‹ Les faux don SébastienChapitre 27 sur 54 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ias procès des deux prêtres. — Aveux de Fray Estevam, qui proteste de sa bonne foi. — Confrontation de Marco Tulio avec un portrait de D. Sébastien. — Hésitations de Fray Estevam. — Détails fur les moyens employés par lui pour favoriser la causo de l'imposteur. — Il écrit un nu-moire qu'il appelle sa déclaration testamentaire. — Avenx de Fray Boaventura et des autres complices. — Christovaiu de Moura ne réussit pas à s'em-' parer des principaux partisans do l'imposteur en Portugal. — Lettres du vice-roi à Philippe III et au secrétaire d'Etat D. Pedro Franquesa. — Marco Tulio mis à la question. — Il fait des révélations qui confirment les aveux faits précédemment à Naples. — Censidéiations sur le caiactère do Marco Tulio et sur la manière dont il a joué son rôle.

D. Luciano de Negron, de son côté, instruisait le procès des deux prêtres. Fray Estevam ne fit pas difficulté d'avouer toutes ses menées en faveur de son prétendu roi et de révéler les noms des complices avec lesquels il s'était mis en rapport. Il protestait de son honnêteté et de sa bonne foi et croyait sincèrement, disait-il, que Marco Tulio était bien le roi D. Sébastien. Il affirmait avoir agi en tout selon les inspirations de sa conscience, non dans le but de troubler la paix publique, mais bien plutôt. de la rendre plus stable et plus solide. Ce

bienfait, ajoutait-il, devait être la conséquence de la rentrée* dans son royaume de ce «roi miraculeux, » et cela d'autant plus naturellement, qu'il avait entendu répéter que le roi D. Philippe enchanté d'apprendre que son neveu était vivant s'empresserait de lui rendre ses États. Il soutenait aussi n'avoir donné à Marco Tulio, ni verbalement ni par écrit, aucun conseil tendant à l'engager à tromper qui que ce fût, mais lui avoir recommandé au contraire de bien réfléchir à ses assertions, parce que s'il lui arrivait de dire ou d'écrire quelque chose d'inexact, cela ferait soupçonner tout le reste de fausseté. C'était ainsi qu'il l'avait averti que le comte de Redondo, dont il demandait des nouvelles, et qui se trouvait à Lisbonne, ne pouvait pas être celui qui avait été en Afrique et avec lequel il prétendait s'être échappé du champ de bataille d'Alcacer-el-Kébir, mais bien son frère. Il disait enfin que, voyant qu'il ne répondait pas exactement à quelques questions et qu'il prenait par exemple le bourg d'Almeirim pour une ville et paraissait ne rien savoir touchant le palais de Xabregas, il avait attribué cela à un défaut de mémoire.

Le juge lui ayant demandé s'il avait vu le roi,

et s'il se souvenait de sa figure et de ses traits, il répondit qu'il s'en souvenait parfaitement, et en fit même une description sommaire.

Interrogé encore sur ce qu'il pensait de la ressemblance del'imposteur et d'un portrait du monar-

que portugais qu'on lui présenta, il répondit sans hésitation que, sauf quelques légers détails,' ce portrait était ressemblant. Immédiatement après, on le mit en présence de Marco Tulioet on lui fitobser- t ver qu'il y avait entre lui et le portrait des différences essentielles. Fray Estevam convint qu'en effet il n'y avait pas de ressemblance pour ce qui était de la couleur du visage, des cheveux et de la barbe ; mais qu'à tout prendre, l'ensemble était pareil, et que la différence, si tranchée qu'elle pariit, pourrait être le résultat des années. « Du reste, ajouta-t-il, « en face des objections qui me sont faites, « et eu égard à ce que le personnage dont il « s'agit ne répond pas à propos à quelques ques- « tions qui lui sont posées, je déclare éprouver « des scrupules de conscience et avoir l'intention « d'en référer à mon confesseur1 . »

Quelques jours après, il confessa, tout en protestant toujours de sa bonne foi, qu'en effet il avait été induit en erreur, que la passion l'avait aveuglé et que Marco Tulio ne pouvait pas être le roi D.Sébastien de Portugal \

En d'autres interrogatoires, l'accusé dit qu'à

* Lettre de D. Luciano de Negron au Roi, datée du 6 avril 1603. — Sumario de las confesiones de Fray Estevan, de Fray Boaventura y de Fray Francisco Ansaldo. Archives de Simancas. Eslado. Liasse 197.

