CHAPITRE PREMIER
Le vice-roi de Naples interroge le prisonnier, qui soutient être le roi D. Sébastien. — Confrontations. — L'imposteur est forcé d'avouer qu'il est Calabrais et que son vrai nom est Marco Tulio Catizone. — Moyens qu'il avait employés pour donner le change sur son identité. — Envoi supposé d'un messager en Espagne et en Portugal. — Lettres adressées par Marco Tulio, sous le nom de D. Sébastien. — Les partisans de l'imposteur cherchent à établir que l'homme qui avait été détenu d'abord à Venise et ensuite à Naples, est le roi D. Sébastien, et que Marco Tulio est le nom du messager qu'il avait expédié en Espagne et en Portugal. — D. Joam de Castro rapporte à sa manière ce qui s'est passé à Naples. — • Contradictions dans son récit. — Les partisans de l'imposteur cherchent à lui procurer les moyens de s'évader. — Marco Tulio est jugé et condamné aux galères à perpétuité. — Il est mis à bord. — La flotte de Naples part pour l'Espagne.
On allait pouvoir enfin constater l'identité du prisonnier, que le gouvernement espagnol soupçonnait déjà d'être Calabrais, mais dont on ne savait
pas encore le véritable nom. En effet, jusque-là il n'avait été désigné dans les correspondances officielles espagnoles que sous la dénomination du « charlatan calabrais. »
Le 1er mai, il entrait dans sa prison. Le vice-roi, le comte de Lemos, s'empressait d'aller l'y voir ; et, dès le 8, il écrivait au roi pour lui dire toute la surprise qu'il avait éprouvée en se trouvant en présence de l'homme autour duquel on avait fait tant de bruit, et qui, disait-il, ne ressemblait en rien au roi D. Sébastien \
Le vice-roi, qui avait rempli une mission auprès de ce monarque, sous le règne de Philippe II, adressa à son prisonnier quelques questions au sujet des choses et des hommes de ce temps-là; m^iis il répondit mal, disant qu'il y avait si longtemps que cela s'était passé qu'il en avait perdu le souvenir.
On voyait que le peu qu'il savait du Portugal lui avait été raconté, ou qu'il ne l'avait appris que par des relations devenues publiques.
Le comte de Lemos, qui voulait néanmoins ap-
1 « Yo cierto quando le vi quede espaniado de ver que hombre de en- « tendimiento ninguno pudiesc imaginar que cs'e pudiese ser cl Rey « D. Sébastian por que mas diferente hombre, en rosto, en cuerpo, en » barbu y cabello que al Rey D. Scba>tian, no le he visto en mi vida. He hct ho sacar el retrato que envio à V. M. por el quai se verà la diferencia que ay del unoal otro. Despues que le hable he visto ser un insensato sin • entendimiento ningunoT sino que se le a puesto en la caboça que es el Rey « D. Sébastian. Sabe algunas cosas générales de la cosas de Portugal, que « le han diclio, pero sabelas sin fundamento, habla mal y estropajoso y < quando se descuida habla palabras calabresas. « — Archives de Siuiancas. Estwlo. Liasse 1007.
jirofondir son aventure, lui demanda le nom de l'ambassadeur espagnol accrédité auprès du roi I). Sébastien au moment où il entreprit l'expédition d'Afrique.
Nous avons vu que cet ambassadeur était D. Juan de Silva, lequel, ayant accompagné le monarque portugais, avait été fait prisonnier sur le champ de bataille d'Alcacer-el-Kébir.
L'aventurier répondit encore qu'il ne s'en souvenait pas bien , mais que Francisco de Aldaîia, le duc de Medina-Celi et Christovam de Moura avaient été ambassadeurs d'Espagne en Portugal1.
Le lecteur se souvient que Francisco de Aldafia n'était qu'un des commandants des troupes espagnoles engagées par D. Sébastien.
Le comte de Lemos fit commencer le procès.
On mit le prétendu roi en présence de quelques Portugais qui se trouvaient à Naples et qui avaient connu le roi D. Sébastien. Ils déclarèrent que le prisonnier n'était qu'un fourbe et un imposteur.
Celui-ci, cependant, était loin d'être déconcerté. Il persistait à dire qu'il était le vaincu d'Alcacer-el- Kébir, et, au moment de clore le procès-verbal, il ne manqua pas de signer « le Roi D. Sébastien. »
Il était assez bien traité, et son emprisonnement n'était pas si rigoureux que beaucoup de monde ne pût le voir et lui parler.
