CHAPITRE II
Fray Estevam continue à s'employer pour le prétendu roi. — Il s'adjoint Fray Boaventura de Santo-Antonio. — Quel était ce nouvel auxiliaire. — Ses démarches « t ses déboires. — Fray Estevam se rend à Lisbonne. — Ses me.iées en Portugal. — Il vient à Séville et va voir Marco Tulio à bord de la galère, qui se trouvait au Puerto-rie-Santa-Maria. — Il traite l'imposteur de roi. — Sa correspondance avec lui. — Espèce d'exposé politique formulé par ce prêtre. — Il médite un projet d'évasion. — Lettre curieuse à propos d'un chapeau demandé par Marco Tulio. — Fray Kstcvnm prie le faux roi de donner des indications précises tendant à l'accréditer. — Lettre du chanoine T avares, qui se plaint de ne pas recevoir les indications demandé»*. — Fray E tevam se plaint de D. Joam de Castro. — Il engage lo prétendu roi à accorder diverses faveurs, devant être réalisées lors de sa restauration. •
Fray Estevam de Sampayo, tramant quelques machinations dans le but de faire évader Marco Tulio des galères de Naples, et ayant à cet effet dessein de se rendre en Italie, était de passage à Marseille au mois de mai 1602. Mais apprenant là que les galères avaient quitté Naples pour se rendre dans un des ports du sud de l'Espagne, et que l'imposteur était à bord, il prit des dispositions en conséquence et s'apprêta à revenir sur ses pas.
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Pendant son séjour à Marseille, il avait revu Fray Boaventura de Santo-Antonio, prêtre de Tordre de Saint-Bernard. Ce dernier, se trouvant à Venise au moment où Marco ïulio y était prisonnier, nonseulement tétait intéressé à son sort, mais encore, partageant sur ce point les convictions de Fray Estevam, il s'était mis en rapport avec les autres conspirateurs. De Venise il était allé à Paris, où des affidés l'avaient engagé à se rendre en Portugal, afin de se procurer les fonds nécessaires pour payer l'évasion du prisonnier, qui venait d'être transféré dans la prison du Castel-del-Uovo, à Naples.
Parvenu en Portugal, il s'était empressé de fréquenter ceux des partisans du faux roi qui avaient déjà donné à sa cause des preuves manifestes de leur dévouement, notamment Bernardino deSouza, d'Aveiro, le chanoine Antoine Tavares et le notaire Thomé da Cruz, avec lesquels conspirait aussi un Portugais, nommé Soeiro, qui était venu muni de lettres de recommandation de Diogo Botelho et de Fray Estevam.
Ayant obtenu que l'on déboursât quelque argent, Fray Boaventura, de retour de Portugal, s'en allait en Italie pour aviser aux moyens de rendre la liberté au prisonnier, lorsqu'il rencontra Fray Estevam à Marseille. Il quitta cette ville avec lui et tous deux se portèrent vers Saint-Jean-de-Luz. Là, Fray Estevam avait engagé son compagnon à pénétrer en Espagne et à en explorer les côtes, de manière
à s'assurer vers quel port se dirigeaient les galères parties de Naples, pour lui donner ensuite avis de ce qu'il aurait découvert.
Fray Boaventura partit ; mais, arrivé à Valencia, l'excès de son zèle pour la cause qu'il servait l'ayant emporté jusqu'au point de lui faire parler de Marco Tulio comme étant vraiment le roi D. Sébastien, mal lui en prit. En effet, arrêté immédiatement et conduit dans un couvent, il fut condamné à recevoir cent coups de fouet. L'exécution de la sentence ne se fit pas attendre, et les cent coups de fouet lui furent administrés en présence de toute la communauté \
Cette leçon, qui aurait dû lui profiter, ne l'empêcha pas de témoigner de nouveau de sa foi envers son prétendant, ce qui l'exposait à un châtiment plus sévère encore que le premier ; mais il eut l'habileté de s'y soustraire en s'évadant du couvent où il était détenu. Une fois libre, il ne s'agissait plus pour lui de remplir simplement sa mission en épiant l'arrivée des galères; par son intempérance de langage, il l'avait rendue impossible; il le comprit et se mit en route pour le Portugal afin d'y conspirer en faveur du prétendu roi *.
