‹ Les faux don SébastienChapitre 4 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Préparatifs de l'expédition. — Détails sur sa composition. — Moyens employés pour se créer des ressources. — Excitations du schérif Moulai- Ahmed. — Départ de l'expédition.

Cependant D. Sébastien ne songeait plus qu'aux apprêts de son expédition. Le duc d'Albe était d'avis qu'il ne fallait pas l'entreprendre avec moins de quinze mille hommes, italiens, espagnols et allemands, bien exercés. En effet, le roi ne pouvait alors disposer que d'un petit nombre de soldats portugais.

Ses meilleures troupes se trouvaient dans les Indes, et il était obligé de composer une armée de troupes étrangères, rompues au métier de la guerre comme l'étaient à cette époque celles de l'Italie, de l'Espagne et de l'Allemagne.

Le roi de Portugal s'adressa au graud^duc de Toscane pour avoir trois ou quatre mille soldats italiens, et à Guillaume de Nassau pour en obtenir un pareil nombre d'allemands. N'ayant plus rien;

à attendre de Philippe II, il fit faire à ses frais des enrôlements particuliers en Espagne. 11 ordonna à ses capitaines de lever dans ses propres États dix mille combattants. Et comme il était loin de pouvoir rassembler une cavalerie équivalente à celle des Africains, il s'efforça de rendre son infanterie d'autant plus nombreuse et plus solide. Il était si convaincu de l'impossibilité de lever une nombreuse cavalerie qu'il défendit qu'on se pourvût de chevaux sans son ordre et désigna les combattants qui auraient le droit d'en avoir, de sorte qu'un grand nombre de gentilshommes se virent forcés de faire la campagne à pied *.

L'Etat étant pauvre et obéré, on eut recours à toute sorte d'expédients financiers pour solder les troupes et les autres frais de l'expédition. On frappa d'abord des impôts extraordinaires sur le peuple, qui ne manqua pas de pousser des cris et des malédictions. On demanda aux gens d'église le tiers de leur revenu; ils s'y refusèrent; et tout ce qu'on en put obtenir fut un don gratuit de cinquante mille ducats. On extorqua aux chrétiens nouveaux, juifs convertis, deux cent vingt-cinq mille ducats, et, pour colorer cette violence, on promit que s'il leur arrivait de pécher contre les lois de l'inquisition, on ne les dépouillerait plus, comme autrefois, de la totalité de leurs biens. On augmenta la ga-

1 Conçstaggio : IJnhme tM reijim ni Poi tvyallo alla connut rii Casliglta, etc., jiv. 1er, page 21.

belle ou impôt sur le sel. On fit coutribuer les gentilshommes, malgré leur vrve opposition. On décréta que les réaux de Castille, qui n'avaient pas cours auparavant dans le pays, y seraient reçus comme monnaie courante, mais avec une plusvalue d'un neuvième , le gouvernement , sans doute, s'étant réservé la première émission, pour faire entrer ce neuvième dans ses caisses. C'était un cours forcé, avec aggravation de banqueroute partielle \

Tous ces expédients ne remplirent qu'imparfaitement lès coffres de l'Etat, aussi dut-on resserrer dans d'étroites limites les enrôlements à l'étranger. Faute d'argent, on ne put obtenir de troupes de la part du grand-duc de Toscane. Le contingent italien se borna à six ou sept cents hommes des États pontificaux qu'on se procura, h l'insu du Saint- Père, par un singulier hasard.

Un anglais, Thomas Esternulie, nouvellement créé marquis de Lénster par le Pape, avait embarqué cette petite troupe a Civita-Vecchia, sur un navire génois, pour la conduire en Irlande et combattre avec elle les soldats de l'hérétique reine Elisabeth*. Il fit relâche à Lisbonne au moment où le roi était dans toute l'ardeur de ses prépara-

' Concsiaggio : inione del régna di l'orlogallo alla corana di Casli,jliay etc., liv. I", pages 14, 15 et 10.

2 Conestaggio : /</<?/><, pages 21! verso et 23. — Fray Bcrnurdo da Cruz : Chrunka de El lley I). Sebasliam, cit. xi.v, pages 180 et 187. — Jeronymo de Mendoça : Jamada de Afrie.a% ch. i, page 7.

Nous ne garantissons pas l'orthographe du nom do l'Anglais commandant les Italiens. Conestaggio le nomme le marquis Thomas I&ternulie. Fr. Ber--

tifs. D. Sébastien, à défaut de troupes toscanes, voulut avoir au moins cette poignée d'Italiens. Il les fît débarquer et loger à Oeiras, près des bouches du Tage. Il alla les voir ensuite et fut frappé de leur belle ordonnance et de leur discipline ; de sorte qu'il proposa au néo-marquis de les prendre à son service pour l'expédition. Le temps pressait, et le pape était si loin, qu'avant d'obtenir son agrément l'armée portugaise se trouverait déjà en Afrique. Le marquis accepta. Ses hommes touchèrent aussitôt leur paie, et se trouvèrent de la sorte engagés au service du roi de Portugal. À défaut des hérétiques anglais, ils allaient combattre les infidèles du Maroc, ce qui ne devait être au fond qu'une seule et même chose pour ces zélés catholiques.