1 Uître du comte de Lemos an roi Philippe ///, datée du 8 mai 1601. - Archives de Simancas. Estado. Liasse 1097.
Sur ces entrefaites, un homme vint trouver le vice-roi et lui dit qu'il connaissait l'imposteur, qu'il se nommait Marco Tulio Catizone, qu'il était né à Machisano, près du bourg de Taverna, dans la Calabre, et qu'il était marié à Messine à une femme du nom de Paula Gallardeta.
On mit ce témoin en présence du détenu. Aussitôt que celui-ci l'aperçut, il changea de couleur et se troubla visiblement.
Le vice-roi profita de ce saisissement pour lui dire : « Vous êtes Marco Tulio ! Dites la vérité et je vous ferai grâce de la vie. »
Et voilà qu'abdiquant son rôle de fourbe, il se jeta aux pieds du comte de Lemos en implorant sa miséricorde. Il avoua alors qu'il était né dans l'endroit que nous venons de nommer, que ses père et mère étaient Hippolyte Catizone et Petronia Cortez, et qu'il avait en effet épousé à Messine Paula Gallardeta1. II ajouta qu'ayant quitté Messine, il
1 Dans toutes les pièces du procès que le vice-roi comte de Lemos fit à Naples a ce faux D. Sébastien, celui-ci est appelé Marco Tulio Cati%one. On le trouve plus ;ard en Espagne, devant ses juges, sous le nom de Marco Tulio Canon. Cependant il est encore appelé Caliwne dans quelques documents., — Avis, daté du 22 avril 1603, de la junte présidée par le comte de Miranda, et chargée d'examiner les sentences prononcées contre Vimposteur et ses complic* s. — Lettre du roi au duc de Medina-Sidonia, datée du 26 juin 1603, et donnant à ce dernier ordre d'exécuter les sentences. — Archives de Simancas. Estado. Liasses 199 et 197.
Nous avons adopté le nom de Catiwne qui nous parait être le véritable, car nous sommes persuadé que le nom de Carton n'est autre cliose qu'une corruption ou abréviation de Cati&one. Peut-être même ce nom de Carton n'est-il qu'un sobriquet que les compagnon» de galère de l'aventurier employaient pour le désigner en abrégeant son nom. L'imposteur aurait alors adopté ce nom, qui pourrait bien aussi n'être qu'un diminutif du nom de Catizone, usité dans son pays.
y avait environ trois ans, il était venu à Rome et ensuite à Loreto et à Venise. Là, prétendait-il, on avait commencé à lui dire qu'il ressemblait au roi D. Sébastien. IJn jour notamment qu'il se trouvait dans une église, un soldat italien l'aborda en lui disant que, pour lui , il était le roi D. Sébastien ou bien le diable en personne, et que ce soldat * avait ajouté qu'ayant fait partie de l'expédition d'Afrique, il était à même de savoir ce qu'il disait. D'autres individus lui avaient parlé comme le soldat italien ; l'un d'eux étant allé chercher un portrait du roi D. Sébastien, on trouva après confrontation, et sans difficulté, qu'il ressemblait à ce prince. L'aventurier soutint qu'il s'était efforcé de les dissuader; mais, selon lui, plus il s'employait à les détromper, plus ils persistaient dans leurs affirmations; quelques-uns d'entre eux, qui étaient Portugais, venaient même lui baiser la main, de sorte que, de guerre lasse, il avait fini par accepter la qualification qu'on lui donnait \
Il raconta ensuite son emprisonnement à Venise. 11 confessa qu'il n'avait jamais été en Portugal. Le vice-roi lui ayant demandé qui lui avait appris les choses qu'il savait sur ce pays, il lui répondit qu'il les avait apprises dans un livre qu'on lui avait donné à Venise.
Le comte de Lemos, on rendant compte au roi
' Leltre du comte de Lemos au roi Philippe III, datée du 10 mai 1601. — Archives de Simancas. E&tado. Liasse 1907.
de tous ces détails, ajoutait que trois autres individus avaient déjà été confrontés avec l'imposteur et l'avaient reconnu pour Marco Tulio Catizone, et qu'il avait envoyé chercher sa femme, sa bellemère et un beau-frère 1 .