* Lettre de D. Luciano de Negron au Roi, datée du 6 avril 1603. — Sumario de las confesiones de Fray Estevan, de Fray Boaventura y de Fray Francisco Ansaldo. Archives de Simancas. Estado. Liasse 197. — Mémorial del Pleilo criminal contra Fray Estevan, Fray Boaventura y Fray Francisco Ansaldo, envoyé au Roi par D. Luciano de Negron, en lettre datée du l«r juillet 1603. — Sumario de las confesiones de Fray Estevan. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.

l'époque où l'aventurier était en prison à Naples, il avait, lui, Fray Estevam, écrit à Diogo Botelho pour l'engager à se procurer de l'argent dans le but de favoriser l'évasion du prisonnier, et qu'un Portugais nommé Sueiro, qui était allé en Portugal et auquel il avait donné des lettres de recommandation, était parvenu à réunit* la somme nécessaire pour l'accomplissement de ce projet. 11 ajouta qu'en France il avait affirmé à plusieurs personnes que le prisonnier qui était à Naples était le roi D. Sébastien. Il avait notamment donné cette assurance au duc de Guise, gouverneur de Provence, au général des galères, et à un gentilhomme français qui l'accompagnait ; ce gentilhomme lui dit qu'il connaissait Sueiro, qui lui avait parlé, croyait-il, de l'affaire du prétendu roi. Il lui offrit même de l'argent, ajoutant qu'il avait six mille ducats dans la banque de Lyon.

A cette occasion, il dit que Marco Tulio avait dessiné ou fait dessiner une espèce de blason ou de devise dont il se proposait de faire usage. C'était, au centre, un phénix ; à l'une des extrémités supérieures, un soleil; et, plus bas, un aigle qui tenait dans les serres un aiglon auquel il faisait regarder le soleil; au bas, il y avait une barque de laquelle sortait un homme, revêtu d'une armure et tenant une croix à la main ,.

1 Lettre de D. Luciano de Negron au rot, datée du l>r juillet 1603. — Mémorial del Pleito contra Fray Estevan% Fray Boaventura y Fray

Fray Estevam déclara aussi que D. Joam de Castro l'avait assuré qu'il avait remis au roi de France une espèce de lettre de créance de Marco Tulio, signée : « Frère de Votre Majesté, le4roi D. Sébastien de « Portugal. » Henri IV, après en avoir pris connaissance, se serait informé avec le plus grand soin de l'affaire. Il serait résulté de cette entrevue, que le monarque français aurait écrit au grandduc de Toscane en faveur de l'homme que ce prince avait fait emprisonner, et, ne s' arrêtant pas là, il aurait chargé D. Joam de Castro d'aller en Portugal, pour lui rendre ensuite compte de l'état des esprits et pour évaluer le nombre de troupes qu'il serait nécessaire d'y envoyer afin d'y tenter un coup de main, au cas où l'affaire présenterait quelque chance de succès \

Quelques jours après, Fray Estevam écrivait une espèce de rétractation de ses aveux précédents, en tant qu'ils portaient sur l'impossibilité de continuer à tenir Marco Tulio pour le roi D. Sébastien.

