-

1 Lettre datée du 9 décembre 1600. — Archives de l'Empire, section de Simancas. Carton K. 1677. G. 6, doc. 80.

' D. Joam de Castro : Discurso da vida du sempre bem vindo e apparecido Rey D. Sebastiamt etc., chap. xu, page 87 verso.

tugais alors à Venise, a joindre ses eflorts aux leurs pour l'élargissement du prisonnier. Ce n'était donc point pour obtenir de l'argent qu'il avait sollicité une audience de la Seigneurie.

Cette audience lui fut accordée le 1 1 décembre, et on le traita moitié en prince, fils de roi, moitié en particulier de distinction. A la porie de l'antichambre, il fut reçu par un secrétaire qui le conduisit dans une salle d'attente où il resta seul. D. Christovam garda son chapeau sur la tête jusqu'au momeut où il fut introduit dans la salle du Conseil. Là, le doge le pria de s'asseoir à sa droite. Après un mutuel échange de paroles courtoises, il remit au chef de l'Etat un mémoire dont un secrétaire donna lecture à l'assemblée. Ce document, était conçu à peu près dans le sens de ceux qui avaient été précédemment remis à la Seigneurie par les Portugais et faisait allusion aux lettres qui lui avaient été dernièrement adressées en faveur du prétendu roi. Il finissait par demander qu'il fût procédé à la reconnaissance de son identité. Après la lecture du mémoire, le doge congédia D. Christovam en lui disant que le tribunal s'occuperait de l'objet de sa requête *.

Le moment approchait, enfin, où le sort du prisonnier allait être décidé.

' D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre be.m vindo e apparecido liey I). Sebastiam* etc., chap. xix, page 88 verso. — Hesposla que os trrz Kstados do reyno de Porlwjal mandaram a D. Joam de Castro, etc., ch. x», page 190.

Le 15 décembre au soir, sur les dix heures, il fut mandé devant le Sénat et on lui donna lecture de . la sentence. Elle lui enjoignait de quitter la ville de Venise dans les vingt-quatre heures et les Etats de la Seigneurie dans trois jours, sous peine d'être condamné aux galères *.

Après avoir entendu cette sentence, il se borna à répondre qu'il était aussi véritablement D. Sébastien que Dieu était au ciel *.

Aucun des Portugais qui avaient pris sa cause en main ne s'attendait ce jour-là à une solution quelconque et ne se trouvait conséquemment au tribunal. Aussi, l'aventurier, dès qu'il connut son sort, s'esquiva-t-il à travers la foule des membres du conseil et des gens qui remplissaient la cour du palais ducal. Puis il alla frapper à la porte du cuisinier cypriote, misser Francesco, chez lequel, ainsi que nous l'avons dit, il avait logé à son arrivée à Venise.

Il y trouva Rodrigo Marques et Sébastien Figueira. Ce dernier, qui avait plusieurs fois parlé

1 D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e apparecido Retj D. Sébastian^ etc., cliap. xix, page 89. — Le procès fait à Venise à ce prétendu D. Sébastien n'existe plus. 11 fut probablement compris dans un grand nombre de procédures qui, à une certaine époque, furent brûlées patordre de la Seigneurie.

* Lettre de M. de Villiers-Sêguier à Henri IV ', datée de Venise, du 19 décembre 1600. — Nous trouvons dans cette lettre une preuve de l'assistance accordée par l'ambassade de France au détenu. — « Il fut aussitôt recueilli, u — écrit l'ambassadeur, — par les dits Portugais, l'un desquels me fut « envoyé de sa part pour remercier Votre Majesté des bons offices qui •i avaient été rendus par son commandement en cette occurrence. »

Manuscrits de la Bibliothèque impériale, fonds français, 18040, page 823.

au roi D. Sébastien, resta d'abord interdit en voyant combien l'homme qu'il avait devant les yeux ressemblait peu à célui dont il prenait le nom \ A la Gn, cependant, il crut distinguer quelques traits de ressemblance* dans le visage, et il dépêcha en toute hâte son compagnon, pour aller avertir D. Christovam et les autres Portugais. Rodrigo Marques revint accompagné de Pantaléon Pessoa. Tous deux, de concert avec Sébastien Figueira, jugèrent à propos de conduire immédiatement le prétendu roi dans la maison qu'occupaient Diogo Manoel etD. Joam de Castro. Ceuxci, comme tous les Portugais qui vinrent ensuite, demeurèrent étrangement surpris à sa vue et ne surent que penser. Cette surprise, cependant, ne tarda pas à faire place aux désirs et au sentiment d'amour-propre qui les dominaient et qui les portaient, peut-être même à leur insu, à ne pas reconnaître qu'ils s'étaient trompés. Bientôt ce sentiment se transforma en une sorte de conviction et ils se confondirent, devant l'aventurier, en marques de respect et de déférence.