Ces trois témoins ne tardèrent pas à arriver et, confrontés avec le prisonnier, ils déclarèrent immédiatement qu'il était Marco Tulio. Sa bellemère s'emporta même contre lui, et lui reprocha de l'avoir trompée ainsi que sa fille, qu'il n'avait obtenue en mariage qu'en leur faisant accroire qu'il possédait cinq cents ducats de rente, supercherie dans laquelle il avait eu pour complice un grand seigneur du pays, qui depuis était mort*.
Dès qu'il eut accepté ou conçu l'idée de se faire passer pour le roi D. Sébastien de Portugal, l'imposteur avait cherché à donner le change sur sa propre personnalité.
Deux lettres, écrites en italien, saisies par le duc de Maqueda, gouverneur de Sicile, et envoyées au vice-roi de Naples, nous montrent de quelle manière il s'y était pris pour parvenir à ce but. Elles sont datées de Venise, du 5 septembre 1598 L'une est adressée à un gentilhomme de Messine, nommé Raymond Marquetti, et signée « le Roi D. Sébastien de Portugal. »
' Lettre du comte de Lemos au roi Philippe ///, datée du 10 mai 1001 . Archives de Simancas. Estado. Liasse 1097.
2 lettre du comte de Lemos au roi Philippe ///, datée du 17 juillet 1601. — Archives de Simancas. Kslado. Liasse 1097.
Se mettant au lieu et place du monarque portugais, il demandait des nouvelles de Marco Tulio Catizone.
u Très-illustre seigneur, me trouvant à Rome, « pour de très-importantes affaires, j'y ai fait la « connaissance d'un gentilhomme fort distingué du « nom de Marco Tulio Catizone. Je suis resté si « émerveillé de ses connaissances que je l'ai jugé « digne d'être chargé de porter au roi d'Espagne « des lettres du Saint-Père, qui a pris mes affaires « sous sa protection. »
Puis, après avoir raconté la défaite de l'armée chrétienne sur le champ de bataille d'Alcacer-el- Kébir et comment il avait échappé à la mort, il fait connaître et débite la fable de ses pérégrinations. Il ajoute ensuite :
« Si le susdit Catizone est de retour dans votre « ville, comme je le suppose, veuillez le voir de « ma part et lui dire qu'il aille trouver en toute, « hâte, d'après mon ordre, les gentilshommes, mes « vassaux, que je lui ai indiqués, et qu'il vienne « avec eux me rejoindre, sans perte de temps, ici à « Venise. Veuillez remettre la lettre ci-jointe à la « signora Paula, épouse du seigneur Catizone, dont « je vous recommande la famille et la maison. « Vous pouvez être assuré que je vous saurai gré * de votre intérêt pour lui et que je vous en
« récompenserai. Ne vous étonnez pas que je « m'adresse à vous sans vous connaître, car la raa- « nière dont le seigneur Catizone m'a parlé, avec « beaucoup de détails, de vos qualités, de vos ri- « chesses et du bon usage que vous en faisiez, m'a « inspiré un grand attachement pour votre per- « sonne a. »
Dans l'autre lettre, adressée à sa propre femme, l'imposteur, prenant toujours le nom du roi D. Sébastien, cherche à rassurer Paula Gallardeta sur l'absence de son mari, en lui disant que, l'ayant rencontré à Rome, où il était fort estimé à la cour du Saint-Père, il l'avait chargé d'une mission très-importante en Espagne. Il la prie, au cas où il serait de retour, de lui dire de venir le trouver à Venise immédiatement, avec les personnes qu'il lui a désignées; qu'il le trouvera à San-Benedetto, chez Gerolamo Megliori*. Il finit en lui prodiguant force promesses de récompense pour l'avenir.
, Le style de ces deux lettres suffirait pour écarter toute idée d'identité de leur auteur avec le roi D. Sébastien.
Les partisans de l'imposteur, soit sérieusement, soit de mauvaise foi, exploitèrent de leur mieux
1 Lettre envoyée par le comte (le Le mon au roi Philippe ///, en date du 0 juin 1601. — Archives de Sîmancas. Estndo. Liasse 1097.
- Lettre envoyée par le comte de Lemos au roi Philippe ///, en date du 6 juin 1601. — Archives de Simancas. Extado. Liasse 1097.
cette invention, qui consistait à faire d'un seul et même individu deux personnages, l'un le roi D. Sébastien, et l'autre Marco Tulio Catizone.
