‹ Les faux-monnayeurs, romanChapitre 23 sur 95 · NÉ MIRE ES · texte numérisé non relu

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PREMIBRE PARTIE 123.

bien qu’il m'a dit cela aussi platement). — Je voudraïs vous en remercier — et que vous ne trouviez pas cela ridicule, car je le fais très sincèrement — a-t-il ajouté, en s’efforçant de sourire, mais d’une voix tremblante et avec les larmes aux yeux.

« Je ne savais que lui dire, car je me sentais beaucoup moins ému que J'aurais dû l’être et complètement incapable d’une effusion réciproque. J’ai dû lui paraître un peu sec; mais il m’agaçait. J’ai néanmoins serré le plus chaleureusement que j'ai pu la main qu’il me tendait. Ces scènes où l’un offre plus de son cœur qu’on ne lui demande, sont toujours pénibles. Sans doute pensait-1l forcer ma sympathie. S'il eut été plus perspicace, il se fût senti volé ; mais déjà je le voyais reconnaissant de son propre geste, dont il croyait surprendre le reflet dans mon cœur. Comme je ne disais rien, et gêné peut-être par mon silence :

«— Je compte, a-t-il ajouté bientôt, sur le dépaysement de sa vie à Cambridge pour empêcher des comparaisons de sa part, qui seraient à mon désavantage.

« Qu’entendait-il par là ? Je m'efforçais de ne pas comprendre. Peut-être eéspérait-il une protestation ; mais qui n’eût fait que nous engluer davantage. Il est de ces gens dont la timidité ne peut supporter les silences et qui croient devoir les meubler par une avance exagérée ; de ceux qui vous » disent ensuite : « J’ai toujours été franc avec vous. » - Eh ! parbieu, l'important n’est pas tant d’être franc -que de permettre à l’autre de l’être. I aurait dû se

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rendre compte que sa franchise précisément empèêchait la mienne.

« Mais si je ne puis devenir son ami, du moins je crois qu’il fera un excellent mari pour Laura ; car, somme toute, ce sont ici surtout ses qualités que je lui reproche. Ensuite, nous avons parlé de Cambridge, où j'ai promis d’aller les voir.

« Quel absurde besoin Laura a-t-elle eu de lui parler de moi ?

« Admirable propension au ÉCRIS chez la femme. L'homme qu’elle aire pe DATE l lp plus souvent, pour elle, qu’une sorte de ere quoi suspendre son amour. Avec quelle sincère facilité Laura opère la substitution ! Je comprends qu’elle épouse Douviers ; j'ai été un des premiers à le lui conseiller. Mais j'étais en droit d'espérer un peu de chagrin. Le mariage a lieu dans trois jours.

« Quelques articles sur mon livre. Les qualités qu’on me reconnaît le plus volontiers sont de celles précisément que je prends le plus en horreur... Ai-je eu raison de laisser rééditer ces vieilleries ? Elles ne répondent plus à rien de ce que j'aime à présent. Mais je ne m'en aperçois qu’à présent. Ilne me paraît” pas que précisément j'aie changé ; mais bien que, seulement maintenant, je prenne conscience de moi-. même ; jusqu'à présent, je ne savais pas qui j'étais. Se peut-il que j'aie toujours besoin qu’un autre être. fasse office, pour moi, de révélateur ! Ce livre avait cristallisé selon Laura, et c’est pourquoi je: ne veux!

plus m'y reconnaître.

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PREMIÈRE PARTIE 125 « Cette perspicacité, faite de sympathie, nous estelle interdite, qui nous permettrait de devancer les saisons ? Quels problèmes inquièteront demain ceux qui viennent ? C’est pour eux que je veux écrire. Fournir un aliment à des curiosités encore indistinctes, satisfaire à des exigences qui ne sont pas encore précisées, de sorte que celui qui n’est aujourd’hui qu’un enfant, demain s'étonne à me rencontrer sur sa route.

