‹ Les faux don SébastienChapitre 6 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Situation de» deux armées. — Leur fore* numérique. — Détails stratégiques. — La lutte sVngage. — Bataille d'Alcacer-el-Kebir. — Fan tes de D. Sébastien. — Courage inutile. — Défaite de l'armée chrétienne. — Mort de Moulaï-Ahmed-ben-Abdallah et d'Abd-el-Melek. — Appréciation des pertes des chrétiens et des Marocains. — Versions sur la fin du loi D. Sébastien.

L'armée chrétienne fut rangée dans l'ordre suivant :

L'infanterie, ayant l'artillerie sur son front, fut échelonnée en trois corps à peu près égaux.

A l'avant-garde marchaient les aventuriers ou volontaires portugais, ayant à leur droite les Allemands et à leur gauche les Espagnols et les Italiens. Là se trouvait l'élite des troupes de l'armée chrétienne.

Au centre étaient deux corps de fantassins portugais, et à l'arrière-garde d'autres forces portugaises, ayant, sur leur droite, entre elles et la cavalerie, tous les bagages de l'armée.

La cavalerie, formée en carrés, fut échelonnée

des deux côtés de l'infanterie. A gauche de celleci était placée la troupe dite escadron du roi, et au-dessous deux autres corps de cavaliers. A droite se massaient les escadrons portugais sous le commandement du duc d'Aveiro, puis la cavalerie de Tanger, et ensuite les cavaliers et les fantassins du schérif Mo ulai-Ahmed-ben- Abdallah. D. Sébastien et tous ses gentilshommes figuraient en tête de T escadron royal 1.

Enfin, de fortes files d'arquebusiers ou tirailleurs fermaient l'arrière-garde et couvraient les flancs de toute l'armée jusqu'à la hauteur de l'avantgarde 2.

On avait d'abord l'intention d'entourer l'armée de tous ses charrois, pour mettre obstacle à une surprise de- l'ennemi; mais l'attaque impétueuse des Marocains ne permit pas d'exécuter ce projet.

1 Quelques auteurs disent que les deux escadrons qui se trouvaient à ' l'avant-garde étaient formés en triangle. — Conestaggio : Unione del regno di Portogallo alla cornna di Castiglia. Liv. II, page 36. — San-Roman : Jornada y muerte iVel rey D. Sébastian. Edit. de 1603, pages 122 et 123. Cette, disposition se trouve également indiquée dans un plan contemporain de la bataille d'Alcucer-el-Kebir. Toutefois, les auteurs portugais <iue nous avo.^s déj;\ cités ne parlent point de cette forme triangulaire. Miguel Leitam d'Andrade (Miscellanea^ édit. de 162a, Dialogue VII, p. 177), dit : « Toute notre année était disposée en forme carrée, bien que Franchi « Conestaggio dise qu'elle était triangulaire. » Leitatn d'Andrade prit part à l'expédition et fut fuit prisonnier. A son retour en Poitugal, il publia sa Miscellanea, où Ton trouve beaucoup de détails* sur la malheureuse jouraée d'Alcacer-cl-Kebir.

1 Rtbollo da Silva : Invasion et occupation du Portugal en 1580 , etc., tome Ier, pages 212 à 216. — Fray Bernardo da Cruz : Chronica de El liey D. Sebasliam; chap. lxiii, pages 260 et 250. — Bayam : Portugal cuidadoso e lastimado com a vida e perda do senhor Rey D. Sebaxt>amy liv. V, chap. xtv, page 605. — Jeronymo de Mcndoça : Jornada de Africa, chap. iv et v. — Les chroniques et les plans du temps, s'accordent, à quelques différences près, sur cette disposition de l'armée expéditionnaire, que nous croyons pouvoir admettre, sinon avec, une entière certitude, du moins avec une grande probabilité.

Les forces royales se trouvaient presque exclusivement composées de troupes pesamment ar- • mées. C'était une faute. Les fronteiros, c'est-à-dire ceux qui avaient fait la guerre de Tanger et de Ceuta et connaissaient la manière de combattre des Maures et les difficultés du terrain, avaient conseillé de former le corps expéditionnaire prin-k ci pale m eut de cavalerie légère, à l'exemple de l'ennemi et suivant la coutume des Portugais euxmêmes dans la garde de leurs possessions barbaresques ; car la tactique des Maures consistait à lancer leurs cavaliers au galop, dans toutes les directions à la fois, pour s'emparer des passages, intercepter les convois de vivres et de munitions, et lasser l'ennemi par de continuelles alertes, sans jamais en approcher assez pour être réduits à accepter une bataille.

