‹ Les faux don SébastienChapitre 8 sur 54 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Moulaî-Abmed ben-Moharamed est acclamé empereur du Maroc. — Détails qui lui sont donnés par les prisonniers portugais au sujet de la mort de D. Sébastien. — Le cadavre du roi est rapporté devant le schérif et reconnu par plusieurs gentilshommes portugais. — Appréciation de leur témoignage. — Le corps du roi est enterré à Alcacer-el-Kébir. — Belchior d'Amaral envoie au cardinal D. Henri un rapport sur les événements. — Effet produit en Portugal par la nouvelle de la défaite d'Alcacer-el-Kébir. — Commencement des bruits contradictoires sur la mort du roi. — Les classes populaires surtout y croient difficilement. — Origine et causes de cette incrédulité.

Après sa victoire, l'armée marocaine proclama successeur d'Abd-el-Melek à l'empire du Maroc son frère, Moulaï-Ahmed-ben-Mohammed, qui avait commandé la cavalerie pendant l'action.

Le lendemain, 5 août, il ordonna à tous ceux qui avaient des captifs de les lui livrer sans retard. On les lui amena presque tous. A peine réunis, le premier souci de ces malheureux fut de se demander mutuellement des nouvelles de leur roi. Moulaï-Ahmed-ben-Mohammed les interrogeant lui-même à ce sujet, les uns lui répondirent qu'ils

n'en savaient rien, les autres qu'ils croyaient qu'il avait réussi à se sauver \

Sur les. trois heures de l'après-midi, on apporta le cadavre de Moulaï-Ahmed-ben-Abdallah, qui, ainsi qu'on l'a vu plus haut, s'était noyé en voulant traverser la rivière.

Bientôt après on présenta au nouveau schérif un prisonnier, D. Nunode Mascarenhas, qui affirma la mort de D. Sébastien, dans les termes et avec les détails que nous avons déjà rapportés.

Arriva ensuite Sébastien de Rezende, serviteur de la chambre du roi, lequel confirma la déclaration qui venait d'être faite, en assurant avoir reconnu le roi parmi les morts. Puis, comme il s'offrait pour aller chercher son cadavre, le schérif lui fit donner une mule- et une escorte pour l'accompagner. Rezende se rendit aussitôt sur les lieux où gisait le corps de D. Sébastien, dépouillé de toute espèce de vêtements. On le releva, on l'enveloppa dans une couverture et, pour le transporter au camp, un des cavaliers le plaça devant lui, en travers de la selle, les mains attachées avec une mèche d'arquebuse, afin de les empêcher de se porter çà et là et d'effrayer son cheval. Au bruit que faisait la petite troupe, qui revenait en poussant des cris, Moulaï-Ahmed-ben-Mohammed sortit de sa tente avec ses caïds. Arrivé auprès de lui, le

* Bay.im : Portugal cvidadoso e lastimado, etc., liv. V, chap. xxm, png* 6G0.

cavalier qui tenait le cadavre du roi le laissa glisser sur une natte, et à cette vue le schérif ne fut pas maître de la profonde émotion qu'il éprouvait *.

La nuit commençant à tomber, on alluma des feux; le schérif manda les principaux gentilshommes* portugais pour reconnaître le cadavre, deux qui se rendirent à cet appel furent D. Duarte de Menezes, D. Jorge de Menezes de Castanhede, D. Constaiitino de Bragance, fils du comte de Tentugal, D. Nuno de Mascarenhas, I). Antonio de Noronha, fils du comte d'Odemira, Joam Rodrigues de Sa, plus tard comte de Mathosinhos, le grand huissier (Meirinlw mor) D. Duarte de Castello Branco, plus tard comte de Sabugal, et Belchior d'Amaral, corrégidor de la cour *.

Nous ne citerons que pour mémoire Luiz César et D. Fernando de Castro, qui, avec quelques autres gentilshommes dont les historiens du temps passent les noms sous silence, refusèrent de porter leurs regards sur les restes du roi, afin, dirent-ils, de ne pas éprouver un renouvellement de douleur à ce triste spectacle 3.