1 Lettre de D. Luciano de Negron au roi, datée du 6 avril 1603. — Sutnario de las confesiones de Fray Estevan, de Fray Boaventura y de Fray Francisco Ansaldo. — Mémorial del Pleito, etc. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.
1 Lettre de D. Luciano de Negron au roi, datée du 6 avril 1603. — Sutnario de las confeslones de Fray Estevan, de Fray Boaventura y de Fray Francisco Ansaldo. — Mémorial del Pleilo, etc. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 107.
Cependant Fray Estevam, après être resté quel ques mois dans les environs de Saint-Jean-de-Luz, fatigué d'attendre des nouvelles de son complice et fort loin de se douter de ce qui lui était arrivé, prit enfin le parti de se rendre à Lisbonne.
Il y arriva en novembre 1602. Là, à l'aide des personnages dont nous avons déjà donné les noms, il parvint à réunir une somme assez importante qui devait être religieusement employée à procurer la délivrance de Marco Tulio, et à laquelle Bernardino de Souza contribua pour une large part. Ce Bernardino de Souza était un sébastianiste forcené. Nous l'avons déjà vu faire des sacrifices d'argent à la cause du prétendu roi pour faciliter le retour de Fray Estcvam à Venise, lequel s'y rendait avec le chanoine Bodrigues da Costa *.
Fray Estevam, ayant obtenu un premier secours d'environ deux mille crusades, partit pour Séville. Il s'était entendu avec des atfidés qu'il devait tenir au courant des démarches que l'on allait tenter pour faire évader Marco Tulio. On le fit
1 Fray Estevam prétendit avoir vu alors Diogo Nabo Pcssanha, qui exerçait des fonctions judiciaires à Aveiro. Celui-ci se serait montré favorable à l'affaire dont il s'occupait et lui aurait dit avoir traité, d'accord avec Bernardino de Souza, avec le patron du navire qui les avait conduits en France , agissant ainsi par suite de recommandations émanées du duc d'Aveiro. — Derniers aveux de Fray Estevam de Sampayo> rapport transmis au comte de Villalonga par le dm de Medina-Sidonta avec sa lettre datée du U septembre 1603. — Archives du Simancas. Estado. Liasse 197.
Nous serions tenté de croire que Fray Estevam, dans le but de prolonger le dénouement du procès en provoquant de nouvelles recherches, a coinpromis Pessanha et le duc d'Aveiro, sans avoir des rai*o.is suffisantes pour cela. Le fait que ni l'un ni l'autre ne fut l'objet de poursuites de la part de l'autorité espagnole vient à l'appui de notre opinion.
accompagner d'un nommé Salvador Moreira , homme de confiance de Bernardino de Souza. Moreira, afin de ne pas éveiller les soupçons, devait toucher à Séville, d'un négociant portugais, Heitor Àntunes, de l'argent que l'on prétendrait affecté à l'achat de livres pour le chanoine Tavares
A peine arrivé à Séville, Fray Estevam chercha à se mettre en rapport avec Marco Tulio qui était à bord de la galère capitane de Naples, en rade de Puerto-de-Santa-Maria. Pendant le mois de janvier 1603, il ne put pas le voir aussi souvent ou aussi sûrement qu'il le désirait, mais il entretint avec lui une correspondance suivie et très-intéressante.
Fray Estevam racontait au prétendu roi tout ce qui s'était passé depuis qu'il ne l'avait vu à Venise, dans la nuit du 15 décembre 1600, chez D. Joam de Castro : le chagrin de ses partisans et de ses fidèles lorsqu'ils apprirent que le grand-duc de Toscane l'avait arrêté d'abord et ensuite remis aux Espagnols, les démarches et les efforts tentés pour se procurer les moyens de le tirer de la prison de Naples, et, enfin, le résultat de son dernier voyage en Portugal, d'où il arrivait rapportant de Pargent.
Quelques-unes de ses lettres sont fort curieuses. Il y fait, notamment, un tableau peu flatteur de l'état du Portugal, au point de vue matériel et sous le rapport moral.
• Relation del estado del Pleito que se ha fulminado contra Marco Tulio y sus cumplices, etc. (8 juin 1003, article de Heitor Antunes.) — Archives de Simancas. tèstadu. Liasse t97.
