‹ Les faux don SébastienChapitre 26 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Fray Boaventura se sauve d'un couvent où il avait été eufermé et vient k Lisbonne. — Il s'y occupe des affaires du prétendu roi. — Il part pour l'Espagne et va voir Marco Tulio à bord de la galère. — Il se charge do porter en Portugal des lettres adressées par l'imposteur à divers personnages. — Un capucin génois, qui était venu voir Marco Tulio, se charge de remettre une lettre de lui à la duchesse de Médina-Sidonia. — Le capucin est arrêté. — On visite la galère et on saisit la correspondance de Marco Tulio. — Il est écroué dans la prison de San-Lucar de Barrameda. — Arrestation de Fray Estevam et d'autres complices. — Fray Boaventura arrive en Portugal. — U est arrêté à Vianna. — Satisfaction de Philippe III en apprenant l'arrestation des deux prêtres. — Lettres du Roi à D. Christovam de Moura et au duc de Medina-Sidonia. — Fray Boaventura arrive prisonnier à San-Lucar. — On commence le procès. Le juge laïque et le juge apostolique. — Interrogatoires de Marco Tulio. Il soutient qu'il est le roi D. Sébastien et s'inscrit en faux contre les décisions du procès de Naples. — Mémoire présenté par l'imposteur.

Fray Boavenlura de Santo-Antonio, après s être évadé du couvent de Valencia, était enfin parvenu à gagner le Portugal. Il n'y arriva qu'après le départ de Fray Estevam de Sampayo. Là, il avait lié de nouveau des rapports avec les sébastianistes et les adversaires du gouvernement espagnol. Ses relations étaient fort étroites surtout avec le ctya-

noine Tavares, Bernardino de Souza et le notaire Thomé da Cruz

Il fut décidé entre les conspirateurs, que Fray Boaventura serait mis en rapport avec Marco Tulio, qu'après lui avoir donné des consolations au nom de ses amis, il le prierait d'écrire des lettres à divers personnages portugais.

En même temps, il recevait, à Lisbonne, de l'un de ses complices, une sorte d'instruction à l'usage des conjurés indiquant sous quels noms de convention ils devaient désigner certains personnages dans leurs correspondances. Ainsi, le roi d'Espagne s'appellerait Fernan Perez ; le roi de France, Val Graciosa; les rois d'Angleterre et de Naples étaient, l'un Castel-Fuerte, l'autre Belvédère *.

A peine arrivé à Séville, il se rendit au Puertode-Santa-Maria, et y alla voir l'aventurier sur la galère. Il se fit reconnaître pour un des siens et lui fit reprendre courage en l'assurant que ses amis de Portugal veillaient sur lui. Il lui remit ensuite une espèce de mémoire dans lequel il énumérait tous

1 C'était ce dernier qui avait authentiqué les marques et signes que Fray Estcvam avait dans le temps rapportés à Venise. Parmi les indications du signalement que nous désignons sous le nom de marques et signes, comme le frisaient les fauteurs de cette intrigue, se trouvait, ainsi que nous 1 avons dit précédemment, l'attestation d'un barbier nommé Sébastien Netto, qui demeurait en face de la tour de Belem et qui prétendait avoir extirpé une (but molaire de la mâchoire inférieure du roi D. Sébastien. — Relation de la substancia de lot papcles enviados a S. 3/. por el duque de Medina-Sidonia. Lettres du 22 et du 27 février 1G03. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.

a Mémorial del Vleito contra Fray Estevan, Fray lioaventuray etc., envoyé au liai avec la lettre de D. Luciano de Negron, en date du 1" juillet 1603. Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.

les services qu'il lui avait rendus en Italie, où il s'était chargé de faire parvenir l'argent qui était destiné à faciliter son évasion de Naples, et, enfin, toutes les peines qu'il s'était données et les souffrances qu'il avait endurées pour son service. Il indiquait les noms des divers personnages auxquels le prétendu roi devait écrire des lettres qu'il se chargerait de faire parvenir à leur destination. Ces lettres devaient, autant que possible, donner des indications précises de son identité avec le roi D. Sébastien, afin d'éclairer les incertitudes et de faire tomber les doutes des incrédules