Retombant dans ses anciennes erreurs, il affirmait de nouveau la royauté de son protégé et expliquait ses désaveux sur ce point capital, en prétendant qu'ils lui avaient été arrachés à force d'insis—

Francisco Ansaldo. Archives de Simancas. Estado. Liasse 197. — D. Joam de Castro. — Discurso da vida do sempre bem vindo e apparecldo rey D. Sébastian** etc. , chap. xxii.

1 Lettre de D. Luciano de Negron au roi, datée du 1er juillet 1603. — Mémorial del Pleito contra Fray Ettevan, Fray Boaventura y Fray Francisco Ansaldo. Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.

tances et d'obsessions. Puis, se rétractant bientôt une seconde fois et reconnaissant qu'il s'était trompé, il écrivit ce qu'il appela sa déposition testamentaire.

Cette pièce commence par une citation latine :

o Qui stat, videat ne codai, quia nemo potest cor- . <( rigere quem Deus despexerit, et maledictus est qui « confidit in hominem. »

Après quoi, il dit avoir eu la * tête tournée par les prophéties appelées de Santo-Isidro, de Bandarra, de la Sibylle et de Nostradamus, et par les assertions de D. Joara de Castro, qui, cinq mois avant que le bruit de la venue du roi D. Sébastien à Venise se répandît, lui écrivait que l'année 1598 ne finirait pas sans que, aux termes des prophéties, ce prince ne revînt; or, poursuit-il, « comme il est aisé de s'abuser lors- « qu'on désire qu'une chose arrive, moi et tous les « Portugais qui allâmes reconnaître l'homme de « Venise, étions d'avance à moitié convaincus qu'il « était le roi D. Sébastien.

« Sans parler, continue-t-il, d'une foule d'écrits « parus à ce sujet, D. Joam de Castro, notamment, « a publié à Paris un livre tel, que ceux qui le « liront resteront sérieusement convaincus que « l'individu dont il s'agit est véritablement le « monarque portugais. Nous étions complètement « aveuglés, et ce n'est qu'à présent, en réflé- « chissant aux raisons que nous avions de douter « ou de ne pas croire, ce n'est qu'à présent que

« je me dis, que si un âne ou une brute1 avait « pesé ces raisons avec les yeux ouverts, il ne « pourrait pas s'être trompé.

« Pantaléon Pessoa, poursuit-il, fut un des pre- « miers à parler à Venise à cet homme, qui lui « dit que le duc d'Aveiro et autres siens compa- « gnons viendraient le rejoindre avant huit jours; « mais les huit jours s'écoulèrent et il n'en fut pas « question. U refusait toujours d'ailleurs, sous « divers prétextes, de faire connaître où ils « étaient, et il ne faisait même plus mention « d'eux dans une lettre qu'il adressa au Saint>- « Père, pour le supplier de lui accorder aide et « protection et de le réclamer pour le faire juger « à Rome.

« A Venise, il prétendait avoir été volé par « quelques domestiques, dont il ne manquait pas « de citer les noms et la nationalité : c'étaient Aies- « sandro, Véronais, Diego, Espagnol, Petrucio, « Napolitain, et autres ; mais, après sa mise en li- « berté , il ne nous en parla plus, et cependant il « aurait pu dire bien des choses pendant la soirée « qu'il passa avec les Portugais.

« Dans ses réponses faites aux questions qui lui « étaient posées par les juges vénitiens, il n'était « pas toujours d'accord avec lui-même, tout en « soutenant constamment qu'il avait séjourné en « Ethiopie. Lorsque ces contradictions arrivaient à

' Un asno y un brulo animal.

« la connaissance des Portugais qui sollicitaient sa « liberté, on les attribuait à de faux rapports.

« Au commencement, c'est-à-dire avant son « arrestation, Pantaléon Pessoa écrivait que c'était « Fray Chrysostôme qui l'avait engagé à s'occuper « de cette affaire, et que cet homme, qui parlait « presque exclusivement sicilien, lui inspirait dès « lors des doutes sérieux.