Mais les capitaines étrangers, qui avaient l'ait la guerre en Flandre et en Italie, prétendaient au contraire que le roi ne pourrait jamais réunir assez de cavalerie légère pour tenir tète à celle d'Abdel-Melek; ajoutant d'ailleurs que cela fûl-il possible, il ne devrait pas le faire, car, après avoir vaincu l'ennemi en rase campagne, il viendraitperdre ou compromettre le fruit de sa victoire devant les places fortes, pour l'attaque desquelles sa nombreuse cavalerie deviendrait inutile \

1 Kebello da Silva : Invasion el occupation du royaume de Vorluijal en 1380, etc., tome I«r, pages 107 et 108. — Barbosa Marhado : Mrxnoria* de Kl Heu I). Sebnsfiam, partie IV, liv. 1", ebap. nxp .

Ils alléguaient, eu outre, l'exemple des Turcs, et plus encore celui de Gonzalve de Cordoue, qui avait dû principalement ses victoires, en Italie, à l'heureuse idée qu'il avait eu de substituer à la cavalerie légère, telle qu'on l'employait dans les guerres de Grenade, les arquebusiers, les piquiers et la grosse cavalerie l.

Le roi adopta malheureusement ce conseil.

Dès le 3 août, Abd-el-Melek, n'ayant plus de doute sur la direction que prendrait D. Sébastien et voulant le prévenir, avait quitté Alcacer-el- Kebir et passé le gué du Locucos. 11 pouvait donc espérer d'étreindre son ennemi et de le détruire avant de quitter la vie. 11 sauverait du même coup l'islamisme et son pays, et assurerait, dans les mains de son frère, beaucoup moins brave et moins capable que lui, l'empire du Maroc contre les discussions et les conspirations, qui avaient si longtemps ' menacé son pouvoir.

Au milieu d'un terrain vaste et peu accidenté s'élevait une petite colline d'une certaine étendue. Abd-el-Melek l'occupa. 11 y plaça son artillerie et ses fantassins, avant soin d'en dérober la vue aux chrétiens par des branchages et des buissons transportés et rangés sur la colline avec tant d'art, que les Portugais, mal servis par leurs espions, les

' Hcbcllo du Silva : Invasion et occupation du royaume de l'urlugal en 1580, tome J'r, page 167. — Barbosa Alaclimlo : Mttimrias île El lley l>. Sébastian, partie IV, liv. 1", chap. xmv. ' .

prirent d'abord pour des plantes venues là tout naturellement *.

Derrière la colline, le schérif embusqua une immense force de cavalerie. Puis, sur chaque aile de son Iront de bataille, il disposa une force de dix mille Arabes, formant pointe et prêts à se mettre au galop et à décrire le cercle dans lequel l'armée du roi devrait être complètement enveloppée *. Toutes les forces des Maures avaient été disposées, dans ce but, sous forme de croissant.

Tel fut, d'après ce que les historiens du temps ont marqué de plus certain dans leurs descriptions, parfois confuses et souvent contradictoires,, l'ordre de bataille adopté par Abd-el-Melek. En les lisant et en les confrontant avec soin, nous nous sommes assuré que, malgré quelques divergences dans les détails, ils étaient tous d'accord sur la disposition générale des troupes marocaines. Cette disposition aflectait donc la forme d'un crois-

1 Bayam : Portugal cuidadoso e lastimado. liv. V, chap. xiv, page 608.

— Barbosa Machado : Memonas de El Hey D. Sebasiiam, partie IV, !iv. II, chap. xv. — Fray Bernanlo daCruz dit que « les Maures avaient caché leur « artillerie dans un champ de maïs. » Chronica de El Hey D. Sebastiamy chap. i.xvi, page» 261 et 262. — Leitam de Andrade s'exprime dans les mêmes termes. [Miscellanea, dialogo V II, page 178.) — De toutes ces assertions, il résulte le fait très-évident que l'armée portugaise n'avait pas connaissance de la position de l'artillerie des Maures et qu'elle a été surprise par son feu.

Jeronymo de Mendoça : Jornada de Africa, liv. I", chap. v, page 47.