4 Bayam : Portugal cuidado&o e lastimado, etc., liv. V, ch. xxm, p. 601. — Fray Bernardo da Cruz : Chronica de El Rey D. Sebastiam, chap. lxxi, pages 293 et 29/j. — Jeronymo de Mendoça : Jornada de Africa, liv. II, chap. ni, pages 80 à 91. — Leitam d'Aodrade : Miscellanea, diulogo VII.

' Fray Bernardo daCruz : Chronica de El Rey D. Sébastian*, chap. lxxi, page 296. — Jeronymo de Mendoça : Jornada de Africa, liv. II, chap. m, p. 91. — Leitam d« Andrade : Miscellanea, dialogo VII. — Bayam : Portugal cuidadoso e laslimado, liv. V, chap. xxm, page 601.

3 Fray Bernardo da Crut : Chronica de El Rey D. Sebasiiam, chap. lxxi, page 294. — Bayam : Portugal cuidadoso e laslimado, liv. V, chap. xxxm, paiîc 6G1.

Le schérif ordonna aux autres nobles de s assurer et de déclarer si c'était bien là le corps du roi D. Sébastien, afin qu'on pût, en cas d'affirmative, le faire ensevelir. Tous s'empressèrent, après examen, d'attester son identité. Au surplus, remarque à cette occasion Jeronymo de Mendoça, l'abondance de leurs pleurs l'aurait suffisamment démontrée 1 .

Acte de cette constatation fut dressé, pour être plus tard transmis au cardinal D. Henri, qui succéda comme roi à son neveu *.

On a prétendu que même en ce moment quelques voix s'élevèrent pour émettre des doutes sur l'identité du corps. On a dit que si les gentilshommes appelés par le schérif ne mirent en sa présence aucune hésitation à constater cette identité, ce fut uniquement pour donner au roi, dans le cas où il vivrait encore, le temps de se mettre en lieu de sûreté. Mais si ces mêmes gentilshommes avaient éprouvé le moindre doute ou la moindre incertitude à cet égard, pourquoi auraient-ils renouvelé plus tard, à Lisbonne, leur déclaration ou leur serment 3 ?

Le cadavre présentait sur le côté droit de la tête une blessure assez profonde pour avoir pu déterminer à elle seule la mort du roi. Deux ou trois

1 Jeronymo de Mendoça : Jornada de Africa, liv. II, chap. m, page t)l. — • Leitam de Andrade : Miscellanea, dialogo VII.

* Leitam de Andrade : Miscellanea, dialogo VII. — Laiz de Oxeda : Comentaria que trata de la infelice jornada de. El Rey D. Sébastian, etc , p. 28. (Manuî>rriU de la Bibliothèque Impériale d<* Paris. S, F., 940.)

1 Leitam de Andrade : Mmellanea, dialogo VII.

autres blessures, qui n'auraient pas toutefois été graves, se voyaient également sur la tète. Outre cela, le dessous de l'un des bras avait été labouré en travers par une balle *. Or, comme il est constant que D. Sébastien était couvert de son armure, pendant la bataille, on peut parfaitement inférer de ce fait que c'était bien son corps que l'on avait sous les yeux, autrement sans doute les blessures ne se seraient pas portées exclusivement sur les parties privées d'armure , blessures qu'avait pu faciliter, du reste, la chute du casque de l'infortuné monarque, pendant son combat désespéré avec les cavaliers arabes2.

Moulaï-Ahmed-ben-Mohammed, après la déclaration des gentilshommes, ordonna que le corps fût transporté à Alcacer-el-Kébir. Il se disposait à partir pour Fez, lorsque D. Duarte de Menezes, député vers lui par ses compagnons, pour traiter de leur rachat commun, profita de l'occasion pour le prier en même temps de commettre quelquesuns d'entre eux au soin de rendre les derniers honneurs aux dépouilles de leur souverain, ce que le schérif lui accorda sans difficulté.