D. Christovam arriva l'un des derniers avecManoel de Brito d'Almeida. Plus prudent que les autres, ou trop jeune pour pouvoir se faire par lui-même une idée exacte de l'identité de l'homme qu'il allait voir avec le feu roi D. Sébastien, D. Christovam

1 Lo Père Joseph Teixcira : Adventure admirable par-dessus foules les autres des siècles passe* et présents, etc., page 89. — Lettre adressée par Pantaléon Pessoa à D. Manoel, fils de D. Antonio.

demanda à D. Joam de Castro, avant de se montrer, quelle était son opinion. Celui-ci lui ayant assuré que l'individu qui se trouvait là était effectivement le roi D. Sébastien, il se décida, comme les autres, à pénétrer jusqu'à lui et à lui rendre hommage *.

L'individu que les Portugais avaient devant eux, et dans la personne duquel plusieurs, sinon tous, s'obstinaient à voir leur véritable roi, était de taille moyenne, très-maigre, avec les épaules larges, la barbe peu fournie, taillée court, et de petites moustaches. Il était loin d'avoir cette blancheur de peau qui caractérisait le roi D. Sébastien et que ce dernier tenait de la maison d'Autriche. Son front était large, ses yeux vifs, bien qu'un peu enfoncés dans leur orbite, ni grands ni petits et d'une couleur difficile à préciser le soir, ainsi que la nuance de la barbe et des cheveux, qui semblaient noirs ou châtain foncé. Il avait les pommettes un peu saillantes, défaut que sa maigreur rendait plus apparent encore. Son nez était long et un peu effilé, sa bouche ordinaire, ses lèvres minces *.

1 Lettre de D. ChrUiovam à son frère D. Manoel% datée de Venise, du 21 décembre 1009. — Nous avons eu occasion de voir l'original de cette lettre, qui appartenait, nous le pensons, à M. D. José Ferrer de Goutoi

8 D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e appareddo Rey D. Sebastiam, etc., chap. xix, page 93. — Nous savons que le roi D. Sébastien était très-blond ; mais la différence de la couleur des cheveu* et de la barbe ne constituait pas une difficulté pour les partisans du faux roi. Ils assuraient que ce changement de couleur était très-fréquent, dans la transition de la jeunesse à l'âge mûr, surtout chez des individus qui, à l'instar de leur héros, avaient vécu sous tant de climats, principalement dans des pays chauds.

]). Joam de Castro, auquel nous empruntons ce signalement, ne manque pas d'ajouter que la lèvre inférieure était charnue et un peu tombante, trait que le monarque portugais tenait de la famille de sa mère.

Dans la demeure de D. Joam de Castro se trouvèrent bientôt réunis D. Christovam, Manoel de Brito d'Almeida, Pantaléon Pessoa de Neiva, Diogo Manoel Lopez et Francisco Antonio.

« Comme le roi nous vit tous assemblés, — rap- « porte Pantaléon Pessoa, — il nous pria de l'exa- « miner et de nous assurer s'il était le roi D. Sébas- « tien. Il voulut se dépouiller de ses vêtements u pour nous montrer les marques secrètes de son <( corps, ce que nous ne voulûmes point souffrir, « parce que D. Joam et Francisco Antonio l'avaient « déjà reconnu principalement à la voix. 11 parla « d'abord à voix basse, puis il l'éleva comme on « fait en Portugal. Voyant que nous ne voulions « pas lui laisser découvrir son corps, il nous montra « sa main droite, qui est plus longue que sa main « gauche, ainsi que le bras, la cuisse, la jambe et « le pied de ce même côté. Pour nous faire voir « qu'il était plus court de la partie gauche que de « la partie droite, il se mit à genoux et nous « demanda de le considérer bien soigneusement.