« Nuno da Costa, qui lut un des premiers à en- « trer en relations avec cet imposteur, m'a avoué « que, causant ensemble, il lui avait dit que le pont « de Coïmbre était un pont de bateaux , lorsque « bien longtemps avant que le roi D. Sébastien ne « partît pour l'expédition d'Afrique, ce pont était « en belles pierres de taille.

« Les gens avec qui il vivait à Venise, sur- « tout dans les premiers temps, et dont il tirait de « l'argent, étaient, à l'exception de l'archevêque (4 de Spalato et de quatre ou six Italiens, de la plus « triste espèce. Il se plaisait cependant dans ce mi- « lieu, et aimait à se parer des beaux vêtements « qu'il devait à leurs libéralités.

« Tout cela aurait dû, continuait Fray Estevam, « nous ouvrir les yeux ; mais lorsque j'arrivai à « Venise, Marco Tulio était déjà en prison et nous « oubliâmes tous ses antécédents, dont le récit « glissait dans notre esprit sans s'y arrêter, séduits « que nous étions par les exercices de dévotion de « cet homme et par la sainte vie qu'il menait en « prison.

« Les Portugais qui s'occupaient de lui souci geaient bien quelquefois à tout ce qu'il y avait « d'invraisemblable dans les contes qu'il faisait, et « au peu de dignité qu'il montrait pour un roi ; « mais Fray Chrysostôme, qui avait été le premier « à se laisser séduire , parce qu'il l'avait vu ré- « pandre des larmes en songeant aux malheurs « qu'avait causés l'expédition d'Afrique, Fray Chry- « sostôme leur disait : « Ne vous en étonnez pas ! « Dieu l'a abandonné quelque temps, comme Na- « buchodonosor, qui mangeait de l'herbe et n'avait « plus la conscience de ce qu'il avait été. »

« La foi de D. Joam de Castro, qui arriva aussi à « Venise lorsque le prétendu roi était déjà en pri- « son, parut aussi vaciller un instant, en enten- « dant tout ce que l'on rapportait. 11 a été même « jusqu'à admettre que la Seigneurie avait caché « celui que nous croyions être le vrai roi et lui « avait substitué l'homme dont il est question. Tou- « tefois il ne tarda pas à retomber dans les illusions « communes aux autres Portugais au sujet de cet « individu, et à nous répéter que les épreuves, « les tribulations, les malheurs et la pauvreté lui « avaient enlevé la conscience de sa propre di- « gnité , et faussé le jugement au point de s'être « trouvé à son aise et à sa place avec les gens au « milieu desquels il avait vécu.

« Nous aurions dû remarquer, disait en terminant « Fray Eslevam, qu'il signait : « le roi D. Sébastien, » « et quelquefois « le roi D. Sébastien de Portugal, »

« ce qui était contraire aux usages et ce qu'un « prince portugais n'aurait pas fait, n'ayant ja- « mais manqué de signer dans les lettres de chan- « cellerie « Roi » ou « le Roi » (Rey ou El Rey), et « en toute autre occasion simplement son nom1. »

Telle fut la déclaration testamentaire de Fray Estevam de Sampayo. Il la terminait en déplorant de nouveau les erreurs dans lesquelles il était tombé et en protestant de sa bonne foi.

Quant à Fray Boaventura, il fit des aveux complets, et sa déposition confirma les faits que nous avons reproduits. Il déclara avoir vu et connu le roi D. Sébastien, et lorsqu'on lui montra le portrait de ce roi et qu'on le mit en présence de Marco Tulio, ainsi qu'on l'avait fait pour Fray Estevam, il convint que le prisonnier ne ressemblait pas au monarque portugais dont il voulait usurper les prérogatives, et que lui-même avait été induit en erreur*.