Cependant, D. Joam de Castro, inébranlable dans son rôle, accusa les Espagnols du crime d'avoir acheté de faux témoins, pour déclarer que celui qu'il soutenait être le roi D. Sébastien de Portugal et qu'il voulait faire proclamer comme tel, n'était autre que le Calabrais Marco Tulio Catizone.
« Ce Marco Tulio Catizone, écrivait-il, est un in- « dividu que le roi D. Sébastien, lorsqu'il arriva « en Sicile dans l'intention d'aller se découvrir au « Saint-Père, dépêcha en Portugal en le chargeant <( de lettres pour quelques gentilshommes. Ce mes- « sager ne revint pas et ne donna point de ses « nouvelles. Plus tard cependant on apprit qu'il y « était allé et qu'il avait remis le paquet de lettres « au personnage auquel il était adressé *. »
Mais cette version ne s'accorde pas entièrement avec la lettre adressée par le soi-disant roi au nommé Raymond Marquetti, car, aux termes de celte lettre, ce serait à Rome, et non pas en Sicile, que la connaissance de Catizone aurait été faite, et ce
' D. Joam de Castro : Adjunta ao Discurso précédente da vida dosempre bem vindo e apparecido Hey D. Sébastian*, — dirigida aos lre% Estados do reino, — em a quai os advirte de como El Rey de Hispanha se houve corn El Rey D. Sébastian*, depois que o teve em seu poder. 1602, cliap. iv, page 16.
Di
serait là que la prétendue mission lui aurait été confiée.
Selon son habitude, D. Joam de Castro ne se gêne pas pour paraître au fait de tous les détails qui concernent son héros, et pour les expliquer et interpréter à sa manière. Ainsi, il assure qu'un soldat calabrais avait été suborné pour venir déposer qu'il connaissait le prisonnier et pour fournir des renseignements sur son compte, n'hésitant pas même à indiquer le prix de la subornation de ce témoin.
« Pour le récompenser de ce service, dit- il, le « vice-roi lui assigna vingt écus de pension : mais « le soldat, pris de remords, touché par la grâce « de Dieu et reconnaissant son péché, allaàCastel- « Nuovo, où le roi était prisonnier, et lui demanda « pardon du faux témoignage dont il s'était rendu « coupable, en avouant sa faute devant plusieurs « personnes1. »
Les déclarations de la femme et de la belle-mère de Marco Tulio sont appréciées par lui de la même manière.
« Les Castillans firent venir cette femme et « lui montrèrent le roi D. Sébastien en lui disant « que c'était là son mari; mais, en le voyant, celle -
1 D. Joam de Castro : Adjunta ao Discnrso précédente, etc., chap. iv, page 17.
« ci déclara qu elle ne reconnaissait pas cet homme « pour tel 1 . »
On n'a qu'à comparer cette version de fantaisie au texte des dépêches officielles du vice-roi de Naples, pour avoir une preuve de plus de la manière originale dont l'historien du prétendu roi s'acquitte de sa mission. Rien au surplus ne rembarrasse. Le comte de Lemos ayant, ainsi que nous l'avons dit, confronté l'aventurier avec quelques Portugais qui se trouvaient à Naples, ceux-ci n'hésitèrent pas à déclarer qu'il n'y avait aucune ressemblance entre cet homme et le roi D. Sébastien, affirmant formellement que ce n'était pas lui *.
Ce fait si simple et si concluant ne gêne pas D. Joam de Castro, il le retourne complètement et l'arrange à sa façon.
Après avoir affirmé que plusieurs personnages illustres du Portugal vinrent voir le détenu et le reconnurent pour leur vrai roi, il ajoute :
« Je sais, toutefois, qu'il en fut un, lequel, très- « attaché au roi de Castille, et par lui envoyé pour « cette raison, n'a pas voulu reconnaître le roi et « la traité d'imposteur, et cela lorsque, de tous « ceux qui l'ont vu, il était le mieux à même de u le reconnaître. Non - seulement cela lui était
1 D. Joam de Castro : Adjunta ao Discurso précédente, etc., chap. iv,
* Lettre du comte de' Lemos au roi Philippe ///, datée du 10 mai 1001. Archives do Simancas. Estado. Liasse 1097.
