GO
d'un vaillant chevalier dont l'àme était accessible à des idées de grandeur et à un enthousiasme patriotique et religieux, qui n'étaient plus de son temps.
ta
Cette expédition entreprise par D. Sébastien en Afrique, fut, pour ainsi dire, un dernier élan, un dernier coup de lance du moyen âge expirant.
ChristovamdeTavora, qui s'était toujours tenu à côté du roi, succomba probablement en même temps que lui dans cette dernière et déplorable affaire.
Si l'histoire nous autorise à croire que ni l'un ni l'autre ne survécut à la bataille d'Alcacer-el-Kebir, il n'en est pas de même de la légende, qui n'admet pas qu'ils périrent sur le sol africain. Nous verrons plus tard, lorsque nous nous occuperons de l'histoire des faux D. Sébastien, que le peuple adopta facilement la croyance que le roi chevalier et Christovam de Tavora, en compagnie du duc d'Aveiro, avaient échappé à la défaite d'Alcacerel-Kebir et parcouru ensuite le monde en pèlerins ou aventuriers, sans feu ni lieu.
La fin du schérif Moulai Ahmed-ben- Abdallah , l'allié du roi D. Sébastien, nous semble devoir être rapportée. Tant que la résistance fut possible, ce schérif combattit bravement à la tète des siens, et racheta ainsi sa mémoire de l'accusation de pusillanimité dont ses ennemis l'avaient flétri au Maroc. Lorsqu'il vit le désastre irréparable des chrétiens, il quitta le champ de'bataille et poussa droit vers l'Oued-Mokhnzcni, pour le passer et aller chercher
un refuge dans les places portugaises d'Arzilla ou de Tanger. Des caïds qui l'accompagnaient lui représentèrent vainement le danger qu'il courait de perdre la vie dans cette rivière. Il coupa court à toutes ces représentations, en disant que dans la situation désespérée où il se trouvait le passage de rOued-Mokhazem ne devait avoir rien d'eflravant pour lui. Néanmoins, les eaux de la marée montante l'avaient grossi considérablement , de sorte que lorsqu'il y lança son cheval il s'y noya sous les yeux de ses caïds, qui n'avaient pas osé le suivre, presque au moment où il allait atteindre l'autre rive ' .
Ainsi trois monarques périrent près d'Alcacerel-Kebir: et la défaite de l'armée de D. Sébastien entraîna pour le Portugal la. perte de sa nationalité pendant soixante années, période qu'embrasse la domination espagnole sur la terre portugaise.
Dans cette funeste journée, la fleur de la noblesse du pays trouva la mort ou la captivité. Il serait trop long de dresser la liste des noms de ceux dont fut formée l'immense et illustre hécatombe. Nous nous bornerons à citer ceux de D. Jayme, frère du duc de Bragance, du duc d'Aveiro, déjà mentionné, et de deux évêques, celui de Coïmbre, D. Manoel de Menezes, et celui de Porto, D. Ayres da Silva, qui
— l ; "il- i q ' l ' «! > * t • ii • • . >i
l.p^ywp,: l-'orlurfal cmdmltso e lasli?natlo, liv. V, cliap. xxi, page 050, — Fray Bcrnardo da f.n z : Chronim de El lieu D. Sebasliam , chap. lmx, par B/2fiti«^î8'i< .Jcnmytno do Mchdnça : Jornatlo de Afrira, rhap. vu,
page 70. . v
succombèrent en combattant bravement pour la patrie et pour la religion. D. Alonzo de Aguilar et D. Francisco de Aldana, commandants des Espagnols, ainsi que M. de Tamberg, chef des troupes allemandes, trouvèrent aussi la mort sur le champ de bataille. Parmi les prisonniers, nous citerons seulement le jeune duc de Barcellos, fils du duc de Bragance, âgé à peine de douze ans, D. Antonio, prieur du Crato, D. Constantin de Bragance, delà maison de Tentugal, et D. Duarte de Menezes, le mestre-de-camp général.
Le nombre des hommes tués s'élèva à neuf mille environ. Tous ceux qui échappèrent à la mort furent faits prisonniers, à l'exception d une cinquantaine d'hommes qui réussirent à se sauver, soit à Arzilla, soit à Tanger.