— Idem, liv. II, chap. i, pa<;e 8n. *

* Fray Bernardo da Cruz : Chronica de El I\ey D. Sebasliam, chap. uni, page 248.

Bayam : Portugal cuidadoso e lastimado, etc., liv. V, chap. xiv, pages 609 et 610.

sant, et le schérif en tira un parti d'autant plus avantageux qu elle convenait merveilleusement à la position qu'il avait choisie.

Moins de trois siècles après la bataille d'Alcacerel-Kebir, en 1844, un fils de l'empereur du Maroc tenta vainement de renouveler contre les Français, à la mémorable bataille de l'Isly, le plan stratégique d'Abd-el-Melek. Mais tout était changé, moins les proportions numériques des deux armées,

Les Marocains qui combattaient à Alcacer-el- Kebir avaient pour chef un grand homme de guerre, et comptaient probablement de meilleurs officiers et de meilleurs soldats que l'armée marocaine dû champ de bataille de l'Isly.

D'un autre côté, l'armée française était plus homogène, mieux composée, mieux disciplinée, plus habituée aux combats d'Afrique et surtout infiniment mieux conduite que celle du roi D. Sébastien. Elle était sous le commandement supérieur d'un chef que l'histoire mettra au nombre des grands capitaines de la France.

Le maréchal Bugeaud forma sa petite armée en carrés munis d'artillerie, et de la sorte il put soutenir le choc des énormes masses de cavalerie qui, sortant des deux côtes, de derrière les collines, se précipitaient sur ses deux flancs et sur son arrièregarde. Grâce à son système de défense, habilement combiné et exécuté avec un ensemble admirable, les efforts de l'ennemi vinrent se briser contre la

Di

fermeté des carrés. Forcés de battre en retraite, les Marocains ne tardèrent pas à être poursuivis par l'armée française, qui remporta dans cette journée le succès le plus éclatant et le plus décisif.

Suivant les calculs les plus probables, les Portugal avaient environ quinze mille hommes d'infanterie, armés en grande partie de piques, deux mille quatre cents hommes de cavalerie et trente-six canons de divers calibres. Ces forces se divisaient ainsi : neuf mille cinq cents Portugais approximativement, sept mille deux cents hommes environ de troupes allemandes et espagnoles, quelques centaines d'Italiens et sept à huit cents hommes, mipartie cavaliers et mi-partie fantassins, formant le contingent de Moulaï-Ahmed-ben-Abdallah.

Les Marocains, d'après les récits contemporains, avaient quarante mille hommes de cavalerie , quatorze à quinze mille hommes d'infanterie et quarante canons. Indépendamment de ces forces déjà si supérieures à celles des Portugais, les Marocains avaient, paraît-il, de nombreux corps de cavalerie irrégulière appartenant à. diverses tribus plus ou moins soumises à l'autorité du schérif.

Le 4 août, D. Sébastien, impatient de joindre l'ennemi, s'arma à la pointe du jour et donna ses dernières instructions pour la formation de ses bataillons et de ses escadrons en ordre de combat, ne voulant pas que l'ennemi s'imaginât un seul instant qu'il pût balancer à accepter la bataille.

Dès que l'armée portugaise s'ébranla, Abd-el- Melek fit avancer les deux corps de cavalerie détachés sur les ailes de son armée, pour commencer à cerner les troupes chrétiennes, qui, par les raisons indiquées plus haut, ne découvrirent pas immédiatement le front de bataille de l'ennemi.

D. Duarte de Menezes, qui, en sa qualité de mestre-de-camp général, avait son poste àl'avantgarde, s étant aperçu du mouvement, en fit prévenir le roi en lui demandant ses ordres.

D. Sébastien, après avoir pris un léger repas avec Christovam de Tavora, son grand écuyer et son favori, s'était agenouillé devant un crucifix, pour faire ses prières à Dieu avant la bataille. Le messager le trouva dans cette position, et reçut de lui l'ordre de dire à D. Duarte de Menezes d'avancer, mais lentement Jaloux à l'excès du commandement suprême, le roi avait fait défense à ses capitaines d'attaquer l'ennemi sans qu'il l'eût formellement prescrit, défense fatale et qui fut bientôt une des causes principales de la sanglante catastrophe dans laquelle il devait disparaître avec sa vaillante armée *;

Après ses dévotions, il monta à cheval et parut devant ses troupes, qui l'accueillirent avec des cris d'enthousiasme et s'avancèrent au pied de la col-

' Bayam : Portugal cuidadoso e lastimado, etc., etc., liv. V, chap. xvu, page 018.