Digitiz
« facile d'après les traits physiques, mais aussi « par les secrets et les détails dont il fut ques- « tion, et que le roi lui rappela comme àquel- « qu'un avec qui il avait toujours vécu et qu'il « avait naguère obligé, peu avant de partir pour « l'Afrique. Mais ce personnage, oubliant ce qu'il « se devait à lui-même, pour n'avoir en vue que « des considérations mondaines, cacha la vérité et « le traita de faussaire et de menteur, au gré des « Castillans. Le roi D. Sébastien, le cœur outragé, « le renvoya de sa présence en le châtiant du u geste et de la parole comme s'il se trouvait dans « son palais de Lisbonne et non pas en prison »
Nous connaissons trop la verve inventive de D. Joam de Castro pour ne pas rabattre la majeure partie de ses affirmations; mais, cette fois, il est encore plus extravagant que d'habitude. On comprend qu'il taise, pour ne pas les exposer aux vengeances des Espagnols, les noms de ceux qui avaient reconnu en la personne du prisonnier le vrai roi D. Sébastien de Portugal; mais qui l'empêchait de nommer le mauvais Portugais qui, sourd à la voix de l'honneur, avait nonseulement renié son roi, mais l'avait encore maltraité de paroles ? Il fallait révéler son nom, afin qu'il fût flétri par tous ceux qui, comme lui, croyaient à la royauté du prisonnier.
' D. Joam de Castro : Adjunta ao Dijwrsû précédente , etc., chap. m,
D. Joara de Castro devait d'autant moins hésiter à le faire que, précédemment, il n'avait pas balancé à accuser calomnieusement , ainsi que les faits le prouveront, Fray Estevam de Sampayo et Fray Chrysostôme d'avoir livré le roi à ses ennemis1.
Pour en finir avec la distinction que l'on a prétendu établir entre l'homme qui se donnait pour le roi D. Sébastien et Marco Tulio Catizone, ajoutons que le Père Teixeira soutient la même thèse que D. Joam de Castro. Il affirme que Marco Tulio est mort en Portugal, et rapporte une lettre qu'il prétend avoir été écrite de Messine, le 8 octobre 1598, par Raymond Marquetti au prisonnier de Venise. Cette lettre est une réponse soi-disant faite par ledit Marquetti à celle que lui avait adressée le prétendu roi et qui avait été saisie, ainsi que nous l'avons vu, par le duc de Maqueda. Il est très-probable que l'imposteur lui-même avait fabriqué dans sa prison cette réponse, dans laquelle Marquetti dit qu'il approuve le choix que «Sa Sei- « gneurie a fait du seigneur Marco Tulio pour une « mission si importante et qu'il n'est pas encore de « retour à Messine. »
Il explique pourquoi il n'a pas remis à Dona Paula Catizone la lettre qui lui était destinée, « parce
1 D. Joara de Castro : Discurso da vida do sempre bem vindo e appareddo Rey D. Sebastiam, etc., chap. xx, pages 100 verso et 101 verso. — « Em o u quai se referem aiguuas culpas dos dois frades que entrcgaram El Rey « D. Sebastiam aos seus inimigos. »
— 3oi —
u qu'il n'est pas bon de confier de telles affaires « aux femmes1. »
Le Père Teixeira cite encore à l'appui de sa thèse une lettre du prétendu roi, en date du 1 5 avril 1599, époque où ce dernier était déjà écroué dans les prisons de Venise.
Dans cette lettre, adressée à un nommé D. Prospero Baracco, aumônier de la cathédrale de Padoue, le prisonnier le prie d'envoyer quelqu'un à Messine pour s'informer si Marco Tulio Catizone y est de retour, et lui dit que l'on pourra s'adresser à cet effet à D. Raymond Marquetti *.
La première de ces deux lettres se trouvait, affirme le Père Teixeira, entre les mains d'un certain Constantin Nicolini, habitant de Venise, et la deuxième entre les mains du nommé Georges Bustarelli 3.
Nous manquons de détails sur ces deux individus, qui étaient sans doute des adeptes du faux roi.
La fable était assez bien arrangée pour que beaucoup de monde en fût la dupe. L'idée de détruire l'identité de Marco Tulio Catizone en en faisant un messager chargé par le roi D. Sébastien d'une mission de confiance en Espagne ou en
1 Le Père Joseph Teixeira : Suite d'un discours intitulé : Adventure admirable^ etc., etc., 609, pages 15 et 16.
s Le Père Joseph Teixeira : Suite d'un discours intitulé : Adventure admirable, etc., etc., page 16 verso.