« Il pria Diogo Manoel de lui donner un livre « ou une pantoufle ; celle-ci se trouvant plus à « portée, il la mit sous le genou gauche, et il se

« tint droit, ce qui nous fit voir clairement que la « partie gauche de son corps avait plus d'un doigt « de moins que la droite.

« Nous avons vu les lentilles sur son visage et « sur ses mains et la marque de la blessure au « sourcil droit. 11 fit toucher du doigt, à quelques- « uns de nous, celle qu'il a reçue à la tête. Il nous « montra ensuite la place de la dent qui lui manque « à la mâchoire inférieure, et nous sut fort bien « dire que Sébastien Netto, son barbier, la lui « avait arrachée autrefois, duquel barbier il nous « demanda tout particulièrement des nouvelles.

« Nous le priâmes de prendre du repos et ne « piimes l'obtenir de lui. Tout ce qu'il voulut bien « nous accorder, ce fut de lui ôter ses souliers. « Je lui tirai celui du pied droit, et passant tout « exprès la main le long de ses doigts, je sentis la a verrue du petit orteil, laquelle est si grande « qu'elle ressemble presque à un sixième doigt *. »

Pantaléon Pessoa affirme ensuite que le prétendu roi commença à s'enquérir minutieusement de plusieurs personnes de la cour et de différents détails concernant le Portugal. Puis, s'adressant à D. Christovam, il lui demanda des nouvelles de son frère et lui souhaita de ressembler par ses vertus à

1 Le Père Joseph Tcixeira : Advenlure admirable par-dessus, toutes les autres des siècles passez et présents^ etc., pages 89 et suivantes. — Lettre adressée par Pantaléon Pessoa à D. Manoel, fils de D. Antonio. — D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e apparecidu lleij D. Se bastiam^ etc., chap. xix, pages 90 ver&o et suivantes.

sou aïeul l'infant D. Louis, duc de Béja. Sollicité de raconter quelque chose de ses aventures, il répondit qu'il valait mieux mettre ces propos de côté pour une autre occasion, et lui donner des nouvelles des amis et des choses qui, pour le moment, pouvaient l'intéresser et lui faire plaisir *.

Déjà durant sa prison, instamment prié de dire où il avait laissé les compagnons avec lesquels il prétendait avoir couru le monde, il n'y consentit jamais, répondant que s'ils se trouvaient bien là où ils étaient, il ne voulait pas les mettre en péril2.

C'est chose curieuse à remarquer que le prétendu roi persistât alors comme toujours à ne pas pas s'expliquer sur leur sort bien que ce fût cependant le vrai moment d'en parler.

Le Père Teixeira rapporte, par ouï-dire, que le faux roi avait déclaré que ses armes, vainement recherchées sur le champ de bataille , étaient cachées en un certain endroit à lui connu ; que le duc d' Aveiro, les comtes de Redondo et de Sortelha, ainsi que D. Fernando de Menezes, étaient encore en vie, qu'il savait où ils se trouvaient, et qu'il enverrait vers eux aussitôt qu'il en aurait l'occasion. Quant à D. Christovam de Tavora, disait-il,

* Le Père Joseph Teixeira : Advenlure admirable par-dessus toutes les autres des siècles passe* et présents, etc., page 90. — Lettre adressée par Pantaléon Pessoa à D. Manoel, fils de D. Antonio.

3 D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e apparecidu Rey D. Sébastian^ etc., chap. xix, page 91.

il avait été assassiné sous ses yeux par des voleurs qui les avaient assaillis en chemin *.

Ces assertions sont tout aussi imaginaires que tant d'autres que le lecteur a dû remarquer dans les pages qui précèdent.

L'ensemble de ces diverses inventions faisait dire à l'ambassadeur d'Espagne « que jamais il n'avait vu d'imposture aussi dénuée de fondement, et tout à la fois aussi favorisée et aussi facilement accréditée * > .