Après l'avoir engagé à ne pas .oublier d'écrire à Dona Philippa, sa sœur de lait, et à Luiz de Brito, qui l'avait toujours favorisé dans ses affaires, il terminait en renouvelant au prétendu roi la recommandation de donner des signes évideuts de son identité, car, disait-il, « generatio perversa signum qitœrit 2. »

Le 3 février, Fray Boaventura reprenait le cheipin du Portugal, emportant un paquet de lettres et une espèce de mémoire écrit par un des compagnons de chaîne de Marco Tulio, le nommé Annibal Balsamo, Calabrais aussi, et qui remplissait auprès de lui les fonctions de secrétaire. Ce

' Lettre de D. Luciano de Negron au Roi, datée du G avril 1G03. — 5minario de las confesiones de Fray Estevan, Fray ïioaventura y Fray Francisco Ansaldo. Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.

■ Mémorial del Pleito contra Fray Estevan, Fray Boaventura et Fray Francisco Ansaldo, envoyé par D. Luciano de Negron au Roi, avec la lettre . du 1er juillet 1603. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.

n'était pas le seul afBdé qu'il comptât dans son entourage. Outre les forçats Fabio Craveta, Horace Guida, Manuel Macedo, Antoine Fernandez, il se trouvait encore là un nommé Juan Perez, qui avait été en Afrique, paraît-il, et avait écrit pour l'aventurier une relation de la bataille d'Alcacercl-Kébir, et un soldat nommé Hercule Broquetin.

Grâce libéralités du faux roi, à qui Fabio Craveta servait de caissier, toutes ces recrues du bagne se procuraient des adoucissements qui tenaient leur fidélité en éveil. Le mémoire d'Annibal Balsamo était plein de contes et d'inventions tendant à accréditer la cause de l'imposteur *.

Fray Boaventura était devenu véritablement le plénipotentiaire des conspirateurs.Outre qu'en cette qualité il était porteur d une sorte de lettre de créance adressée sous forme collective à divers person nages, on lui avait confié aussi plusieurs missives particulières, qu'il devait faire tenir aux destinataires selon qu'il jugerait, pour ce faire, le temps convenable et opportun.

Ces lettres différaient fort peu les unes des autres. Nous nous bornerons à donner ici celle qui était destinée à D. Affonso de Castello-Branco, évêque de Coïmbre, ainsi que la lettre de créance circu-

' Itelacion del fleito fulminado contra Marco Tulio Carton y sus cumplires. Articles de Annibal Balsamo, Fabio Crnvetu, « te. — Archive» de Simancas. Estudo. Liasse 197. — Papiers suisis à Fray Boaventura, transmis au roi par le licencié Molina de Medrano et par D. Christovam de Moura, en lettres datées de Lisbonne, du 23 février J603. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.

iairc qui était adressée à un grand nombre de gentilshommes.

Nous conserverons religieusement à ces lettres les excentricités de leur style, et nous nous abstiendrons de tout commentaire à leur sujet.

« Très-révérend évêque ami, Moi, le roi, salut, « comme à celui que j'aime beaucoup. Je me « réjouis d'apprendre que vous existez encore. « M'étant informé de vous, j'ai su que vous résidiez « à présent à Coïmbre, ce qui sera dû à votre « grande vertu et incontestable mérite. J'ai voulu « vous informer, et. par vous, tous les autres pré- « lats, que je vis encore, bien que réduit à une « très-misérable situation, ainsi que vous l'aurez « entendu dire depuis cinq ans. J'en serais déjà « mort mille fois, sans la grande bonté et la puis- « sance de Dieu, dans lequel j'ai confiance,vespé- « rant qu'il mettra bientôt un terme à mes peines, « et, en même temps, à celles de mon triste royau- « me. Je vous prie de transmettre ces nouvelles, « avec la plus grande discrétion et le plus grand « secret, à vos parents et à tous ceux de votre état « qui sont dignes de cette confiance, afin qu'ils « s'intéressent à moi et me viennent en aide. Je « leur accorderai un jour toute faveur. Je ne tiens « à autre chose qu'à rentrer dans mes Etats en « père, et alors je traiterai en père tous les Portu- « gais, mes enfants, que je n'appellerai pas vas- « saux comme d'autres le font avec si grande har-