3 Le Père Joseph Teixeira : Suite d'un discours intitulé : Adventure admirable, etc., etc., pages 6 verso et 16 verso.
Portugal, doit être venue à notre aventurier lorsque le gouvernement espagnol crut être en mesure de pouvoir affirmer à la Seigneurie de Venise que son prisonnier était un Calabrais.
La connivence du nommé Raymond Marquetti, au sujet duquel nous n'avons aucun renseignement, avec l'imposteur, ne nous semble pas démontrée. Il aurait fallu pour cela admettre que Marco Tulio était depuis longtemps en rapport avec lui et qu'il avait quitté Messine ayant déjà formé le projet de jouer le rôle de D. Sébastien, au lieu de s'y être décidé, ainsi qu'il le déclara, par suite des obsessions dont il fut plus tard l'objet. Il serait encore plus hasardeux de supposer que Marquetti fût le même individu que la belle-mère de Marco Tulio dit être déjà décédé, et avoir aidé à la tromper, dans l'intérêt de son gendre, en lui assurant que celui-ci possédait cinq cents ducats de rente.
Il est vrai que l'ambassadeur d'Espagne à Venise écrivait, à la date du 9 décembre 1600, au roi Philippe III, « qu'il avait été à même de donner avis « au duc de Maqueda qu'un nommé Raymond « Marquetti, de Messine, était un des affidés du « charlatan calabrais, et que c'était par son entrc- « mise que parvenaient à leur destination les a lettres que l'on envoyait en Portugal et celles « que l'on en recevait1. »
1 Lettre de. D. Francisco de Vera y Aragon, ambassadeur d'Espagne à Venise, au roi Philippe III, datée du 9 décembre 1860. — Archives de l'empire, section de Simanc s. Carton K. 1677. G. 6, doc. 80.
Mais il est évident pour nous que cet avis avait été motivé par la connaissance que l'ambassadeur avait eue des lettres dont nous avons parlé, lettres que les Portugais montraient comme ayant été adressées par Marquetti au prisonnier de Venise et par celui-ci à D. Prospero Baracco. La première, nous le répétons, pourrait bien être fausse, et, comme nous l'avons déjà dit, inventée dans le but de continuer à donner le change sur l'identité du prévenu. La deuxième, celle adressée par Marco Tulio à l'aumônier Baracco, n'était que la conséquence du plan formé pour y arriver.
Dans tous les cas, la lettre de Marquetti, même en admettant qu'elle fût vraie, ne prouve nullement la complicité de son auteur; en effet, il ne faisait que répondre, d'une manière qui n'a rien de compromettant, à un individu qui se disait être le roi D. Sébastien de Portugal, lequel avouait ne pas connaître la personne à qui il s'adressait, ainsi que nous l'avons vu dans la lettre tombée entre les mains du duc de Maqucda.
Nous croyons donc que l'ambassadeur espagnol avait été induit en erreur, en ce qui touche, du moins, la complicité de Marquetti, par les lettres dont ses espions s'étaient empressés de lui donne? connaissance.
L'opinion du vice-roi de Naples était que, plui on ferait voir l'imposteur, mieux cela vaudrait pour les intérêts du roi catholique, parce qu'on ne tarde-
rait pas à être convaincu de l'intrigue dont on l'avait fait le héros.
« Il est d'autant plus nécessaire de ne pas cacher « le prisonnier, disait-il, qu'on répand le bruit « que celui que le grand-duc nous a livré n'est « pas Thomme de Venise, lequel aurait réussi à se « sauver en France \ »
Philippe III avait d'ailleurs ordonné qu'il ne fût pas condamné à mort, mais seulement aux galères à perpétuité , « et envoyé là où tout le monde pût le voir, même en Portugal*. »
Le but fut cependant dépassé. Soit que des affaires plus graves eussent occupé l'attention du vice-roi de Naples, soit qu'il eût cessé de donner la même importance à cette affaire, le procès traîna en longueur.
Le prisonnier était montré aux curieux avec beaucoup trop de facilité; on le traitait même avec certains égards, ce qui lui donnait une sorte de prestige aux yeux du vulgaire et surtout de ses gardiens. Du reste, il avait su se faire aimer de ceux-ci par un caractère doux et, selon son habitude, par des pratiques religieuses fort assidues.