L'examen du prisonnier relâché par les Vénitiens n'eut lieu, comme nous l'avons vu, que d'une manière très-superficielle ; aucun des Portugais présents n'était du reste assez compétent pour fournir des témoignages décisifs dans un pareil procès. D. Joam de Castro et Sébastien Figueira, par leur âge et leur position sociale, semblaient, il est vrai, autorisés à émettre un avis; mais le premier n'avait peut-être jamais vu le roi, et le second, bien qu'il eût fait partie de l'expédition d'Afrique , était loin d'avoir eu avec lui des rapports suivis. Tous, du reste, par le concours des circonstances exceptionnelles qu'ils avaient traversées, étaient devenus pour le moins les complices involontaires de l'imposteur.

1 Le Père Joseph Teixeira x Adventure admirable par dessus toutes les autres des siècles passa et présents, etc., page 70. — D. Joain de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e npparecido Heu l). Sebastiam, etc., page 90 verso.

* Lettre de D. Inigo Lope% de Mendoça\ datée de Venise, du 25 novembre 1598. — Archives de l'Empire, section de Simancas. Carton K. 1G7G. G. 5. doc. 171.

Di

D'ailleurs, dans une lettre adressée à I). Manoel, fils de D. Antonio et beau-frère du comte Maurice de iNassau, lettre dont l'original a été entre nos mains, on trouve ce qui suit : — « Je n'oserai pas « jurer qu'il n'est pas le roi. 11 a voulu se faire « voir tout entier; mais Fray Estevam, qui a les « marques et signalements rapportés de Portugal, « ne se trouvant pas là, nous n'avons pas pour- « suivi l'examen. » Et plus loin : — «Nous sommes « décidés à l'examiner de haut en bas, là où nous « le rencontrerons1. »

Cette lettre, datée de Venise du 21 décembre 1600, porte une signature inintelligible ; mais elle est évidemment écrite par un des Portugais qui se trouvaient alors en cette ville et auquel l'aventurier inspirait moins de conGance qu'aux autres. Peut-être pourrait-on l'attribuer à Manoel de Brito d'Almeida, qui accompagnait D. Christovam, et dont les opinions vraisemblablement ont été passées sous silence par les partisans du prisonnier de Venise parce qu'ils les trouvaient moins hardies que les leurs*.

Le prétendu roi, dit Pantaléon Pessoa, parlait

1 M. Ferrer de Couto a eu la bonté de nous communiquer cette lettre, ainsi que d'autres non moins intéressantes sur ce sujet et *ur d'autres points de l'histoire de Portugal.

* Une preuve de l'insuffisance de l'examen auquel on procéda dans la nuir du 15 décembre, se trouve encore dans une phrase de la lettre déjà citée, que D. Christovam adressait, en date du 21 décembre, à son frère D. Manoel. Apres avoir annoncé le départ du prétendu roi, il ajoute : « Nous espérons bien le suivre au premier jour, et la où nous le verrons, nous l'examinerons très-particulièrement . »

un portugais mêlé. ïl prononçait très-bien ce qu'il disait; mais il entremêlait ses discours de paroles étrangères, ou bien il tronquait des syllabes dans les mots1.

Le correspondant de D. Manoel tombe ici dans une contradiction manifeste, car si le faux roi prononçait le portugais aussi bien qu'il le dit, il n'appellerait pas le père de D. Antonio « duc de Bega, » au lieu de « duc de Beja, » comme on l'écrit. Il donnait ainsi à la lettre j le son guttural qu'elle a en espagnol, tandis que dans la langue portugaise elle a le même son qu'en français \

Lorsqu'il parlait de la France, il disait toujours Franco,, et comme on lui faisait observer qu'en portugais on disait Fronça, il répondit : « Cornet ment donc ? Ne disons-nous pas en portugais : « Villa franco, Salamanca, etc. 3» C'est là une raison peu concluante, on l'avouera, mais elle n'est même ingénieuse, et cela est regrettable pour un futur monarque, qui devait se piquer d'avoir au moins des mots.

Le lecteur se souviendra que, avant son arrestation à Venise, lorsque Nuno da Costa et Pantaléon Pessoa l'avaient prié de leur parler portugais, afin de les affermir dans leur croyance, il s'y était refusé, disant que lui et ses compagnons s'étaient

* Le Pfcrc Joseph Teixeira : Adventure admirable par-dessus toutes les autres des siècles passez et présents, etc., page 92. — Lettre adressée par PatUaléon Passoa à D. Manoel, fils de D. Antonio.

J Le Père Joseph Tcixeira : Idem.