« (liesse. Je ne viens pas, poussé par l'ambition de « posséder une couronne, des richesses et des tré- « sors, ni autres vanités de ce monde, car rien de « tout cela n'a de valeur pour moi. Je viens envoyé <i par Dieu, notre Seigneur, pour son service, ainsi « que le disent les prophéties ; et sa sainte parole u ne peut faillir. Sur ce, en bon père, je vous « salue mille fois tous, et à tous généralement, je « veux pardonner les torts passés. Que Dieu vous « garde de tout mal. Donné à la galère au Puerto- <( de-Santa-Maria, le 30 janvier 1603. — Le roi « D. Sébastien. »

« Révérend Père Fray Boaventura de Araujo. « Reconnaissant la grande loyauté dont vous avez « fait preuve en exposant souvent votre existence « pour mon service, j'éprouve le besoin de me « confier à vous. Je vous charge donc, en votre « quâlité de fidèle sujet, d'aller saluer de ma part « tous mes gentilshommes et de les informer « comme quoi, par la grande miséricorde de Dieu, « je vis encore, bien qu'au pouvoir de mes enne- « mis. Ils me tiennent en prison dans les galères « de la flotte de Naples où on me laisse mourir de « faim et dans le besoin de tout en espérant cha- « que jour ma mort, afin de n'être pas privés de « la possession de mes Etats. Je me vpis donc forcé « de demander aide et protection à tous mes génie tilshommes désignés dans cette lettre. Je les prie a tous de vouloir me retirer de cet infâme lieu et « je les récompenserai comme un père récompense

« ses propres enfants et les traiterai avec la plus m grande affabilité, comme un père traite ses en- « fants, en rétablissant, enfin, le royaume dans la « situation où il était avant. Je les salue mille fois « tous et que Dieu les tienne en sa sainte garde. « Donné à la galère au Puerto de Santa-Maria, le « 1er février 1603. — Le roi D. Sébastien *. h

Depuis deux mois déjà Fray Estevam entretenait des rapports suivis avec Marco Tulio, sans que l'on se fût encore arrêté à un plan sérieux d'évasion: soit que l'imposteur n'eût qu'une médiocre confiance dans ses moyens pour jouer en Portugal le rôle de D. Sébastien, soit qu'il préférât ne pas courir les chances d'une évasion dont le succès ne lui paraissait pas suffisamment assuré. Peut-être encore, ses aspirations peu élevées lui faisaientelles trouver tolérable, au moins pour le moment, sa position de forçat entouré de soins et d'attentions ; toujours est-il que lorsque Fray Estevam l'entretenait des moyens à employer pour assurer sa fuite, il concluait toujours à ce que l'argent lui fût remis, prétendant qu'il se chargerait lui-même de s'entendre avec qui l'aiderait à s'échapper et le conduirait ensuite là où il le trouverait bon*.

' Causa y sentencia de Marco Tulio Carton, etc. Manuscrit de la Bibliothèque nationale de Madrid. Codex C. c, fol 73* chap. iv. — Papiers saisis à Fray Boaventura et transmis au Hoi par le licencié Molina de Malrano et par D. Christovam de Moura en lettres datées de Lisbonne, du 23 février 1603. — Archives de Siraancas. Est ado. Liasse 197.

s Causa y sentencia de Marco Tulio Canon, etc. Manuscrit de la Biblio-

Toutefois il était entré, à ce qu'il parait, en pourparlers avee un nommé Lucio Mazardo, aide-alguazil de la galère, gardien des forçats, chargé de les ferrer et déferrer, lequel devait favoriser son évasion *. Mais une inexplicable imprudence de Marco Tulio allait éveiller bientôt l'attention de

l'autorité espagnole sur les menées le ses partisans.

Un capucin génois, Fray Francisco Ansaldo, s'était rendu en Espagne pour solliciter l'autorisation de passer dans l'ordre des Chartreux et d'entrer dans un couvent de cet ordre à Séville. Mû par la curiosité et poussé d'ailleurs par quelques prêtres italiens, il alla voir Marco Tulio surlagalèrc. Celuici n'eut rien de plus pressé que de lui raconter la fable qu'il avait inventée, en cherchant par tous les moyens à l'intéresser à son sort. Quelque temps après, au mois de février, il le pria de remettre de sa part une lettre à la duchesse de Medina- Sidonia \

Si l'intelligence de l'aventurier avait été à la hauteur du rôle qu'il jouait, il ne lui serait jamais venu à l'idée qu'il pourrait se rendre favorable la

theque nationale do Madrid. Codex C. c,, fol. 73, chap. iv. — Relation de la substancia de los papeles enviados à S. M. por el duque de Medina- Sidonia. — Lettres du 22 et du 27 février 1(303. Archives de Simancas, Est ado. Liasse 107.