" Bayam : Mtm.% liv. V, cliap. xvu, page 023. — Jeronymo de Mendoça : Jornada de Africa, liv. I", chap. vi, page 03.

J)RP*i >k portée de l'artillerie marocaine, qui tout à £pup , tonna, et ce fut seulement alors que les Portugais s'aperçurent de sou redoutable voisinage. Cette découverte les jeta dans un trouble inexprimable, bien que cette première décharge de l'ennemi ne leur eût presque point fait de mal.

Alors le roi comprit que, sur le point de se trouver enveloppé de toutes parts, il n'avait plus de temps àperdre pour engager la Bataille. Cependant, en ce moment même, la religion, qui avait toujours régné puissamment sur son cœur, fut encore sa première préoccupation. 11 fit sonner l'Ave-Maria, et un aumônier militaire prit un crucifix dans se» mains et Télé va au-dessus de sa tète. L'infanterie se prosterna, et les cavaliers s'inclinè-*reîit sur l'arçon de leurs selles. Toute cette armée sur laquelle la mort planait rapide et terrible et qui s'arrêtait pour prier, devait être un spectacle imposant 1 .

Une deuxième et une troisième décharge de l'artillerie des Maures commencèrent à jeter la confusiwdans les rangs des chrétiens. On supplia le roi de donner le signal de l'attaque, afin de s'emparer, s'il était possible, de ces canons dont le feu écrasait ses troupes. Le signal fut donné; mais une partie de l'année, ainsi que nous le verrons, resta inac-

1 Jerotiymo de Mendoça : Jornada de Africay liv. Ier, chap. vi, page 50. Bayant '. Portugal cuuladom e lq$timadoj\iv. Ms chap /Uuf page 620. — Barbosa Machado : Memoria* de El Rê\j D. Sébastian, partie IV, lin II; chap. xvi. t T-» , n .■ *

iïve, et parce que les ordres' ne furent ni transrois ni exécutés avec ensemble,' et par suite * de "la volonté expresse du roi qu'aucune action ôoit générale, soit partielle, ne s'engageât sans son ordre. ' : !« ;)

L'avant-garde se précipita Sur l'ennemi avec un élan et un courage admirables. Eu même temps l'escadron du roi et la cavalerie du' duc d'Aveiro exécutèrent une charge brillante. Cette attaque fut irrésistible. Les aventuriers portugais, soutenus par les autres corps de l'avant-garde; tombèrent en masse sur les Maures et les poursuis virent sur une longue étendue de terrain, tandfo que le feu des arquebusiers, placés en file snr les deux ailes, hâtait leur retraite. . ^ >

Le centre de l'armée marocaine s'ouvrait et les Portugais avaient déjà, dit-on , pénétré si profondément dans les rangs ennemis que le tir de leurs arquebusiers atteignait la litière où se faisait porter le schérif Abd-el-Melek \

Peut-être la bataille eu^elle été gagnée poulies chrétiens si toute l'armée eût chargé à la fois. Môis, outre que Tordre si longtemps désiré ne fut donné qu'au dernier moment parle roi, il fut si mâlheu* reUsement transmis qu'il nè pafctyint iqu*aprè^ utî certain 'intervalle de temps à châ-que corps isôlé^ ment. Il s'ensuivit que l'avant-garde était depuis

1 Rebetlo da SiJva : bwasion et occupation du royaume de Portugal en 1580. etc., loin* I", page 232. — Rayai» : Portugal euitiadoeo e'iastimado^ liv. V, chap. xvn, page 62.'j. 1 •« <

longtemps engagée pendant que le reste de l'armée, inactive faute de commandement, demandait avec des cris filrieux et désespérés qu'on la laissât combattre! D. Sébastien, transporté de fureur, avait complètement oublié son rôle de général en chef et l'immense responsabilité qu'il entraîne pour se précipiter au plus fort de l'action et approcher l'ennemi de plus près. Ainsi une partie de l'armée royale ne prit aucune part au combat.