« Combien j'aime à sentir chez Olivier tant, de curiosité, d'impatiente insatisfaction du passé.

« Il me paraît parfois que la poésie est la seule chose qui l’intéresse. Et je sens, à les relire à travers lui, combien rares sont ceux de nos poètes qui se soient laissés guider plus par le sentiment de l’art que par le cœur ou par l'esprit. Le bizarre c’est que, lorsque Oscar Molinier m’a montré des vers d’Olivier, J'ai donné à celui-ci le conseil de chercher plus à se laisser guider par les mots qu’à les soumettre. Et maintenant, il me semble que c’est lui qui, par contre-coup, m'en instruit.

« Combien tout ce que j'ai écrit précédemment me

paraît aujourd’hui tristement, ennuyeusement et

ridiculement raisonnable |

«5 Novembre. — La cérémonie a eu lieu. Dans la petite chapelle de la rue Madame où je n’étais pas retourné depuis longtemps. Famille Vedel-Azaïs au complet : grand- père, père et mère de Laura, ses deux

sœurs et son jeune frère, plus nombre d’oncles, de

tantes et de sousins. Famille Douviers représentée par trois tantes en grand deuil, dont le catholicisme eût fait trois nonnes, qui, d’après ce que l’on m'a dit, vivent ensemble, et avec qui vivait également Dow viers depuis la mort de ses parents. Dans la tribune les élèves de la pension. D’autres amis de la famille

achevaient de remplir la salle, au fond de laquelle je.

suis resté ; non loin de moi, j'ai vu ma sœur avec Olivier ; Georges devait être dans la tribune avec des camarades de son âge. Le vieux La Pérouse à l’harmonium ; son visage vieilh, plus beau, plus noble que jamais, mais son œil sans plus cette

flamme admirable qui me communiquaiït sa ferveur, du temps de ses leçons de piano. Nos regards! se sont croisés et J'ai senti, dans le sourire qu'il m'adressait, tant de tristesse que je me suis promis de le retrouver à la sortie. Des personnes ont bougé.

et une place auprès de Pauline s’est trouvée libre. Olivier m'a tout aussitôt fait signe, a poussé sa mère pour que je puisse m’asseoir à côté de lui ; puis m'a pris la main et l’a longuement retenue dans la sienne. C’est la première fois qu'il agit aussi fami-

lièrement avec moi. Il a gardé les yeux fermés pen

dant presque toute l’interminable allocution du pasteur, ce qui m'a permis de le contempler longuement : il ressemble :

à ce pâtre endormi d’un bas-relief du

musée de Naples, dont J'ai la photographie sur mon

bureau. J'aurais cru qu’il dormait lui-même, sans

le frémissement de ses doigts ; ; sa main palpitait

comme un oiseau dans la mienne.

« Le vieux pasteur a cru devoir retracer l’ histoire

de toute la famille, à commencer par celle du grandpère Azaïs, dont 1l avait été camarade de classe à - Strasbourg avant la guerre, puis condisciple à la faculté de théologie. J’ai cru qu’il ne viendrait pas à bout d’une phrase compliquée où il tentait d’expliquer qu’en prenant la direction d’une pension et se dévouant à l’éducation de jeunes enfants, son ami n'avait pour ainsi dire pas quitté le pastorat. Puis l’autre génération a eu son tour. Il a parlé également avec édification de la famille Douviers, dont il apparaissait qu’il ne connaissait pas grand’chose. L'’excellence des sentiments palliait les défaillances oratoires et l’on entendait se moucher nombre de membres de l’assistance. J'aurais voulu savoir ce que pensait Olivier ; je songeai qu’élevé en catholique, le eulte protestant devait être nouveau pour lui et qu'il venait sans doute pour la première fois dans ce temple. La singulière faculté de dépersonnalisation qui me permet d'éprouver comme mienne l'émotion d'autrui, me forçait presque d’épouser les sensations d'Olivier, celles que j'imaginais qu'il devait avoir ; et bien qu’il tînt les yeux fermés, ou

peut-être à cause de cela même, il me semblait que

je voyais à sa place et pour la première fois, ces murs nus, l’abstraite et blafarde lumière où baignait Pauditoire, le détachement cruel de la chaire sur de mur blanc du fond, la rectitude des lignes, la ridigité des colonnes qui soutiennent les tribunes, W'esprit même de cette architecture anguleuse et décolorée dont m’apparaissaient pour la première fois la disgrâce rébarbative, l’intransigeance et la