1 Estado del Pleito fultninado contra Marco Tulio Canon y sus cumplices. Article de Lucio Mazardo. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 107.

1 Lettre de D. Luciano de Negron au roi, datée du 6 avril 1G03. — Sumario de las confesiones de Fray Estevan, de Fray Doaventura y de Fray Francisco Ansaldo. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 107. — Causa y senlencia de Marco Tulio Carton, etc. Manuscrit de la Bibliothèque nationale de Madrid, Codex C. c. fol. 73, chap. i.

iluchesse de Mediua-Sidonia. Fray Eslevam, consulté en pareil ras, l'aurait, sans nul doute, dissuadé de Caire une semblable démarche. Mais il ne le fut point, et Marco Tulio écrivit à la duchesse l'étrange lettre qui suit :

« Je ne sais. Madame la Duchesse, comment je « vis encore, me trouvant au pouvoir de mes enne- « mis qui ne songent qu'à ma mort, me laissant « mourir de faim et manquer de tout, et à peu près « comme je serais traité en enfer au pouvoir des « démons. Je mets ma confiance en Dieu qui me « fera sortir des mains de mes ennemis, et mettra « un terme à mes maux, car les prophéties, qui ne « peuvent tromper, l'annoncent ainsi. Réduit à « une si grande extrémité, j'envoie le Révérend « Père Fray Francisco. Ansaldo auprès de Votre « Excellence, pour lui demander un secours d'ar- « gent, en sa qualité de ma proche parente. Votre « Excellence pourra m'envoyer par ledit Père le <i secours qu elle voudra, et pourra ajouter foi en- « tière à ce prêtre, qui lui racontera beaucoup de « choses que je lui ai confiées, et lui dira la triste « situation à laquelle je suis réduit. J'attends la « réponse de Votre Excellence, et j'espère qu'elle « m'arrivera avec de bonnes nouvelles de sa santé, « de celle de ses enfants et du duc sou mari. Donné « à la galère au Puerto de Santa-Maria, le 1 9 février « 1603. — Le roi D. Sébastien 1. »

' Causa y senlencia r/<* Marra Tulin Carwn. <;tc. Manuscrit de la Biblio-

Le 23 février, Fray Francisco Ansaldo vint à San- Lucar-de-Barrameda et tenta de s'acquitter de sa commission ; mais, ne pouvant voir la duchesse, il remit la lettre à un secrétaire de son mari, pour que celui-ci la fît parvenir à destination, et il attendit. Le secrétaire revint bientôt, demandant au capucin'de qui il tenait la lettre. Celui-ci répondit qu'elle lui avait été remise sur la galère capitano de la flotte de Naples, au Puerto de Santa-Maria, par un prisonnier dont il ignorait le nom. Les choses en ce moment ne furent pas poussées plus loin ; mais lorsque Fray Francisco revint près de Marco Tulio, sans doute pour lui rendre compte de sa mission, il fut arrêté1.

En même temps, on tirait l'aventurier de la galère et on le conduisait à San-Lucar. Outre une assez forte somme d'argent, on saisit sur lui les lettres et les papiers qu'il tenait de Fray Estevam, ainsi que les projets de lettres que ce dernier, et probablement aussi Fray Boaventura, lui avaient remis ou envoyés pour qu'il les copiât \

On saisit encore des lettres préparées pour divers personnages de Portugal, tels que le duc d'Aveiro,

thèque nationale de Madrid. Codex C. c, fol. 73,chap. 1. — Lettre du duc de MedinaSidonia à U. Pedro Franquesa, datée du 22 avril 1603. — Archives de Simancas. Eslado. Liasse 197.

1 Lettre du duc de MedinaSidonia au secrétaire d'Etat D. Pedro Franquesay datée du 22 février 1603. — Archives de Simancas. Eslado. Liasse 107. — Lettre de D. Luciano de Negron au roi, datée du 6 avril 1603. — Sumario de las confesiones de Fray Estevan, de Fray Boaventura y de Fray Francisco Ansaldo. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.

3 Causa y sentencia de Marco Tulio Garwn, etc. Manuscrit de la Bibliothèque nationale de Madrid, Codex C. c. 73, chap. i.