Ce fut ainsi que le Saint-Père contribua, sans le vouloir, à l'accroissement des forces de D. Sébas^ tien. Au surplus, Sa Sainteté jusque-là s'était contentée d'ouvrir ses trésors spirituels au champion royal, qui allait faire la guerre contre les mécréants. Pour tout subside, il lui avait concédé la bulle de la croisade.

En attendant le départ, les gentilshommes se livraient à d'énormes dépenses de toute sorte. Au lieu d'apprêter leurs armes et de se procurer de bonnes et solides armures, ils faisaient provision

nardo da Cruz, Estucli, marquis de Lcnster, et Mendoça, le marquis Sternoile. Aucune de ces orthographes ne nous paraît toutefois être la vraie. Peut-être serait-ce Sterling ou Stucley.

de riches pourpoints de soie et d'or et achetaient des armures de grand prix. Au lieu d'eau et de biscuit, ils se pourvoyaient de sucreries et de conserves. On avait des vases d'argent et des tentes doublées de soie. Chaque gentilhomme était équipé et approvisionné comme un roi; mais les soldats étaient mal nourris1. Que l'on était loin déjà de la loi somptuaire de 1570 édictée sous l'influence des révérends pères jésuites!

Pendant ce temps, le schérif Moulaï-Ahmed-ben- Abdallah, qui se tenait à Tanger, ne cessait d'exhorter par ses envoyés le roi D. Sébastien à pousser vivement ses préparatifs. 11 affirmait que dès que l'armée royale paraîtrait en Afrique, et que Ton saurait que c'était pour lui que l'expédition avait été décidée, la plupart des villes, des places fortes et des gens de guerre se soulèveraient contre Abdel-Melek et feraient leur soumission au roi de Portugal. Mais, en même temps, il conseillait soigneusement à son allié de ne pas venir lui-même en Maroc. 11 donnait pour motif que ce serait beaucoup plus dangereux qu'utile, car, disait-il, les Maures de son parti, en voyant le roi à la tète de son armée, l'accuseraient de vouloir assujettir tout le pays aux chrétiens et refuseraient alors probablement d'abandonner la cause d'Abd-el-Melek *.

Ces raisons fort justes en elles-mêmes révélaient

' Conestaggio : Unione del regno di Porfogallo alla corona di Casliglia, etc., i:v. I«r, page 21.

s Conestaggio : Idem, page 22.

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les craintes particulières du schérif. II pensait sagement que si le roi était vainqueur et présent sur les lieux, son ambition le pousserait à garder pour lui-même tous les fruits de la victoire. C'était bien là, en effet, le projet de D. Sébastien.

Sur ces entrefaites, un caïd, qui commandait à Arzilla pour Abd-el-Melek, le trahit en faveur du schérif Moulaï-Ahmed-ben-Abdallah, et livra cette place au gouverneur portugais de Tanger. Arzilla, ainsi que nous l'avons dit, avait déjà appartenu au Portugal, qui l'avait abandonnée en 1549.

La nouvelle de cette trahison acheva d'enflammer D. Sébastien, et son impatience de faire voile pour l'Afrique n'eut plus de frein. Il pressa, hâta toutes les dispositions à prendre pour son départ, assembla ses vaisseaux et y fit embarquer ses troupes.

Le 14 juin 1578, il se rendit, suivi d'un nombreux et brillant cortège, à l'église cathédrale de Lisbonne, pour y faire bénir l'étendard qu'il devait porter en Afrique; il voulut le tenir entre ses mains pendant la cérémonie, et le remit ensuite à D. Louis de Menezes, son grand porte-étendard.

On crut qu'au sortir de la cathédrale D. Sébastien retournerait encore à son palais , pour y attendre l'heure du départ; mais il se rendit à bord de la flotte; et, bien qu'il aurait voulu qu'on partît incontinent, nonobstant son extrême impatience, on ne put prendre la mer que dix jours plus tard. Pendant ce délai forcé, le jeune roi se tint cons-

tamment sur sa galère, afin d'activer par sa présence les derniers préparatifs *.

Le 24 juin, l'expédition, saluée par une foule de spectateurs accourue de tous les points du royaume, quitta le Tage à bord d'une flotte de plus de huit cents voiles, ayant pour amiral D. Diogo de Sousa.

Le roi avait pris le commandement supérieur et absolu de l'expédition. Il cmportdt, dit-on, une couronne d'or fermée, pour la poser sur sa tète lorsqu'il serait proclamé empereur du Maroc. L'aumônier Fernam da Silva avait composé et appris par cœur un sermon qu'il devait prononcer du haut de la chaire, pour célébrer, en cette circonstance imposante, le triomphe des chrétiens sur l'armée des infidèles2.

' Carta a um Ahbade da fieira. — Mauuscrit contemporain appartenant a la bibliothèque royale de Lisbonne, publié par les soins de M. de Lima Felner, membre de l'Académie royale des sciences, dans le Bibliophilo des mois de juillet et d'août 18/jQ.

» Fray Bernardo da Crus : Chronica de El iïey D. Sébastian, ch. n, pages 207 à 210.

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