1 Lettre du comte de Lemos au roi Philippe ///, datée du 10 mai 1601. — Archives de Simancas. Ettado. Liasse 1097.
1 « Ha sido muy aceriado lo que V. H. me ha mandado que no muera este, « sino que vaya adunde todos le vean. Yo pienso en futminando el proceao « sentenciarle a gâteras perpétuas y hacer imprimir el proceso y enviarle a « algunas partes, y V. M. podra despues maodar que vaya a Portugal y a h todas panes. » — Lettre du comte de Lemos au roi Philipi>e ///, datée du 10 mai 1601. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 1097.
Di
« Il ne sortait de sa chambre, dit D. Joam de « Castro, que les dimanches et les fêtes, pour aller, « conduit et accompagné par son gardien parti- « culier, entendre la messe et communier daus une « chapelle qui dépendait de la prison, et tout le « monde qui se trouvait là restait émerveillé de sa « grande dévotion. Lorsqu'il passait, il rendait le « salut, mais avec des façons de seigneur, à ceux « qui se découvraient. 11 avait pour le servir un « domestique qui achetait ce dont il avait besoin « et lui préparait à manger dans sa propre chambre, « où il avàit, entre autres provisions, un petit « baril de vin. 11 était habillé, — mais non pas « aux frais des Castillans — d'un pourpoint et « d'un haut-de-chausses de soie,- et d'une espèce de « caban de gros drap, de la couleur de sa dévo- « tion, qui est semblable à celle du manteau des « hiéronymites *. »
Le prisonnier n'était pas assez surveillé ; quelques-uns de ses affidés purent même communiquer avec lui en secret. D'un autre côté, ses partisans s'agitaient de leur mieux. D. Joam de Castro, Fray Estevam de Sampayo, un Portugais que l'on désigne sous le nom de Soeiro, et Fray Boaventura de Santo-Antonio, que nous verrons bientôt jouer un rôle important dans cette intrigue, allaient en Portugal et se mettaient en rapport avec les par-
1 D. Joam de Castro : Adjunta ao Discurso précédente, etc., etc., pages 19 et J9 verso.
tisaiis du prétendu roi , tels que Beruardino de Sousa, le chanoine Antonio Tavares, Thomé da Cruz, et bien d'autres encore. Ils recueillaient des fonds qui devaient servir à procurer à Marco Tulio les moyens de s'évader de la prison de Naples *.
Fray Estevam de Sampayo, de retour de Portugal, d'où il avait rapporté une somme d'argent assez importante, se trouvait à Marseille et traitait avec un Français pour se procurer un navire qui devait se trouver à un moment donné à Naples, et à bord duquel le prisonnier se sauverait pour venir en France *.
Le complot n'était pas absolument difficile à exécuter eu égard à la facilité que l'on avait de communiquer avec le détenu. Marco Tulio déclara luimême que, pendant le temps qu'il fut emprisonné à Naples, beaucoup de Portugais venaient le voir, lui faisaient nombre de questions et causaient longuement avec lui. « Il s'instruisait avec cela et sa-
« tisfaisait les uns avec ce qu'il avait entendu des
« autres 3. »
Au nombre des Portugais qui vinrent s'entrete-
1 Lettre du juge apostolique D. Luciano de Negron au roi datée du 6 avril 1603. — Sumario de las confesiones de Fray Estevan y de Fray Doaventura. — Lettre de Z). Luciano de Negron au roi, datée du i»'r juillet 1603. — Mémorial del Pleito contra Fray Estevan, Fray Doaventura y Fray Francisco Ansaldo. — Lettre de D. Francisco de Mandojana au roi, datée du 22 avril 1603. — Confesion de Marco Tulio enel tormento. Archives de Simancas. Eslado. Liasse 107.
2 Confesion de Fray Estevan, etc., etc. Pièce* déjà citées. — Mémorial del Pleito, etc. — Archives de Simancas. Eslado. Liasse 197.
3 Confesion de Marco Tulio en el tormento. Archives de Simancas. Estado. Liasse 107.
nir avec le prétendu roi, fut le chanoine Lourenço Rodrigues da Costa, que nous avons déjà vu à Venise s'occuper de ses affaires. Il arriva de Rome à Naples déguisé en pèlerin, vit Marco Tulio, le traita en roi et le consola en lui faisant espérer des temps meilleurs. Il lui remit quelque argent et lui donna son adresse à Rome. Son nom, lui dit-il, était Francisco Soares, et il le priait d'avoir recours à lui en cas de besoin. Marco Tulio ne négligea point de profiter de cette ouverture, et, par l'entremise de l'uu de ses gardiens, le nommé Martinez, il fit parvenir au chanoine une demande d'argent et aussi une lettre adressée à la noblesse de Portugal1.