1 evèque Je Lisbonne et la duchesse de Bragance, ainsi que diverses requêtes adressées au faux roi par des forçats, qui lui donnaient la qualification de Majesté, et se recommandaient à sa générosité ' .

Le duc de Medina-Sidonia, qui avait le comman- 'iement supérieur de toute la province de l'Andalousie, commit à D. Francisco de Mandojana, du Conseil du roi, et alcade à l'Audience royale de Séville, le soin des mesures à prendre pour l'instruction de cette affaire.

A l'aide des renseignements que l'on recueillit tout d'abord, on alla s'emparer de la personne d'un teinturier portugais, Antonio Mendes, qui venait souvent à la galère, chargé des missives de Fray Estevam. On arrêta aussi son fils, jeune homme de seize ans, qui avait été placé auprès de Marco Tulio pour le servir.

Antonio Mendes avoua ses relations avec le prisonnier de la galère et ses rapports avec Fray Estevam, qu'il avait hébergé quelque temps chez lui, ainsi que Fray Boaventura *.

On chercha dès lors à s'emparer de Fray Estevam, qui se cachait sous l'habit laïque, tantôt sous le nom de Julien de la Puebla, tantôt sous celui de Vicente Mendes.

* Causa y sentencia de Marco Tulio Canon, etc. Manuscrit de la Bibliothèque nationale de Madrid, (Iodes C. c, fol. 73, chap. i. — Lettre du duc de Medina-Sidonia au secrétaire d'Etat D. Pedro Franquesa, datée du 22 février 1603. — Archives de Simancas. Eslado. Liasse 197.

' Relation drl estado del plelto ftilminado contra Marco Tulio Canon y sus cumplices, < ic. Article d'Antonio Mendes. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 107.

On parvint à l'arrêter à Séville, le 25 février, dans le faubourg de Triana, où le fils du teinturier le désigna aux agents de la justice \

Les recherches que I on fit dans son logement amenèrent la découverte d'un cachet en argent aux armes de Portugal, et de lettres et correspondances h la connaissance desquelles nous avons déjà en partie initié le lecteur.

On arrêta aussi un riche négociant portugais de Séville, Gaspar Conçoives Nogueira, 1 1 1 1 î remettait à Fray Estevani les lettres du chanoine Tavares, puis Leonel de Ouadros, Heitor Antunes et d'autres encore, que l'on avait des raisons de supposer être des complices 2.

Le duc de Medina-Sidonia écrivait au roi, à la date du 27 février, se félicitant de la découverte de ce complot, qui aurait pu avoir de graves conséquences. 11 s'étonnait de voir tant d'énergie et de persévérance en un moine de plus de soixante ans, qui, au moment de son arrestation, avait avalé une lettre que Ton supposait être du chanoine Tavares, lequel, disait-il, était « la pierre angulaire de cet « édifier' de mensonge. » Il recommandait à la surveillance de l'autorité un frère de Bernardino

1 Causa y seutemia île Marra I uho Carbon, ou. Manuscrit d<- la bibliothèque nationale de Madrid, C.od<\ (!. c. fui 73, cliap. il. — Ik'lacion de lu suhstancia de lus papeles rarmdos par el duyue de Medhiu-Sidonia, avec les lettres «dressées au liât, ■ n dates du Tl et du •>;» lévrier Ittu.i. — \n !iive> de Simancas. b'.slado. ] '\;\s-r 107.

- Mariait, ilel estmht <lel l'Iett': fiiinnihidn cnnlr» Marra Tufio Canon y sas eumplires. eir. \>tul<sde Nn^ueii a, Ow;h)p»-, Aiitunès ' Archivr* df Simanca*. Istmlo. l iasse |«»7. v

de Souza, Henri de Souza, membre du Conseil de Portugal siégeant à Madrid, et qui avait peut-être connaissance des menées de son frère \ • Quelques jours avant que ces faits n'eussent lieu, Fray Boaventura de Santo-Antonio , arrivé à Vianna, dans la province de Minho, le 10 février, allait sur-le-champ trouver Christovam Pantoja d'Almeida. Cet individu avait pour femme Doua Philippa, qui passait généralement pour la sœur de lait du roi D. Sébastien.

Fray Boaventura lui dit qu'il était porteur d'une lettre pour elle de la part de ce monarque.