' Manuscrits de la Bibliothèque Impériale de Paris, S. F. 940 : Comenlario que trata de la infelice joniada de, el rey D. Sébastian, etc. ; — p. 28 : « Esto que escrivo yo doi fée, que lo vi con los ojos con los demas sefïores « que be nombrado. » — Bayam : Portugal euidadoso e lasiimadu, liv. V, chap. xxiii, page 661, dit : <« Ou remarquait cinq blessures sur la partie « supérieure du cadavre, l'une desquelles, au-dessus du«sourcil droit, était « as*ez profonde pour avoir été cause de la mort du roi, etc. »

2 Bayam : Portugal cuidadoso e lastimadoy etc., liv. V, chap. xxui, page 661.

En conséquence, Belchior d'Amaral fut choisi par ses compagnons de captivité pour accompagner le corps jusqu'à Alcacer-el-Kébir, où il avait mission de l'ensevelir. Il remplit ce pieux devoir dans une salle basse du palais du caïd Ibrahim- ès-Sofiani, à la garde duquel la dépouille mortelle du roi devait être confiée \

Le 7 août, avant le dépôt du corps dans son cercueil, quelques prisonniers furent encore appelés pour confirmer la déclaration du 5 août. L'un d'eux, dit Fray Bernardo da Cruz, était trop blessé pour pouvoir se rendre à cet appel. Un autre, lorsqu'on lui fit voir le corps, n'osa rien affirmer. En eflet, la mort remontant à trois jours, il se trouvait déjà dans un état de décomposition qui le rendait méconnaissable \

Il n'est fait aucune mention de la déclaration des autres prisonniers, ce qui permet de croire ou qu'ils ne vinrent pas pour reconnaître le cadavre, ou bien qu'ils confirmèrent la constatation faite deux jours auparavant, devant la tente du schérif , constatation très-formelle, que le doute exprimé par l'un d'eux ne peut raisonnablement infirmer.

4 Bayain : Portugal cuidadoso e lastimado, etc., liv. V, chap. xxiv, page 663. — Jeronymo de Mendoça : Jornada de Africay liv. II, chap. iv, page 93. — Fray Bernardo da Cruz : Chronka de El Rey D. Sébastian^ chap. lxxi, page 293.

Vide la note A à la fin du volume.

* Fray Bernardo da Cruz : Chronica de El Rey D. Sebastiamy chap. lxxi, pages 225 et 226. — Bayam : Portugal cuidadoso e lastimadoy etc., liv. V, chap. xxiv, page 663.

Belchior d' Amaral, après avoir accompli sa douloureuse mission, alla trouver Moulaï-Ahmed-ben- Mohammed, quiavait déjàprisla route de Fez, pour obtenir l'autorisation de se rendre àArzillaet à Tanger, où il pourrait, conformément au mandat qu'il avait reçu des gentilshommes prisonniers, se faire remettre l'argent qui se trouverait à bord de la flotte portugaise, et l'appliquer à leur rançon commune 1 .

Le schérif, qu'il rejoignit à neuf lieues de distance d'Alcacer-el-Kébir, lui accorda cette autorition après lui avoir fait jurer qu'il reviendrait*.

Amaral arriva le 19 à Arzilla, et se rendit ensuite à Tanger. Mais son espoir fut déçu, car la flotte, à l'exception d'un galion et de deux autres bâtiments destinés à la garde des côtes, était déjà partie. L'amiral D. Diogo de Sousa, d'après les ordres qu'il avait reçus du roi, se trouvait de vant Larache, lorsqu'il apprit la défaite de l'armée chrétienne. Il s'était rendu immédiatement à Arzilla et à Tanger, afin d'embarquer les malades et quelques soldats échappésàla bataille; puis il avait fait voile pour Lisbonne.

Les gouverneurs des deux places portugaises craignaient une attaque de la part des Maures. Amaral les rassura complètement sous ce rapport; les Maures, suivant lui, ne songeaient aucunement à pareille agression.