Il ajouta qu'il avait vu Marco Tulio pour la première fois à bord de la galère, qu'il lui avait bien semblé que ce n'était point là le roi; mais, qu'en présence de ce que Fray Estevam lui avait raconté et

1 Lettre de D. Lutiano de Negron au Roi, datée du l*r juillet 1603. — Mémorial del Pleito contra Fray Estevan, Fray Boaventura y Fray Francisco Ansaldo. — Archives de Simancas Estado. Liasse 197.

s Lettre de D. Luciano de Negron au Roiy datée du 6 avril 1603. — Sumario de las confesiones de Fray Estevan, Fray Boaventura y Fray Francisco Ansaldo. — Lettre de D. Luciano de Negron au Roi, datée du l*r juillet 1603. — Mémorial del Pleito contra Fray Estevan, Fray Boaventura y Fray Francisco Ansaldo. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.

de l'état avancé où se trouvait l'affaire, il n'y regarda pas de si près, et se décida à porter en Portugal les lettres qu'on lui avait confiées1.

Il avoua que, lorsqu'à Saint-Jean-de-Luz il se sépara de Fray Estevam, celui-ci lui avait donné une espèce de lettre de créance pour Marco Tulio ; qu'il l'ouvrit en chemin, et que voyant que Fray Estevam disait de lui qu'il était un bon Portugais, dans lequel on pouvait avofr confiance, mais qu'il « n'était pas gentilhomme, » il la déchira*.

Les autres accusés firent des aveux plus ou moins intéressants, plus ou moins explicites, constatant des faits déjà connus et qui se complètent les uns par les autres.

Pendant que le procès suivait son cours à San- Lucar-de-Barrameda, Christovam de Moura employait en Portugal tous les moyens en son pouvoir pour mettre la main sur les personnes qui se trouvaient compromises par les aveux des deux prêtres.

Cette affaire préoccupait depuis longtemps le vice-roi de Portugal. Dès l'année 1601, lorsque Marco Tulio était encore dans les prisons de

1 Lettre de D. Luciano de Negron au Roi% datée du 6 avril 1603. — Sumario de las confesiones de Fray Eslevan, Fray Boaventura y Fray Francisco Ansaldo. — Lettre de D. Luciano de Negron au Roi, datée du 1er juillet 1603. — Mémorial del Pleito contra Fray Eslevan, Fray Boaventura y Fray Francisco Ansaldo. — Archives de Simancas. Estndo. Liasse 197.

a Lettre de D. Luciano de Negron au Roi, datée du 1er juillet 1603. — Mémorial del Pleito contra Fray Estevan, Fray Boaventura y Fray Francisco Ansaldo. — Sumario de las confesiones de Fray Boaventura. — Archive» de Simancas. Estado. Liasse 197.

Naples, il informait le gouvernement espagnol de l'agitation produite en Portugal par l'apparition de ce nouvel intrigant, et des inquiétudes • que lui causaient les menées des Portugais émigrés en France1.

Cependant, et quel que fût le zèle employé, les recherches que Ton fit pour arrêter les principaux coupables, Antonio Tavares, Bernardino de Souza, Salvador Moreira et Thomé da Cruz, n'aboutirent à rien. Us avaient réussi à se réfugier à l'étranger.

Christovam de Moura, en exprimant tous ses regrets au roi de ce résultat négatif, lui promettait de mettre tout en œuvre pour conduire cette affaire à bon terme1.

Dans une autre lettre, adressée au secrétaire d'Etat D. Pedro Franquesa, il dit que cette intrigue est si grossière qu'il est honteux qu'il se rencontre dans son pays natal des gens assez dépourvus de bon sens pour y croire. « La situation, ajoute-t-il, « n'est pas grave; mais il faut bien examiner « l'affaire et punir les coupables. Une fois que « le principal accusé, cause originelle du mal, sera « pendu, les ignorants seront détrompés, et tout « rentrera dans l'ordre 3. »

1 Consulta del Consejo de Portugal sobre loi avisos que envia el viso-rey de Poriwjal. 7 juillet 1601. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.