Cependant l'avant-garde avançait toujours et était sur le point de s'emparer de l'artillerie ennemie, quand tout à coup le cri : Arrêtez! arrêtez ! En arrière! vint glacer les courages. C'était un cri de retraite poussé, dit-on, par le chef des aventuriers lui-même, Pedro L,opes, qui croyant que les siens pénétraient avec une trop dangereuse témérité dans le centre des ennemis, voulut les ramener vers le gros de l'armée royale. Faute irréparable, car dans ces moments suprêmes, alors que tout est compromis, le salut ne peut venir que de ces témérités héroïques qui, loin de calculer le danger, n'en tiennent même pas compte. Ainsi l'intrépide avant-garde portugaise pouvait entraîner par l'heureuse contagion de son exemple le reste de l'armée, et malgré tant de fautes accumulées, faire pour ainsi parler violence à la victoire. Mais arrêter un élan auquel rien ne résistait et qui pouvait tout réparer, c'était évidemment rejeter la seule chance qui put enlever à l'ennemi les avantages qu'il devait surtout aux imprudences de ceux

qui étaient venus le chercher sur son propre territoire.

Le commandement : Arrêtez! En arrière f fut donc véritablement le signal de la défaite; aussitôt que l'avant-garde victorieuse eut par obéissance reculé , devant les Maures, ceux-ci reprirent immédiatement tous leurs avantages. La retraite, comme il arrive toujours en pareil cas, dégénéra en un pêlemêle désordonné à travers lequel l'ennemi se précipita en reprenant immédiatement une redoutable offensive

Au même moment, l'artillerie portugaise se trouva enveloppée et lorsque son commandant, Pedro de Mesquita, vint prier le roi d'envoyer des forces pour la dégager, il ne se trouva plus ni assez de gens de pied ni assez de cavalerie pour la disputer à l'ennemi. Aussi les artilleurs, après une résistance inutile, furent tués ou prirent la fuite, laissant tous leurs canons au pouvoir des Marocains.

Dès lors tout fut perdu, « De ce train-là, s'écriait l'Espagnol Aldana, pas un de nous n'échappera aujourd'hui *. »

Une disait que trop vrai. En un instant, avantgarde, centre, ailes et arrière-garde de l'armée chrétienne furent enveloppés, resserrés, confondus

* Bayam : Portugal citidadoso e hsiimado, etc., liv. V, chap. xvn, page*624. — Fray Bcrnardo da Cruz : Chronica de El ftey D. Sebastiam, chap. i.xvi, page 205. — Jcronymo de Mendoça : Jornada de Africa, chap. vj, page 55.

* Bayam : Portugal cuidadoso et lastimado, etc., liv. V.» chap. xvii,

pèle— mêle , manquant, selon un récit rapporté par un illustre écrivain moderne, d'espace pour lever le bras dans le cercle étouffant de l'armée ennemie l.

A partir de ce moment, il n'y eut plus delà part des Portugais que des épisodes guerriers ou faits . d'armes isolés. Le roi, plutôt par le désir de faire une fin héroïque que dans l'espoir de rétablir la fortune de ses armes, se précipita en désespéré sur les Maures à la tête de trois cents cavaliers environ.

Le duc d'Aveiro, non moins ardent que lui, se jeta dans les rangs africains, à la tête d'une poignée de cavaliers et se fit tuer bravement avec ses intrépides compagnons. Le roi fit plusieurs charges successives; mais si chaque foi» il faisait reculer les Maures, chaque fois aussi il se retirait de la mêlée avec une perte sensible d'hommes.

Ce fut à la suite d'une de ces charges que D. Antonio, prieur du Crato, qui avait vaillamment combattu de son coté, le rejoignit et lui cria : « Courage î courage ! Abd-el-Melek est mort! * »

Tardive consolation! Abd-el-Melek n'était plus, il est vrai; mais si l'énergie avec laquelle il avait résisté jusque-là aux étreintes puissantes de la mort n'avait pu le faire survivre à sa victoire, au moins, avant d'expirer, avait-il été témoin du com-

1 Rebello da Silva : Invasion et occupation du royaume de Portugal en 1580, eicM tome \*\ page 236.

3 Bayam : Portugal cuidadoso e \axlin>adoy etc., liv. V, chap. xvui,

mencement de la déroute des chrétiens et empor*^ tait>-il dans la tombe cette suprême consolation d'avoir fait son devoir avec intelligence, courage et sang-froid, ces trois grandes qualités des hommes de guerre.