Le délégué des gentilshommes prisonniers ne

' Jeronyino de Mendoça : Jornada de Africa^ liv. II, rhap. iv, page 0!i. » Kray Bernardo da Cruz : Chroniea de FA Rey D. Sebastiam, chjp. iaxii, page 299.

resta à Tanger que le temps nécessaire pour adresser au cardinal D. Henri et aux gouverneurs du Portugal une relation détaillée de la malheureuse expédition du roi D. Sébastien. Un des trois bâtiments dont nous venons de parler fut chargé de porter cette importante communication à Lisbonne. Après cela, Amaral reprit le chemin de Fez, pour se remettre en captivité, suivant le serment qu'il en avait fait au schérif.

La nouvelle de la défaite de l'armée était parvenue rapidement à Ceuta. De là, traversant le détroit, elle était arrivée à Gibraltar, d'où un agent du feu roi D. Sébastien s'était empressé de la transmettre à Lisbonne par un messager. Elle y fut connue dès le 14 août, c'est-à-dire assez longtemps avant l'arrivée du rapport de Belchior d' Amaral. Le récit était confus, les détails manquaient complètement; mais ce qui fut hors de doute pour tout le monde, ce que personne n'hésita à croire, çe fut la destruction totale de l'armée. Quant au roi, les bruits les plus contradictoires circulèrent dans le pays, les uns disant qu'il avait été tué, les autres qu'il s'était noyé, et uq grand nombre qu'il avait réussi à se sauver l.

La deuxième nouvelle qu'on reçut de ce grand désastre fut donnée par Salvador de Medeiros, que le cardinal D. Henri avàit dépêché près du roi,

' Fray Bernardo da Cruz : Chronica de El Rey D. Sebastiam, chap. lxxvi. pages 300 et 310. — Caria a um abbade da lieira, t tc, Bibliophilo d'août

lequel Medeiros, après avoir assisté à la bataille d'Alcacer-el-Kébir, avait réussi, quoique blessé, à s'échapper des mains des Maures \

Bientôt après arriva l'amiral D. Diogo de Sousa avec la flotte.

Les renseignements qu'il donna et ceux que fournit en même temps le corrégidor Diogo da Fonseca, qui se trouvait à bord et dont nous aurons à parler bientôt, ne suffirent pas à lever tous les doutes ou à dissiper toutes les incertitudes «.

Enfin, le 27 août , arriva la relation de Belchior d'Amaral; elle était péremptoire et d'une authenticité tellement frappante que le cardinal D. Henri n'hésita pas, dès qu'il en eut pris connaissance , à se faire proclamer roi de Portugal 3.

Si la nouvelle de la mort de D. Sébastien trouva peu d'incrédules dans les classes élevées, parfaitement à même d'apprécier les circonstances probantes, il n'en fut pas ainsi parmi le peuple, qui interpréta généralement les faits dans le sens qui flattait le plus sa crédulité ou ses instincts patriotiques. Il ne lui fallait qu'un point d'appui, pour consolider sa foi en l'existence de D. Sébastien. Le hasard se chargea de le lui fournir.

* Fray Bernardo da Cruz : Chronica de El Iley D. Sebasliam> chap. lxxvi, . pages 310 et 31 J.

- Fray Bernardo da Crux : Chronica de El Fley 1). Sébastian, chap. lxxvi, pages 311 et 312.

3 Fray Bernardo da Cruz : Chronica de El Heij D. Sébastian*, rliap. lxxvi, page 312. — Miguel de Moura : Chronica do cardcal ftei U. Ilenrique Lisboa, 1840, chap. xvn, pages 19 et 20.

Aussitôt que la flotte fut arrivée dans les eaux du Tage, le bruit se répandit parmi le peuple que le roi était à bord ; ce bruit prenait sa source dans les faits que nous allons exposer.

Pendant la nuit qui suivit la défaite de l'armée portugaise, Irois ou quatre individus étaient venus frapper aux portes d'Arzilla; et comme on refusait de leur donner accès dans cette ville , ils s'étaient avisés, pour se faire écouter, de dire que l'un d'eux était le roi D. Sébastien. Aussitôt l'entrée leur avait été accordée. Un de ces fugitifs, enveloppé d'un manteau et semblant dune condition au-dessus de celle des autres, à en juger par leurs égards et leur déférence envers lui , alla se loger seul dans une des maisons de la ville/Grande rumeur aussitôt! On publie l'arrivée du roi D. Sébastien, on indique la maison qui l'abrite, et cette maison devient un objet de respect, un sanctuaire où personne n'ose pénétrer.