H Le Père Joseph Tcixeira : Idem.

engagés sous la foi du serment à ne le point faire jusqu'à une certaine époque1. Mais le soir où il sortit de prison, il crut sans doute pouvoir enfreindre son serment et parla ou essaya de parler le portugais, à l'étude duquel il s'était probablement adonné pendant sa captivité.

Pantaléon Pessoa continue ainsi : « En nous « voyant babilles de diverses façons et couleurs, « les uns à la française, d'autres à la hollandaise, « d'autres à l'italienne, et Francisco Antonio on « pèlerin avec son bourdon à la main , il se prit à m dire en riant : « Que de costumes!* »> avec une « grâce qui nous réjouit tous et nous consola extrô- « mement. Nous autres, qui le connaissions aupara- « vaut, nous vîmes par là qu'il était notre vrai roi « D. Sébastien3! »

En effet, il aurait fallu être bien difficile pour ne pas se rendre à une pareille évidence.

La scène que nous venons d'esquisser se passait en attendant l'arrivée de Fray Estevam et de Fray Chrysostôme, que l'on avait envoyé chercher au couvent où ils demeuraient.

On avait apporté au soi-disant Foi un nouveau vêtement en drap, et au moment de quitter l'ancien qu'il portait en prison, il retira des poches et

1 D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre betn vindo e apparecidu Rey D. Sebastiam, etc., cliap. xvii, page 73. * Tanto Irage.

3 Le Pèro Joseph Teixeua : Adventure admirable par dessus toutes les autres des siècles passe* et présents, etc., page 91. — Lettre adressée par Pantaléon Pessoa à D. Manoel, fils de D. Antonio.

des doublures plusieurs objets, notamment des croix et des reliques ; et comme on l'observait curieusement, il se tourna du côté de D. Joam de Castro et de Diogo Manoel en leur disant : « Pauvreté1 ! » Il retira égalemeut de sa vieille défroque divers écrits qu'on lui avait adressés, des brouillons de ceux qu'il avait rédigés lui-même et un encrier ; puis il remit le tout à D. Joam de Castro

On allait passer dans une autre pièce pour lui laisser prendre un peu de repos, lorsque arrivèrent Fray Estevam et Fray Chrysostôme. Il était environ quatre heures du matin.

Fray Chrysostôme n'avait pas connu le roi D. Sébastien et devait naturellement suivre l'opinion de ses compagnons3.

Quant à Fray Estevam, qui avait vu D. Sébastien plusieurs fois, il trouva dans l'individu qui était devant lui si peu de rapport avec ce prince dont il gardait le souvenir, qu'il ne put s'empêcher de s'écrier : « Ecce vidimus eum, et non est aspectus in eo ! *»

Toutefois, il se jeta à ses pieds et le reconnut pour son roi.

On demanda au prétendu souverain où il vou-

1 Pobre%a.

* O. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e apparecido fiey D. Seba&tiam, etc., chap. xix, page 02 verso.

3 Parrafos de la eonfesion de Fray Chrysostomo de là Visitacion. — Ar chives de Simancas. Estado. Liasse 438.

* Lettre du juge apostolique I). Luciano de Negron adressée au roi Philippe ///, en date du 1er juillet 1603. — Mémorial del Pleito contra Fray Estevan, Fray lioaventura y Fray Francisco Ansaldo. — Sumario de las Confesiones de Fray Eslevan. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 197. — D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e apparecido Rcy D. Sebasliam, etc., chap. xx, page 96.

lait aller? 11 répondit qu'il préférait aller en France ou en Angleterre, mais qu'il ferait sur ce point ce qu'on voudrait.

Les deux prêtres lui persuadèrent qu'il serait plus en sûreté dans leur couvent, en attendant que l'on eût délibéré sur la manière et les moyens de se mettre en route. Après quelque opposition de la part de D. Joam de Castro, qui était d'avis qu'il n'y allât pas, Fray Chrysostôme lui mit un manteau sur les épaules et on l'emmena au couvent1.

Dans la matinée, les Portugais se réunirent chez D. Christovam pour délibérer sur la route à prendre . On décida que le roi retrouvé gagnerait les devants, accompagné d'un prêtre italien que Fray Estevam désigna, et à qui on pouvait, disait-il, se fier entièrement. On évitait ainsi d'attirer l'attention des espions espagnols, ce qui aurait été difficile si on l'eût fait accompagner par quelqu'un des Portugais, qui étaient tous connus. Il devait se rendre à Florence, puis à Livourne et s'embarquer là pour un port de France *.