« Le vice-roi Christovam de Moura, dit-il, ne « voit et n'emploie que ses parents ; on adopte les « mœurs, us et coutumes des Castillans, et les fem- « mes sont loin, d'être vertueuses. Les Anglais s'em- « parent des galions de l'Inde et du Brésil; les « gentilshommes fidèles et loyaux se retirent dans « leurs terres ; les traîtres sont devenus des voleurs « publics, et le peuple qui gémit pleure son roi. »
Dans une autre lettre, il présente une espèce de programme politique qui ne manque pas d'un certain fond de libéralisme.
« Votre Majesté, y est-il dit, doit reprendre les « droits de la couronne et n'accorder des privilé- « ges et des donations que d'une manière viagère « et jamais à perpétuité. Les noirs doivent être « exportés à l'étranger, et, ainsi qu'en France, il « ne doit plus y avoir d'esclaves. Les ordres reli- « gieux doivent être réformés en limitant le nombre « des couvents et des moines. Que l'on diminue les « sommes envoyées à Rome pour rétribuer les dis- « penses accordées parle Pape, et que Votre Majesté « établisse la loi salique comme en France. »
Fray Estevam conseille à celui qu'il nomme son roi d'écrire à divers personnages, entre autres, à la duchesse de Bragance et au jeune duc d'Aveiro, qui se montrait son fidèle sujet :
« Sa Majesté, dit-il, devrait rehausser la maison
« d'Aveiro et la rendre égale en éclat, honneurs « et pouvoirs à la maison de Bragance. Elle ferait « bien d'écrire aussi au comte de Redondo, frère « de celui qui Ta accompagnée en Afrique. Ce « comte de Redondo est un ennemi acharné des « Castillans et il a été blessé à la bataille qui eut lieu « à Alcaniara, en 1580, lorsque D. Antoine, prieur « du Crato, essaya de résister au duc d'Albe. Ber- (» nardino de Souza et le chanoine de Lisbonne, « Antoine Tavares, ne doivent pas être oubliés. Le « premier, surtout, a mis sa fortune au service de « Votre Majesté et a fourni, à plusieurs reprises, « des sommes pour lui venir en aide. »
Dans une autre lettre, Fray Estevam aborde la question de l'évasion de Marco Tulio.
« L'un des moyens, dit-il, serait de se procurer « un petit navire monté par des hommes sûrs. « Nous irions le prendre, par terre, à l'entrée de « la barre ; il faudrait, pour cela, se sauver de la « galère à la tombée de la nuit. On saisirait l'occa- « sion où le vent et la mer seraient favorables. Le « second moyen serait daller à San-Lucar, où nous « chercherions à nous réfugier tout de suite à bord « d'un bâtiment français ou flamand disposé d'a- « vance. Le troisième moyen, enfin, serait de s'en « aller par terre. Il est cependant très-dangereux, « bien que nous aurions une nuit devant nous pour « gagner du terrain. Que Votre Majesté médite
« bien sur tout cela, me communique ses intente tions et me dise, si, comme à Naples, elle peut « s'entendre avec ses gardiens. Le défaut d'argent u ne doit pas être un obstacle, car j'ai ici une assez « bonne somme en doublons d'or, pecuniœ obediunt « omnia, et j'en laisse encore à Séville, parce qu'il « est dangereux de transporter une forte somme. « Si Votre Majesté désire que j'en parle à quelce qu'un, elle n'a qu'à me le faire savoir chez « Antonio Mendes, où je loge. Je ne me soucierais « pas, cependant, qu'il eût connaissance d'un « arrangement quelconque ; il fraye avec des gens a de bas étage et pourrait commettre quelque in- « discrétion. Votre Majesté peut promettre l'argent « que bon lui semblera pour qu'on lui procure les « moyens de s'évader: mais elle doit faire semblant « de ne désirer sortir des galères que pour aller « mener une sainte vie d'ermite, et dire que c'est un « étranger, qui, par charité, lui fournit les moyens « de se racheter de l'esclavage. Votre Majesté doit « cacher ses aspirations, car qui nescit dissimulare « nescit regnare. »
Une des lettres les plus singulières est celle où Fray Estevam informe le prétendu roi qu'il lui a été impossible de trouver un chapeau, probablement d'une forme particulière et qu'il demandait avec instance.