Cette nouvelle parvint rapidement au corrégidor Diogo da Fonseca, qui se trouvait à bord de la flotte, encore en ce moment-là au mouillage d'Arzilla. Il descend à terre et se rend immédiatement chez le mystérieux personnage, qui n'était autre, comme il s'en assura sur-le-champ, qu'un jeune gentilhomme échappé aux Maures avec une légère blessure à l'oreille. Très-sévèrement blâmé pour la ruse coupable que ses compagnons et lui avaient employée, au risque de causer le plus grand trouble dans les esprits déjà trop

surexcités par le terrible événement d'Alcacer-el- Kébir, ce jeune homme jura devant témoins que ni lui ni ses compagnons n'avaient dit que le roi était là, mais seulement qu'ils venaient des lieux où se trouvait le roi. Il demanda ensuite avec instance la permission de s'embarquer pour le Portugal. On la lui accorda, et de peur que les habitants d'Arzilla ne se vengeassent sur sa personne de la méprise dont ils avaient été dupes, on lui permit de sortir de la ville avec des précautions qui tenaient du mystère. Ce fut un tort dont on eut bientôt à se repentir.

On le fît ensuite monter sur le galion Saint- Martin *.

Lorsque le corrégidor revint à bord de la flotte, tout l'équipage était déjà persuadé que D. Sébastien se trouvait dans les murs d'Arzilla. Plusieurs gentilshommes même partageaient cette conviction, et Fonseca eut beaucoup de peine à les détromper par l'explication très-formelle du fait qui avait donné lieu à une si étrange erreur.

Avant le départ de la flotte, il convoqua dans la maisoi) du gouverneur d'Arzilla l'amiral D. Diogo de Sousa, les commandants de divers bâtiments et toutes les autres personnes de distinction,

1 Jcronymo de Mcndoça : Jornada de Afrkay liv. II, chap. u, pages 84 et 85. — I,eitum de Andrade : Miscellanea , dialogo VII. — Antonio de Herrera : llistoria gênerai del mundo de quinte anus del tirmpo del senor retj D. Filipe //, etc. Valladolid, 1000. Parte II, liv. VIII, chap. \iv, pages 'jftG et 3/|7. — Dora Joara do Castro : Diseurso da vida do sempre bem vindo e apparecido mj D. Sehastiamy etc., chap. \i, dit que 1p jeune homme dont il s'agit fut embarqué * hord du galion Saint-Mathieu.

an nombre desquelles se trouvaient quelques individus échappés du champ de bataille.

Lorsqu'ils furent assemblés, Fonseca renouvela ses explications touchant le fait qui venait de causer une si vive émotion. Puis il demanda à tous de déclarer ce qu'ils savaient sur les événements de la malheureuse journée d'Alcacer-el-Kébir, et spécialement sur le sort du roi. Ils le firent, et quatre d'entre eux affirmèrent avoir vu le corps de D. Sébastien. On dressa procès-verbal de ce qui avait été dit dans cette réunion ; il fut signé par tous ceux qui en avaient fait partie, et plus tard le magistrat, à son arrivée à Lisbonne, le remit au cardinal D. Henri l.

Malgré ce que les signataires de cette pièce purent dire à bord de la flotte pour confirmer l'évidence des faits que nous avons rapportés, il s'en fallut que tout le monde fût désabusé. Bon nombre de gens parmi les équipages crurent follement que le roi se tenait caché dans un des navires et 'qu'on le ramenait à Lisbonne. Aussitôt le retour de la flotte, le bruit en fut répandu par eux, et bientôt il circula dans tout le pays.