On peut s'étonner d'abord que le nombre de ceux qui évitèrent ainsi l'esclavage ait été si restreint; mais on le comprend en considérant que l'ennemi, sachant que les fuyards se dirigeraient sur Larache , Arzilla ou Tanger, avait lancé sa nombreuse cavalerie dans toutes les directions qu'ils pourraient prendre, de manière à les envelopper dans un réseau assez serré pour qu'ils ne pussent échapper
On manque de documents certains pour évaluer
1 Bayam : Portugal cuidadoao* e laslimado, etc., lîv. V, chap. xxxui, page 090. — Kray Bernardo da Cruz : Chronira de El Rey D. Sébastian, chap. iaxî, page 292. — Jeronymo i!e Mcndoca : Jornada de Afrira, lîv. H, chap. i, page 79.
les pertes des Marocains. La meilleure autorité que nous ayons à ce sujet est celle de Jeronymo de Mendoça, resté pendant quelque temps leur prisonnier. Il prétend avoir eu des relations avec des personnes importantes du pays et avoir appris d'elles que du côté seulement des troupes qui recevaient une solde, dix-huit mille hommes manquèrent à l'appel; ce qui ferait supposer une perte totale énorme, car, outre les troupes soldées, l'armée marocaine avait de nombreux contingents de*troupes irrégulières ou volontaires appartenant aux tribus indépendantes de l'empire '.
Toutefois, une pareille perte paraît peu croyable, à cause des excellentes dispositions prises par l'ennemi avant le combat, du petit nombre d'hommes dont était composée l'armée portugaise , surprise d'ailleurs comme à l'improviste,etdu peu de durée de la bataille proprement dite, qui n'alla guère audelà d'une heure.
Les derniers moments de la vie de D. Sébastien et sa fin tragique ont donné lieu à plusieurs versions historiques. Les fréquents retours offensifs que le roi était forcé de faire pour éloigner les ennemis qui le poursuivaient, formant autant d'épisodes du drame terrible qui se joua dans les plaines d'Alcacer-el-Kebir, expliquent la diversité des récits auxquels ils ont donné lieu. Ainsi, d'après une de ces versions attribuée à Luiz de Brito,celui-
1 Jeronymo do Mendoça : Jornada de Africa, liv. I*% chap. mi, page 71.
là même qui pour sauver l'éteudard royal s'en serait fait uue ceinture, il se trouvait avec le roi au moment où Christovam de Tavora l'exhortait à se rendre. Mais D. Sébastien, bien loin de l'écouter, s'était précipité l'épée à la main sur les Maures qui l'entouraient; ce que voyant Luiz de Brito, il l'aurait suivi et serait parvenu à le dégager. Fait prisonnier ou moment où il accomplissait cet acte d'héroïque dévouement, et dans l'impossibilité de rejoindre son auguste maître, il l'aurait vu cependant se retirer sain et sauf du champ de bataille, et prendre sans être poursuivi la direction de la rivière \
D'autres ont prétendu, et c'est là une version espagnole, que le roi étant tombé au pouvoir d'une troupe d'Arabes, ceux-ci s'aperçurent qu'ils avaient affaire à un personnage marquant. Ils se querellaient et se battaient déjà entre eux, pour savoir qui s'en emparerait, quand serait survenu un chef, qui, pour trancher la question et empêcher ses hommes de se massacrer, l'aurait tué, en leur disant : « Quoi! chiens, lorsque Dieu vous accorde une victoire complète, vous vouliez vous égorger pour un prisonnier! * »
' Bayarn : Portugal euidadoso e laslimado, etc., !iv. V, chap. xx, p. Gfl5.
— Fray Bernardo da Cruz : Chronica de El Itey D. Sébastian, chap. iaix, page 285.
8 Bayam : Portugal cuidadoso e laslimado, etc., liv. V, clinp. xxi, p. 050.
— Fray Bernardo da Cruz ; Chronica de El fiey D. Sébastian, chap. xxix, page 285. — Sébastian de Meza : Jornada de A frira par Et Heu l). Sébastian, Barcelona, H30, chap. xvn, liv. I, page 81, verso.
Quoi qu'il eu soit, tout porte à croire que ti. Sébastien fut tué lorsqu'il s'élança une dernière fois sur les ennemis qui l'entouraient, après avoir refusé de se rendre, ainsi qu'on le lui demandait. Il est probable, en effet, que les Maures, emportés par la colère de se voir attaqués d'une manière si inattendue, au moment même où ils croyaient qu'il s'agissait d'une soumission, n'auront pas épargné celui qui fondait sur eux en désespéré. Cette supposition est corroborée par le récit d'un auteur espagnol, qui rapporte qu'un prisonnier amené devant le successeur d'Abd-el-Melek avait déclaré avoir vu tomber le roi en ce moment-là, en déplorant de n'avoir pas trouvé la mort en même temps que son maître. Ce prisonnier était D. Nuno de Mascarenhas, ce même gentilhomme qui avait agité un mouchoir blanc attaché au bout d'une épée pour faire signe qu'on voulait parlementer \
* Manuscrits de là Bibliothèque Impériale de Paris, S. F. 960 : « Comen- « tarfaque irutfi M la infelicejqtpadQ de el rey D. Sébastian en la Bor- « tieriay el ano 1578, donde se cuenta muy en particular todo lo que alli « succedio, conta-muette del ray y otras cotas dignas de adttniracûm y de * ser sabidas; — elcual comentario hizo eleapitan Luit de Oxeda, que alli « se hallo présente a quasi todo. » Pages 25 et 26.