« Votre Majesté, dit-il, me tourmente tellement
« au sujet du chapeau, que je ne vois pas d'autre « moyen que de le faire venir de Séville. Votre « Majesté dit que si le duc de Medina-Sidonia la « voit sans chapeau, en venant visiter la galère, ce « sera un déshonneur pour elle. Je réponds que le « déshonneur sera pour le duc, car Votre Majesté « est toujours roi et son honneur ne tient pas au « costume. »
Ces accès de vanité semblent être assez fréquents chez le faux roi, car, plus d'une fois, FrayEstevam, tout en lui demandant pardon de sa franchise, lui recommande — « de ne se livrer à aucune espèce d'ostentation, de se bien nourrir, d'avoir de bon linge en dessous, mais d'affecter au dehors la pauvreté, afin de ne pas éveiller des soupçons. »
Il fallait que la foi de cet infatigable partisan du faux roi fût bien robuste pour résister aux épreuves par lesquelles elle a dû passer. Une de ses lettres prouve cependant qu'il comprenait pour Marco Tulio la nécessité de s'accréditer par quelques récits précis et détaillés de sa vie.
Cette lettre est trop intéressante pour que nous puissions nous dispenser de la donner ici in extenso.
« Votre Majesté doit reconnaître que, depuis « quatre ans que je me suis dévoué à son service, a parcourant tant de pays avec si grandes peines,
« et bravant tant de dangers, je ne lui ai jamais « demandé de m'accorder, ni à moi ni aux miens, « aucune grâce. A présent, toutefois, je ne puis <« faire moins que de lui demander quelque chose, « qu'il lui importe de m'accorder dans son intérêt, « pour la confirmation de notre crédit, et pour la « consolation et l'espérance des fidèles Portugais « qui la sollicitent avec moi. La grâce que j'im- « plore de Votre Majesté est de répondre aux « questions consignées dans ce papier. Que Votre « Majesté réfléchisse à la manière dont elle doit y « satisfaire, et ne cherche pas à s'excuser de ne « point le faire, en disant que les souvenirs lui « font défaut; car Votre Majesté a une si bonne « mémoire qu'on ne pourrait pas comprendre coni- « ment elle aurait pu oublier les choses du temps « de sa jeunesse, les lieux où elle s'est trouvée, et « les personnes de cette époque-là. Que Votre Ma- « jesté se souvienne que Jésus-Christ, après sa ré- « surrection, a donné lui-même des marques et « signes de son identité et opéré des miracles dece vant ses disciples, afin qu'ils ne pussent douter « de lui, ce qui ne les empêcha pas de garder une « certaine incertitude jusqu'à la venue du Saint- « Esprit. D'ailleurs, ce qui est arrivé à Votre Ma- « jesté est tellement extraordinaire qu'on ne le •« croira pas facilement si, à l'appui de. ses récits, « on ne donne pas des indices, signes ou indica- « tions de nature à persuader que Votre Majesté « est bien le roi D. Sébastien ; sans cela, les lettres
« de Votre Majesté ne serviront à rien. L'indica- « tion d'un fait particulier qui se serait passé de- « vant telle ou telle personne, à qui Votre Majesté « écrirait, produirait plus Reflet que des rames de « papier remplies d'autres choses.
« Je demande d'abord à Votre Majesté si elle se « souvient de la reine son aïeule, de quelques génie tilshommes ou de quelques dames de sa maison « royale, et de quelque chose de notable qui se soit « passé ou qui ait été dit à cette époque.
« Si elle se souvient de l'infante dona Maria, sa « grand'tante, sœur du roi D. Joam, son aieul, et <( du cardinal D. Henri. Cette princesse avait sa « maison, est morte sans être mariée, et Votre Ma- « jesté allait lui rendre visite.
« Si Votre Majesté se souvient des palais de Lis- « bonne, de leur nombre, des endroits où ils sont « situés, de celui que Votre Majesté habitait, ainsi u que du château d'Almeirim, où elle allait sou- « vent à la chasse aux cerfs.
« Si Votre Majesté se souvient d'avoir fait ouvrir u quelques tombeaux des rois ses ancêtres, si elle « se rappelle où ils se trouvaient, et si elle a vu « quelques corps de ces rois.
« Si Votre Majesté se souvient du château de « Cintra et des monastères da Pena et de Penha- « Longa, des lieux où ils sont bâtis et des choses « remarquables qui s'y trouvent.