Jeronymo de Mendoça, en racontant cet épisode,

4 Herrera : Historia gênerai del mwnrfo, etc., parte II, liv. VIII, pages 345 et 3&6. L'intervention, en cette circonstance, du corrégidor Diogo da Fonseca et sa présence à bord de la flotte, sembleraient indiquer qu'il y exerçait des fonctions judiciaires. Il était probablement chargé de l'examen de tous les délits et crimes qui pourraient concerner le personnel de la flotte. Le corrégidor Belchior-d'Amaral, qui avait suivi le roi sur le champ de bataille d'Alcacer-el-Kébir , aurait exercé des fonctions analogues pour ce qui concernai; l'armée de terre. Peut-être les attributions de ces deux magistrats avaientelles quelque rapport avec les attributions déférées, en France, au prévôt de l'armée en temps de guerre.

exprime le regret que I on n'ait pas publié le nom de l'individu dont l'imposture devait avoir de si déplorables conséquences \

Plus tard, cependant, un historien espagnol le fît connaître. Ce jeune homme, dit-il, s'appelait Diogo de Mello, et ce nom se trouve, en effet, cité pdr Fray Bernardo da Cruz, comme ayant appartenu à l'un des cinquante individus qui réussirent, ainsi que nous l'avons rapporté, à se sauver du champ de bataille et à gagner une des places portugaises situées sur la côte d'Afrique *.

Tels furent les événements qui donnèrent naissance aux inventions et faits étranges que nous exposerons dans ce livre. L'opinion que D. Sébastien n'était pas mort compta de nombreux adhérents, non-seulement dans le peuple et la classe moyenne, mais peut-être même dans les rangs de la noblesse. Cette croyance finit par prendre le caractère d'une légende et fit surgir, avec bon nombre d'imposteurs, une sorte de secte fanatique.

Toutefois les premiers bruits de cette folle imagination furent d'abord presque entièrement étouffés, en présence des graves préoccupations de r avenir, et au milieu des intrigues et des luttes

' Jeronymo de Mcndoça, Jornada de Africay liv. H, chap. n, page 85.

— FrayBemado da Cruz : Chronica de FA Rey D. Sébastian», chap. lxxvi, page 312.

! Herrera : Ilistoria gênerai del mundo, etc; parte II, liv. VIII, page 340.

— Fray Bernardo da Cruz : Chronica de El Fîey D. Sébastian», chap. i.xxi, page 292.

politiques, qui régnèrent autour du trône éphémère du vieux cardinal-roi D. Henri.

Du reste, il n'est pas inutile de faire observer que ces bruits, qui remontaient à l'événement d'Arzilla, auraient bien pu avoir été propagés et accrédités par quelques personnages que l'opinion publique accusait d'avoir conseillé la malheureuse expédition d'Afrique, ou du moins de n'avoir rien fait pour l'empêcher. Ils auraient cherché ainsi à détourner les colères du peuple, en lui donnant pour appât des espérances vagues et imaginaires l.

Philippe II ne tarda pas à s'emparer du Portugal. En 1580, deux ans seulement après la bataille d'Àlcacer-el-Kébir, il réalisa ce réve ambitieux de ses prédécesseurs.

Le fils de Charles Quint, il faut bien le reconnaître, avait trouvé plutôt des complices que des adversaires de sa politique chez le plus grand nombre des membres des classes élevées *. Hâtonsnous de dire toutefois que, lors de la restauration nationale de 1640, la plupart de leurs descendants surent racheter les fautes de leurs ancêtres, fautes que rien ne saurait justifier, mais que peut expliquer néanmoins l'état moral de la société dans laquelle ils avaient vécu.

Les moyens que Philippe II employa pour an-

1 Caria a wn abbade da Beiro, publiée dans le Bxbliophilo d'août 1849. ■ Rebello da Silva. — Invasion et occupation du Portugal en 1580. Tome I, page 540.

nexerle Portugal à la monarchie espagnole avaient été longuement préparés; ils réussirent, autant par l'habileté et l'astuce de ses agents que par le relâchement de tous les ressorts du gouvernement national. Le monarque étranger ne fut d'ailleurs que trop bien servi par l'aflaiblissement des mœurs guerrières, la corruption et la vénalité, qui semblent être les traits les plus saillants de cette triste période de l'histoire portugaise. Tout avait conspiré contre cette nationalité, qui allait subir une épreuve de plus d'un demi-siècle.

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