* Lettres de Christovam de Moura au roi Philippe M, datées de Lisbonne., du 2 et du 13 avril 1603. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.

1 Lettre de D. Christovam de Moura à D. Pedro Franquesa, datée de Lisbonne, du 2 avril 1603. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 107.

Toutefois, à San-Lucar-de-Barrameda, le duc de Medina-Sidonia et D. Francisco de Mandojana, malgré tous leurs efforts, ne pouvaient parvenir à obtenir de Marco Tulio l'aveu de son imposture. Enfin, les menaces et les exhortations n'ayant produit aucun effet, on se décida à lui appliquer la torture.

La tâche du bourreau fut plus facile que celle des instructeurs du procès, car au premier tour de corde la nature peu énergique du patient céda tout à coup aux atteintes de la douleur, et il fit des révélations qui confirmèrent celles qu'il avait faites à Naples deux années auparavant ±.

Son nom, dit-il, était Marco Tulio Catizone , né à Taverna, dans la Calabre. Il était fils de Hippolyte Catizone et de Britonia Cortez» Il s'était marié, à Messine, à la nommée Paula de Trento % et n'exerçait aucun métier. Il avait fait ses humanités et savait quelque peu la poésie. Ayant quitté son pays natal très-jeune, depuis environ vingt ans, il était allé de côté et d'autre pour satisfaire sa curiosité. Après avoir été à Rome, il était venu à Vérone vers le commencement de 1598. 11 y avait séjourné quatre ou cinq mois, logeant chez un

1 Lettre du duc de Medina-Sidonia au Roi, datée du 22 avril 1603. — Archives de Simancas. Ettado. Liasse 197.

2 Dans le procès fait à Naples, l'imposteur nomme sa femme Paula Gallardeta. Il est naturel que ce fût là son nom, et Trento le nom de la ville dont la famille était originaire. De même, à Naples, le prénom de sa mère n'est pas Brilonia, mais Pctronia, que nous croyons être le vrai, attribuant la différence ànne faute ou erreur de celui qui a dressé l'acte ou Ta copié.

tailleur nommé missèr Bautista Zara, et s'était fait appeler D. Diego de Aragon, parce qu'on lui avait dit qu'il ressemblait à un gentilhomme de ce nom. Il était allé ensuite à Ferrare, au moment où le pape s'y trouvait, et de là à Venise, où il vivait comme il pouvait, c'est-à-dire de ce qu'on lui donnait. Se trouvant un jour dans une église, il fut abordé par un capitaine vénitien nommé Phebo, et par trois ou quatre Portugais, qui lui dirent qu'il ressemblait à D. Sébastien, et que peut-être il n'était autre que ce roi. Ces mêmes individus vinrent ensuite le trouver chez un nommé Gerolamo Megliori, où il logeait àSan-Benedeto, prétendant toujours avec insistance qu'il était le roi D. Sébastien, et voulant savoir pour quelles raisons il se cachait; qu'alors son hôte apporta un portrait du monarque portugais. On jugea qu'il ressemblait à ce portrait, et, à force d'obsessions, il finit par se décider à jouer le rôle qu'on lui imposait.

Il dit ensuite comment, le 24 novembre 1598, il avait été arrêté par ordre de la Seigneurie , et comment, pendant qu'on instruisait son procès, il avait appris que plusieurs Portugais faisaient des efforts pour le mettre en liberté.

Il raconta que Fray Estevam lui faisait parvenir quelques billets, tantôt dans un pain, tantôt par les mains d'un médecin qui le soignait. C'est ainsi qu'il entretenait une correspondance avec ce prêtre, qui l'engageant à la patience, le tenait au

courant de ce qui se passait ét des démarches que l'on tentait en sa faveur.

Il dit qu'tin gentilhomme vénitien, qui était avec lui en prison, et avait des livres portugais les lui prêtait. Ce fut ainsi qu'il commença à apprendre la langue portugaise. Il étudia encore cette langue à Naples et dans la galère. Il reconnaissait au surplus n'avoir jamais été en Portugal.