« Si au monastère de Penha-Longa Votre Ma- « jesté avait l'habitude de causer avec quelque re-
« ligieux ; si elle se confessait à lui, et si, en allant « se promener dans quelque grand jardin des « alentours, il lui est arrivé quelque chose de parie ticulier avec son grand-porte-étendard, qui était « son favori1.
« Si Votre Majesté se souvient des quatre gentils- « hommes ordinaires de sa chambre, de quelques <( gentilshommes de son âge, et enfin si elle avait « quelque bouffon et si elle a connu Joam de Sa.
« Si Votre Majesté a gardé mémoire des gentils- « hommes avec lesquels elle a parcouru le monde ; « si elle sait où Ton retrouverait leurs traces, si « elle pourrait donner des indices positifs des (( lieux où ils ont été avec elle. Si Votre Majesté a « souvenir de l'endroit où elle a été soignée des « blessures qu'elle a reçues à la bataille d'Alca- « cer-el-Kebir, et de celui où elle a laissé ses « armes.
« Si Votre Majesté se souvient de Coïmbre, de « son université, des professeurs qu'elle y a vus et « d'autres choses particulières.
(( Si Votre Majesté se souvient de Martim Gon- « çalves da Camara, qui vit encore et qui est dans « les bonnes grâces du roi de Castille. Votre Ma- « jesté ne peut manquer de se souvenir de nomce breuses affaires qu'elle a traitées avec lui pen- • « dant plusieurs années.
4 Grand-porte-étendard (Alferes-n or) est une des charges de la cour de Portugal. Le gemilhommo qui l'exerce porte le drapeau royal dans les grandes solennités.
« Votre Majesté a donné tant de signes et de « marques de son identité à Venise, à Florence et « à Naples sans que cela lui fût profitable, quelle « ne peut se refuser à m'accorder la grâce que je « lui demande, à présent qu'il s'agit de se faire re- « connaître à ses fidèles Portugais, car il existe en- « core, du temps de Votre Majesté, beaucoup de « gentilshommes, aumôniers et serviteurs du pa- « lais, qui se rappellent tout ce qui s'est passé à « Santarem, à Coïmbre et à Almeirim. Il est donc « nécessaire de les convaincre, car des marques « et des signes fournis par Votre Majesté elle- « même seront plus efficaces, pour la faire rentrer « en possession de ses Etats, que le concours de la « France et de l'Angleterre. Que Votre Majesté se « figure qi!e je joue le rôle de saint Jean-Baptiste ; « or, celui-ci ayant demandé à Jésus-Christ s'il « était bien le Messie, non-seulement Notre-Sei- « gneur ne s'en formalisa pas, mais encore il lui « répondit par des miracles et des prophéties qui « prouvaient qu'il l'était1. »
Ces questions adressées au prétendant prouvent surabondamment combien D. Joam de Castro et le Père Teixeira étaient loin de la vérité en affirmant
1 Causa y sentencia de Marco Ttilio Carzony etc. Manuscrit do la Bibliothèque nationale de Madrid. Codex C. c, fol. 73. — Lettre de Fratj Estevan à Marco Tulio, chap. i et m. — Relation de la mb tancia de los papeles y recaudos enviwlos por el duque de Medina-Sidonia à S. Hf., avec les lettres adressées au fîoi, un dale du 22 et du 27 février 1603. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.
dans leurs écrits qu'il donnait des indications complètement satisfaisantes au sujet des hommes et des choses du Portugal.
Au surplus, une lettre adressée à Fray Estevam par l'un des soutiens de Marco Tulio, le chanoine Tavares, lettre signée du faux nom de Thomé Rodriguès Froes et interceptée par les autorités espagnoles, révèle des doutes et soulève des objections sur le compte du prétendu roi D. Sébastien.