L'autorité espagnole dut enfin s'apercevoir qu'elle avait été négligente et qu'il était temps d'arrêter les menées des partisans du faux roi.
Le comte de Lemos était mort, et, au mois de mai 1602, D. Franoisco de Castro, son fils, qui l'avait remplacé, fit juger le procès. Marco Tulio fut condamné aux galères à perpétuité, ainsi que le roi catholique l'avait ordonné.
D. Francisco de Castro, en rendant compte à Philippe III de cette résolution, lui disait que l'imposteur était déjà à bord des galères, qui parti-
* Causa y sentencia de Marco Tulio Canon, etc. Manuscrit de la Bibliothèque nationale de Madrid. Codex Ce, fol. 73,chap. A. — Documents déjà cités. — Archives de Simancas. Est ado. Liasse 197.
Nous sommes redevable de la communication de cet intéressant manuscrit à l'extrême obligeance de M. D. José Ferrer de Couto. Noos nous empressons de lui renouveler ici tous nos remerciements.
raient bientôt pour l'Espagne, et que de là, on pourrait le mener en Portugal, où on le ferait voir afin de détromper ceux qui de loin le prenaient pour le roi D. Sébastien. Il ajoute qu'il avait donné ordre à D. Pedro de Toledo, général des galères, de faire en sorte qu'on eût soin de lui, pour ce qui était du travail de ramer et pour la nourriture
Le sentiment qui dictait cette recommandation tenait probablement à la crainte qu'il ne vînt a tomber malade et à mourir, par excès de fatigue, avant d'arriver à destination, ce qui, en faisant manquer le but, aurait infailliblement fourni le prétexte aux adversaires du gouvernement espagnol de dire qu'il avait fait périr le roi D. Sébastien .
D. Joam de Castro nous dit, et cette fois nous n'avons aucune raison de révoquer en doute son récit, qu'immédiatement après le prononcé de la sentence, on fit sortir le prétendu roi de sa prison, qu'il fut placé sur un âne et promené par les rués de Naples, précédé d'un héraut qui criait : — « Jus- « tice que Sa Majesté le roi D. Philippe III a or- « donné de faire de cet homme qui, étant Cala- « brais, et ayant voulu se faire passer pour le roi « D. Sébastien de Portugal, a été condamné aux « galères à perpétuité. »
On le jeta ensuite dans un canot à côté de la ga-
1 Lettre de D. Francisco de Castro au roi Philippe III, datée du 10 mai 1602. — Archives de Simancas. Estado. Linssu 1098.
1ère amirale de Naples. Il y resta trois jours exposé aux regards de la foule qui accourait pour le voir. Mis ensuite à bord de la galère, habillé eu forçat, la barbe rasée et les fers aux pieds, il fut placé au dix-septième banc du côté gauche ; mais il fut dispensé de ramer1.
Bientôt la flotte de Naples leva l'ancre pour l'Espagne, et, après avoir fait escale dans les ports de la Méditerranée, mouilla dans le Puerto-de Santa-Maria, près de San-Lucar de Barrameda, à l'embouchure du Guadalquivir. Partout où les galères s'arrêtaient, beaucoup de curieux de toutes les classes venaient voir le faux roi de Portugal, et il est probable que, dans le nombre, il dut se trouver plus d'un partisan de sa royauté.
Les galères allaient et venaient entre Puerto-de- Santa-Maria et les ports les plus voisins.
Vers la fin de l'année 1602 et au commencement de 1603, la galère amirale était revenue à Puertode-Santa-Maria. Marco Tulio, qui se trouvait à son bord, élait mieux traité que les autres forçats, car on l'avait dispensé de porter leur costume et il n'était pas forcé de ramer.
L'infatigable Fray Estevam de Sampayo l'avait suivi à la piste et nous le verrons bientôt occupé à organiser un complot dans le but de le faire évader.
1 D. Joam de Castro : Adjunta an Discurso prcinlente, etc., ohap. v, p. 21 verso et suiv.