Après avoir parlé de sa mise en liberté à Venise, et de son arrestation à Florence, il ajouta qu'à Naples, ayant été mis en prison au Castel-del-TJovo, le comte de Lemos lui fit faire son procès, et qu'il fut constaté qu'il était Calabrais; que lorsqu'il fut mis en présence de sa femme, celle-ci le reconnut; qu'ayant été condamné aux galères, là, comme en prison, beaucoup de Portugais venaient lui rendre visite et lui adressaient une foule de questions; enfin, qu'en parlant sans cesse du roi D. Sébastien et des choses du Portugal, il en était résulté qu'il avait appris ce qu'il ignorait, et qu'il répondait aux uns au moyen de ce qu'il avait entendu dire aux autres.

Pour tout le reste , il confirma les déclarations qu'il avait faites à Naples, et confessa les rapports qu'il entretenait en dernier lieu avec les deux prêtres, avec Antonio Mendes, Annibal Balsamo et les autres complices 1 .

4 Lettre de D. Francisco de Mandojana au Roi, datée du 22 avril 1603. — Confesion de Marco Tulio en et tormento. — Reladon del Pleito que se ha fulminado contra Marco Tulio y sux cumplices. (8 juin 1603.) — Archives de Siraancas. Estado. Liasse 197.

Les révélations de Marco Tulio, on le voit, laissent quelques points dans l'obscurité, tels que la manière dont il employa son temps depuis le jour où il quitta Taverna jusqu'à l'année 1598, époque où il se rendit à Rome, de là à Vérone, puis à Venise. Elles ne donnent pas davantage des détails bien précis sur la cause qui le porta à jouer le rôle de D. Sébastien.

Il serait difficile de savoir si cette cause déterminante est bien celle qu'il indique. Avait-il cédé aux sollicitations et aux obsessions de quelques Portugais dont il s'abstient de dire les noms? Ou bien, connaissant l'histoire de D. Sébastien et celle des précédents usurpateurs de sa personnalité, s'était-il mis en tête de renouveler l'entreprise, en se faisant passer à son tour pour le prince portugais? On ne peut que se perdre en conjectures à cet égard.

Il avait du reste des dispositions pour ces sortes de substitutions de personnes, car il avoue s'être déjà approprié le nom de D. Diego de Aragon, sous prétexte que ce personnage lui ressemblait. Mais, soit qu'il ait cédé aux conseils d'autrui, soit qu'il n'ait agi que par sa propre initiative, ou bien qu'il ait été incité par ces deux causes à la fois, il paraît clairement que son intelligence fort médiocre et ses instincts peu élevés étaient loiti de correspondre aux nécessités de l'intrigue dont il était devenu le héros.

Sans nul doute, ces vices de nature ont dû le

faire hésiter plus d'une fois dans l'accomplissement d'une entreprise qui demandait une âme bien autrement trempée que la sienne. Aussi en le voyant s'accommoder de tous les régimes, même de celui des galères, pourvu qu'on s'occupât de le pourvoir d'argent, on peut presque affirmer que son ambition , tout en tirant quelque vanité du rôle qu'il jouait, se bornait à peu près à vouloir bien vivre aux dépens des crédules et des dupes que la fortune mettrait sur son chemin. En résumé, il semblait faire un métier, et ce métier n'était pas mauvais au point de vue matériel. C'est donc à son insu, et par la force des circonstances qu'il devint pour ainsi dire un personnage important, sans qu'il se doutât même, au début, des proportions que son rôle devait prendre.

Le peu d'insistance que l'on mit à se faire donner par Marco Tulio des détails sur sa vie et sur les diverses phases de son aventure, s'explique facilement. Le juge, peu désireux de connaître ces particularités, tenait principalement à constater l'identité du coupable et à obtenir l'aveu de son imposture.

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