« Je n'ai pas reçu, écrit-il, les marques et signes « que vous m'aviez promis de m'envoyer. Lorsque « j'ai expédié le messager, qui est déjà de retour, « je l'ai chargé de vous dire que, puisqu'il n'y « avait plus une grande ressemblance dans le « visage, ni dans l'écriture, ni dans le langage, ni « dans la prononciation, il fallait des signes parti- « culiers. Ce qui nous a bouleversés, c'est que, « lorsque vous nous disiez que Dieu lui avait « donné le don de la mémoire, on nous rapportait « qu'il prétendait avoir vu sa mère lorsqu'il avait u l'âge de dix ans1. Aussi, en ce qui concerne le « comte de Redondo il y a une infinité de choses « qui ne peuvent s'accorder*. Il faut éclaircir tout « cela et écarter toute espèce de doute. J'ai cru « ne pas devoir faire parvenir à leur destination
1 Le lecteur sait qne la princesse Jeanne, mère de D. Sébastien, retourna en Espagne peu après la naissauce de son fils, et qu'elle ne le revit jamais.
3 II s'agissait probablement du comte de Redondo, tué à la bataille d'Alcacer-cl-Kébir, et que le prétendu roi disait avoir eu pour compagnon dans ses | érégriuations.
« les lettres que vous m'avez envoyées, craignant « qu'elles ne continssent quelques-unes de ces « inexactitudes, sans aucuns signes particuliers et « spéciaux, ce qui ferait bien plus de tort que de « bien à l'affaire. Je m'aperçois qu'il ne se souci vient même plus de la formule des compliments « d'usage : écriture, langage et manière de signer, « tout est différent 1 . »
Cette lettre donne la mesure des assertions des partisans quand même du faux roi. Elle est d'autant plus importante qu'elle est écrite par un de ses fidèles, qui, malgré ces remarques, termine en annonçant l'envoi d'une lettre de crédit de vingt écus d'or tirée de Lisbonne par un certain André Lopez Pinto sur un nommé Leouel de Quadros.
Fray Estevam se plaint, dans une autre de ses lettres à Marco Tulio, des calomnies dont il a été l'objet de la part de D. Joam de Castro, calomnies qui, ainsi qu'on l'a vu, ne tendaient à rien moins qu'à l'accuser, lui et Fray Chrysostôme, de l'avoir livré à ses ennemis.
« Je supplie Votre Majesté, écrivait Fray Estc- « vam à cette occasion, d'examiner un livre que a D. Joam de Castro a fait contre moi, et d'ordon- « ner que la lecture en soit défendue à cause des
1 Lettre du chanoine Tavares, datée de Lisbonne, le 15 février 1603, envoyée par le duc de Médina-Sidonia à D. Pedro de Franquesa, en date du k raar*. — Archives de Siraancas. Estado. Liasse 197.
« calomnies qu'il contient contre ma personne, « contre mon habit de prêtre et eufin contre la vé- « rité 1 . »
Fray Estevam était infatigable dans son zèle pour son roi. Il s'en occupait sans repos ni trêve. Si quelquefois il avait l'air de le gronder dans ses lettres, il s'en excusait bien vite et bien respectueusement, et lui envoyait « de la marmelade rap- « portée de Portugal, la Chronique du roi D. Joam II « et quelques volumes de poètes portugais, pour « l'aider à passer le temps, » en lui recommandant de ne pas garder trop d'objets sur la galère, mais de faire une espèce d'entrepôt de la maison du teinturier Antonio Mendes où il pourrait prendre ce qu'il voudrait. Il lui adressait les brouillons des lettres qu'il devait écrire et lui recommandait de né pas lui faire attendre les lettres patentes par lesquelles, ainsi qu'il l'en avait prié, le roi accorderait à Salvador Moreira la qualité de gentilhomme de sa maison et la croix de l'ordre de Saint-Jacques avec une pension. « Votre Majesté doit accorder cela, « terminait Fray Estevam, car les prophéties « disent que Votre Majesté doit rehausser ou rele- « ver les petits et abaisser les superbes*. »
1 Causa y sentencia de Marco Tulio Carton, etc. Manuscrit de la Bibliothèque nationale de Madrid. Codex C. c, fol. 73, chap. i. — Lettres de Fray Estevan a Marco Tulio.
2 Causa y sentencia de Marco Tulio Canon, etc. Manuscrit de la Bibliothèque nationale de Madrid. Codex C. c, fol. 73, chap. i. — Lettres de Fray Estevan a Marco Tulio. — Relacton de la substancia de los pàpeles y recaudos enviados por et duque de Medina-Sidonia à S. M., avec les lettres adressées au Roi, en date du 22 et du 27 février 1603. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.