Une fois l'itinéraire approuvé, Fray Estevam, à qui on avait donné la présidence de l'assemblée, prit son bréviaire, et ayant le premier prêté serment de gaixler un secret inviolable sur la délibération et la résolution prise, il reçut le même ser-

1 D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e apparecido llcy I). Sebastiani, etc., cliap. xx, page 96 vorso.

* D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e apparecido Rcy D. Sebasliam, etc., chap. xx, page 07 verso.

ment de ceux qui étaient présents à la réunion. Chacun remit ensuite à Fray Estevam l'argent dont il pouvait disposer et on vota à l'unanimité qu'il se chargerait de l'exécution du projet1.

Le 16 décembre 1600, à la tombée de la nuit, l'aventurier quitta Venise sous un déguisement de moine, accompagné non du prêtre italien dont il avait été question, mais bien de Fray Chrysostôme.

Lorsque, le lendemain matin, D. Joam de Castro apprit cette infraction au projet convenu, la rivalité qui plus d'une fois s'était déjà manifestée entre lui et Fray Estevam, éclata de plus belle. Il n'hésita pas à l'accuser d'ineptie, de parjure, peutêtre même de trahison. Il soulevait contre lui la haine des Portugais, l'accusant de les avoir trompés et de s'être entendu avec Fray Chrysostôme pour remettre entre les mains de ce dernier, malgré son incapacité, le sort du roi et du royaume de Portugal*!

Fray Estevam alléguait, pour se disculper, que le prêtre à lui désigné par le prieur de son couvent était incapable, et qu'à peine embarqué, la peur le gagnant, il était revenu au couvent. Fort embarrassé, ne sachant quel parti prendre, il avait été sur le point d'accompagner lui-même le roi, lorsque Fray Chrysostôme s'était offert . Il avait bien fallu l'accepter, car il aurait été difficile de

* D. Joam de Castro : Discurso tla vida do sempre bem vindo e apparecido liey 1). Sebustiam, etc., cliap. xx, page 98.

2 D. Joam de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e aj>parecido Rey D. Sebastiam, etc., chap. xx, page 100.

rencontrer les autres Portugais en temps voulu, le délaide vingt-quatre heures, fixépar la Seigneurie, étant sur le point d'expirer l.

Le lendemain au soir, une lettre de Fray Chrysostôme annonça leur arrivée à Padoue.

On s'empressa de leur dépêcher Pantaléon Pessoa, à qui Ton remit la direction du voyage. On le munit à cet effet d'une espèce de lettre de créance, adressée au prétendu. roi par tous les Portugais qui se trouvaient à Venise et qui s'étaient occupés de l'affaire. Le messager dut toutefois revenir bientôt sur ses pas, car, arrivé à Padoue, il n'y trouva plus les fugitifs. Il apprit qu'ils avaient continué leur route en prenant par Ferrare *.

Le mal était fait et il n'y avait plus de remède possible.

Les Portugais cherchèrent à diminuer leurs craintes en se berçant de l'espoir que leur roi réussirait à se mettre en sûreté et ils ne songèrent plus dès lors qu'à se procurer les moyens d'aller le rejoindre. Ce ne fut cependant qu'au bout de quinze jours queD. Christovam, tout prince qu'il était, put emprunter cent écus; et le 29 décembre ils quittèrent Venise et se dirigèrent sur Florence 3.

1 D. Joam de Castro : Discurso da vida do sem prebem vindu e apparevido Itey D. Sebastiam, etc., chap. xx, page 100.

2 Le Pere Joseph Texeira : Adventure admirable par-dessus toutes les autres des siècles passez et présents, etc., page 9/|. — Lettre adressée par Pantaléon Pessoa à D. Manoel, fils de f). Antonio. — D. Joani de Castro : Discurso da vida do sempre bem rindo e anparecido Hey D. Sebastiam , etc., chap. xx, page 101.

3 D. Joam de Castro : Discurso da rida do sempre bem vindo e appaiecido Hey D. Sebastiam, etc., chap. xx, page 100.

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