Christovam Pantoja qui, vraisemblablement, avait déjà quelque connaissance des menées des sébastianistes, conçut aussitôt un projet qu'il dissimula au prêtre, en lui répondant tout simplement que sa femme était absente et qu'il allait aller la chercher, le priant de l'attendre pendant ce temps à l'église de San-Francisco. Fray Boaventura, sans défiance, accepta. Mais à peine était-il sorti que Christovam Pantoja faisait contre lui, à l'autorité locale, une dénonciation qui amena son arrestation immédiate. On trouva sur lui toutes les correspondances et tous les papiers qu'il avait . rapportés d'Espagne, et, entre autres, une lettre adressée par le prétendu roi à Dona Philippa.

Elle était conçue en ces termes :

' lettre du duc de Medina-Sidonia au /îoi, datée de San-Lucar, le 27 février 1003. — Archives de Simaucas. Est ado. Liasse 197.

« Très-aimée et noble dame Dona Philippa. Je « me suis informé auprès de tous les Portugais « que j'ai pu voir si vous existiez encore, et ayant « appris que vous viviez et que vous étiez en bonne « santé, je m'en suis réjoui. Je m'étais proposé plu- « sieurs fois de vous écrire, mais ma longue ab- « sence, mes tribulations et mes prisons m'en ont u empêché. Je le fais à présent, par l'entremise « d'un fidèle serviteur, auquel je puis me confier. * « 11 vous dira que je suis encore vivant, grâce à « Dieu, et que j'espère bientôt retourner en Por- « tugal, pour y récompenser les services qu'on m'a « rendus et qu'on pourra me rendre encore. < Lorsque vous verrez quelques gentilshommes, « reconnus pour nos partisans, je vous prie de les « informer de ce qui se passe et de les avertir de « se tenir prêts à me recevoir. Lorsque mes « peines et mes souffrances auront un terme, ce « qui, Dieu aidant, aura lieu, j'espère, prochaine- « ment, je les récompenserai tous et les traiterai « comme mes propres enfants; car mon intention « n'est autre que de revenir.dans mes États en bon « père qui méprise les vanités de ce monde. Mon « seul but sera le service de Dieu, ainsi que le « disent les prophéties; et la parole divine ne peut « faillir. Je sens moins mes peines que les mal- « heurs et les mauvais traitements qu'endurent les « Portugais, que j'appellerai mes enfants, et non « pas mes vassaux, comme d'autres rois et princes « ont la hardiesse de le faire. Le fidèle serviteur.

« porteur de celle-ci, causera avec vous et vous

« dira bien d'autres choses. Répondez-moi et, en

« attendant, je prie Dieu, notre Seigneur, et Santa

(( Maria d'Oliveira, de favoriser notre cause et

« notre, bon droit, afin que je puisse sortir bientôt

« de cet infâme lieîi, pour me consacrer à son

« très-saint service. Je vous salue mille fois et prie

« Dieu de vous garder de tout mal . Donné à la ga-

« 1ère au Puerto de Santa-Maria, le 1er février

« 1603. Le roi D. Sébastien 1 »

Fray Boaventura reconnut qu'il s'employait de toutes ses forces au service de Marco Tulio, qu'il croyait être le roi D. Sébastien de Portugal, et qu'il cherchait à faire rentrer en possession de ses États.

Christovam de Moura, en sa qualité de viceroi de Portugal, fut immédiatement informé de cette importante capture. Il s'empressa d'en rendre compte au roi, et chargea le licencié Molina de Medrano de l'instruction de l'affaire.

L'arrestation de Fray Boaventura, coïncidant avec celle de Fray Estevam, ne pouvait qu'être apprise avec une extrême satisfaction par Philippe III. Il en témoigna tout son contentement

1 Causa y sentencia de Marco Tulio Canon, etc. Manuscrit de la Bibliothèque nationaU* de Madrid, Code*. f.. c, fol. 73, chap. iv. — Lettre du licencié Molina de Medrano à I). Christovam de Moura, vice-roi de Portugal, datée du 23 février 1G03. — Papiers que le licencié Molina de Medrano et I). Christovam de Moura envoi/éient au Fioi au si^el de l'arrestation de Fraij lioarentura. — Archives de Simanca*. Eslado. Liasse 197.