L'armée chrétienne allait être anéantie et ne plus présenter que des morts, des blessés et des prisonniers. Dans cette funeste conjoncture, on donna au roi le conseil de mettre sa personne en sûreté, ce qui lui eût été possible s'il eût voulu déférer aux prières de quelques cavaliers de la suite du schérif, son allié, lesquels, connaissant parfaitement le pays, s'offraient à le mener sain et sauf soit à Tanger, soit à Arzilla. Mais D. Sébastien repoussa leur proposition. Furieux, hors de lui** même et animé du seul désir de venger sa défaite, il attaquait l'ennemi aveuglément à coups d'épée, sans tenir compte d'aucun danger et semblant ne chercher qu'à se faire tuer *.

A la fin, cependant, force lui fut de reculer. Dans ce mouvement de retraite, il fut constamment harcelé par les Maures et obligé fréquemment de faire des retours offensifs; mais le nombre des compagnons de sa défaite diminuait à vue d'oeil dans ces combats meurtriers et, pour ainsi dire, corps à corps, d'où, par un merveilleux hasard, il paraît être sorti sans avoir reçu une seule blessure *.

' Bayam: Portugal midadoso e laslimadn, ei<%, rte, liv. V, chap. x\* pago. a/jô.

5 Bayam : Idem, liv. V, cliap. xx, page 642.

Bientôt il ne resta plus autour de lui que quelques cavaliers. Christovam de Tavora, son favori, le voyant sur le point d'être enlevé par les ennemis, tué peut-être même, le supplia, les larmes aux yeux, de renoncer à une lutte inutile, de se souvenir de son peuple et de se rendre prisonnier, pour préserver ses jours. — « Mon seigneur et mon maître, lui dit-il, pour lui faire sentir l'urgente nécessité de suivre son conseil, quelle ressource nous reste-t-il?

— Le ciel, lui répondit le roi, si nous le méritons par nos œuvres! 1 »

Quelques instants auparavant, un de ses gentilshommes, D. Fernando de Mascarenhas, venant d'enclouer quelques canons pour que l'ennemi ne pût pas s'en servir, lui demandait, effrayé d'un si grand désastre : — « Sire, qu'allons-nous faire contre cette multitude? »

— Faites comme moi, répondit-il; et ce disant, il fondait l'épée à la main sur les Maures, suivi seulement de quelques cavaliers \

Cependant, Christovam de Tavora, ne renonçant pas encore à l'espoir de sauver le roi, profita d'un moment de répit pour demander un morceau d'étoffe blanche afin d'en former un drapeau, au moyen duquel on pût faire comprendre aux en-

' Bayam : Portugal cuidadoso e lastimado, liv. V, chap. xx, page 661. — Barbosa Machado : Memorias de El Rey D. Scbastiam, partie IV, liv. II, chap. xvii.

2 Bayam : Portugal cuidadoso c lastimadn, etc, etc., liv. V, chap. xvin, page 629.

nemis qu'on voulait parlementer. D. Nuno de Mascarenhas, entendant cela, prit aussitôt un mouchoir blanc, le fixa au bout d'une épée et l'agita en l'air en criant : Sultan ! sultan !

Des cavaliers maures accoururent. L'un d'eux qui était leur chef, un renégat, dit-on, de la province des Algarves, engagea la petite troupe portugaise à se rendre, en disant, après avoir compris qu'il y avait là une existence précieuse à ménager, qu'avec la vie sauve il y avait remède à tout.

Christovam de Tavora, croyant que D. Sébastien ne ferait plus de résistance, pria le renégat d'empêcher ses hommes de porter la main sur le roi, et de faire en sorte, après cela, que sa personne fût toujours respectée. Puis, se tournant vers son auguste maître, il le supplia respectueusement de lui donner son épée, pour s'épargner la douleur de la rendre lui-même à l'ennemi. « Un roi, lui répondit I). Sébastien, ne perd la liberté qu'avec la vie! » Et incontinent, il se précipita avec fureur dans les rangs des Maures, suivi de quelques-uns de ses gentilshommes *.

Depuis lors il disparut pour toujours.

Il était âgé de vingt-quatre ans et laissait à la postérité le renom d'un prince plein de présomption, d'opiniâtreté et de témérité ; mais aussi celui

1 Bayam : Portugal cuidadoso e laslimago* liv. V, chap. xx, page 665. — Fray Bernardo da Cruz : Chronira de El Ftey D. Sebustiam, chap. lviii, pages 278 à 280. — Jeronymo de Mendoça : Jornada de Africa. chap. vu, pages 64 et 70.

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