- im -

dans des let tres adressées an due de Medina-Sidoiiia et à CJiristovam de iWoura

« Je suis persuadé, disait-il, que personne ne « eroit que ect imposteur est le roi D. Sébastien, et « que l'on saisit ee prétexte pour soulever le Por- « tugal. Mais Dieu na pas permis qu'il en fût ainsi, t< tenant compte de ee que, pour ma justification, »< j'avais ordonné, dans le temps, que cet impos- « teur ne fût pas mis à mort, comme il le méritait, u mais que, condamné aux galères, il fût mené en « Espagne et en Portugal, où tout le monde serait « à 'même de reconnaître sa fourberie !.

<( Les intentions secrètes de ceux qui protègent « cet imposteur calabrais sont bien différentes de « celles qu'ils affichent; mais Dieu, qui connaît la « fidélité des naturels de mon royaume de Por- « tugal, nous a accordé la faveur insigne de per- « mettre que cette intrigue fût découverte dès son « origine, en vous mettant entre les mains ce « moine et les papiers et lettres dont il était por- « teur. Les coupables pourront être châtiés, et la « fidélité et bonne réputation des bons Portugais « demeurera ainsi encore mieux établie *. »

Philippe III recommandait au vice-roi de faire

1 Lettre de Philippe 111 un duc île Medina-Sidonia, datée de Valladolid, du 7 mars tf>03. — Archives de Siiuancas. Estado. Liasse 197.

- lettre de Philippe III a IK Chrhlnvam de Moura, datée de Yalladolid, du 7 murs IC»0:J. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 107.

revenir Fray Boaventura en Espagne, et surtout de donner désordres pour les arrestations du chanoine Tavares et de Bernardinode Souza, déjà reconnus complices, d'après les papiers saisis sur Fray Este vam et sur Marco Tulio.

Christovam de Moura se mit en mesure d'exécuter les ordres du roi. En conséquence, il chargea I). Alfonso d'Aguilar, qu'il fit accompagner de quelques arquebusiers, de conduire Fray Boaventura à San-Lucar, en l'acheminant par Abrantes. A San-Lucar, il devait le remettre aux mains du duc de Medina-Sidonia.

Dans le compte rendu à Philippe III de l'expédition du prisonnier, Christovam de Moura dit à son maître que l'arrestation simultanée des deux prêtres paraît en effet un événement préparé par une détermination divine. L'affaire, selon lui, était de nature à amener de graves complications, mais qu'il avait, du reste, déjà prévues, lorsque, trois ans auparavant, au début de cette intrigue, il avait prié le roi de faire venir l'imposteur en Portugal, et de l'exposer à la curiosité et au jugement du public. « Je suis encore du même avis, ajoutait-il, « et on aurait ainsi coupé le mal par la racine. »

Christovam de Moura terminait en disant qu i! était d'avis que les coupables, du moins ceux qui avaient commis le crime en Portugal, devaient y être traduits devant la juridiction du pays. Il pensait que si on 1rs faisait juger en Espagne, par des juges espagnols, les Portugais ne mauque-

raient pas d'alléguer que les choses s'étant passées eu cette occasion d'une manière irrégulière, c'étaient là des inventions tendant à compromettre ceux qui n'avaient point d'affection pour l'Espagne *.

Le 25 mars, Fray Boaventura arrivait à San- Lucar et était, sans délai, écroué dans la prison où se trouvaient déjà Marco Tulio et ses complices. Tandis que D. Francisco de Mandojana instruisait le procès des laïques, D. Luciano de Negron, archidiacre et chanoine de Séville, commissionné par le nonce, prenait connaissance, en qualité de juge apostolique, des charges qui pesaient sur les deux prêtres arrêtés.

On apporta le plus grand soin dans le procès. On commença par établir la mort du roi D. Sébastien sur le champ de bataille d'Àlcacer-el-Kébir. Trois témoins oculaires, qui vivaient encore, attestèrent cette mort et en rapportèrent les circonstances telles qu'elles ont été exposées par nous dans cet ouvrage. Plusieurs autres témoins, s' appuyant sur la notoriété de ce fait, déposèrent de leur intime conviction à cet égard. Un nombre de témoins fort considérable rapporta ce qu'il savait de particulier et d'authentique touchant les traits du visage, les marques et signes du roi D. Sébastien, lesquels n'offraient aucune ressemblance avec ceux de

1 Lettre de I). Christovam de Moura nu Roi, datée de Lisbonne, du 20 murs 1003. Archives de Simancas. Estndn. Liasse 19.5.

l'homme qui usurpait sou nom. Ainsi, disaient-ils, le monarque portugais, s'il était encore vivant, aurait près de cinquante ans, tandis que Marco Tulio paraissait moins âgé. Le roi était robuste, blanc de teint, avait la lèvre inférieure un peu charnue et projetée en avant; il était roux et avait les yeux grands et bleus, tandis que Marco Tulio paraissait d'une complexion faible," était brun de figure et avait la barbe, les cheveux et les cils noirs *.

Tous les efforts tentés auprès de l'imposteur pour lui faire confesser la vérité demeurèrent inutiles.

Il débita les fables et les histoires invraisemblables que nous savons, sans pouvoir toutefois nier ses. rapports avec les deux prêtres et avec ses autres complices; mais, contrairement au système des imposteurs ses devanciers, qui, ainsi qu'on l'a vu, se défendaient plus ou moins de s'être donnés pour le roi D. Sébastien, il soutenait avec insistance qu'il était bien, lui, cet auguste personnage. En cette qualité, il lui arriva même quelquefois de refuser de répondre, sous prétexte qu'on l'appelait d'un nom qui n'était pas le sien ; attitude ferme et qui nous paraît d'autant plus extraordinaire que Marco Tulio était loin d'être doué d'un caractère énergique.

' Lettre de D. Luciano de Negron au RoU datée du 1er juillet 1603. — Mémorial del Pleito contra Fray Estevan, Fray Boavenlura y Fray Francisco Ansaldo. Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.

Sou langage riait un composé «1 italien, do portugais et d'un peu d'espagnol. Aux questions qu'on lui adressait, il répondait avec assez d à-propos, tant qu'il s'agissait de choses générales; mais dès qu'on senquérait des détails précis ou personnels, il répondait ordinairement de travers, disant qu'il ne se souvenait plus de ces choses, et môme il lui arrivait parfois de refuser formellement de répondre. Son interrogatoire du reste présentait tout à fait le même caractère que celui qu'il avait suhi à Naplcs. 11 devait cependant avoir acquis quelques connaissances de plus de la langue et des choses du Portugal, par les rapports qu'il avait entretenus depuis lors avec ses partisans et ses complices portugais, et par la lecture des livres et des papiers qu'ils lui avaient fournis.

Il écrivit, au surplus, une longue déclaration ou mémoire qu'il remit au juge. C'était une fastidieuse énumération de ses peines et aventures, toujours au point de vue de sa prétendue royauté. Il y disait avoir été reconnu à Venise par plusieurs Portugais, et, en parlant de son procès àNaples, il prétendait que le vice-roi, comte de Lemos, l avait reconnu aussi pour le vrai roi D. Sébastien, et lui avait demandé pardon de ne pouvoir le traiter comme tel, à cause de l'obéissance qu'il devait à son maître. Il ajoutait qu'il lui avait conseillé de reuoncer à son royaume de Portugal et de se retirer dans quelque lieu ignoré ; niais que, sur son refus de suivre ce conseil, le vice-roi avait alors déclaré publique-

nient qu'il était Calabrais et marié à une femme de Messine. On avait forcé de déposer en ce sens une femme ayant pour mari un certain Marco Tulio ; cette femme, mise en sa présence, non-seulement n'avait pas osé persister dans sa déposition, mais avait avoué, au contraire, ne l'avoir jamais connu. Cependant, intimidée par le vice-roi, elle avait signé tout ce qu'on avait voulu, publiant ensuite partout qu'elle y avait été contrainte.

C'est ainsi que Marco Tulio interprétait le procès de Naples. C'était aussi la version que ses partisans faisaient courir, version augmentée et amplifiée, selon les besoins de la cause, et qui trouva du crédit même auprès de personnes indépendantes et désintéressées.

Marco Tulio terminait son factum en soutenant l'incompétence du roi catholique à être juge dans une cause où il était partie intéressée. Il concluait à ce que cette affaire fût renvoyée à la décision d'un arbitre, souverain ou prince étranger, et, selon son habitude, il terminait en signant : « Le « roi D. Sébastien 1. »

' Causa y sentemia de Marco Tulio Canon. Manuscrit de la Bibliothèque nationale de Madrid, Codex C. c., fol. 73, chap. v.

Page 1