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parcimonie. Pour n’y avoir point été sensible plus! tôt, il fallait que j'y fusse habitué dès l'enfance... Je repensai soudain à mon éveil religieux et à mes. premières ferveurs ; à Laura et à cette école du dimanche où nous nous retrouvions, moniteurs tous deux, pleins de zèle et discernant mal, dans cette: ardeur qui consumait en nous tout l’impur, ce qui appartenait à l’autre et ce qui revenait à Dieu. Et je me pris tout aussitôt à me désoler qu'Olivier n’eût point connu ce premier dénuement sensuel qui jette’ l'âme si périlleusement loin au-dessus des apparences, qu'il n'eût pas de souvenirs pareils aux miens ; mais, de le sentir étranger à tout ceci, m'ai-. dait à m'en évader moi-même. Passionnément, je serrai cette main qu'il abandonnaït toujours dans la mienne, mais qu'à ce moment 1l retira brusque ment. Il rouvrit les yeux pour me regarder, puis avec un sourire d’une espièglerie toute enfantine, que tempérait l’extraordinaire gravité de son front, il chuchota, penché vers moi — tandis que le pasteur précisément, rappelant les devoirs de tous les chrétiens, prodiguait aux nouveaux époux conseils, préceptes et Hente objurgations :

« — Moi, je m’en fous : je suis catholique. Û

« Tout en lui m’attire et me demeure mystérieux,

« A la porte de la sacristie, j'ai retrouvé le vieux ua Pérouse. Il m'a dit un peu tristement, mais sur un ton où n’entrait nul reproche : K

«— Vous m’oubliez un peu, je crois.

u« Prétexté je ne sais quelles occupations pour: m ex-

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cuser d’ê être resté si longtemps sans le voir ; promis pour après-demain ma visite. J’ai une à l’entraîner chez les Azaïs, convié moi-même au thé qu'ils donnent après la cérémonie ; mais il m’a dit qu'il se sentait d'humeur trop sombre et craignait de rencontrer trop de gens avec qui il eût dû, mais n’eût pu causer.

« Pauline a emmené Georges ; m'a laissé avec Olivier :

« — Je vous le confie, m’a-t-elle dit en riant ; ce qui a paru agacer un peu Olivier, dont le visage s’est détourné. Il m'a entraîné dans la rue :

«— Je ne savais pas que vous connaissiez si bien les Azaïs ?

« Je l’ai beaucoup surpris en lui disant que j'avais pris pension chez eux pendant deux ans.

«— Comment avez-vous pu préférer cela à n’importe quel autre arrangement de vie indépendante? « — J'y trouvais quelque commodité, ai-je répondu vaguement, ne pouvant lui dire qu’en ce temps Laura occupait ma pensée et que j'aurais accepté les pires régimes pour le contentement de les supporter auprès d'elle.

«-— Et vous n'étouffiez pas dans l’atmosphère de cette boîte ?

. « Puis, comme je ne répondais rien :

« — Au reste, je ne sais pas trop comment je la Supporte moi-même, ni comment il se fait que j'y suis. Mais demi-pensionnaire seulement. C’est déjà trop.

1 « J'ai dû lui expliquer l’amitié qui liait au directeur

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de cette « boîte » son grand-père, dont le souvenir : dicta le choix de sa mère plus tard. |

«— D'ailleurs, ajouta-t-il, je manque de points de comparaison ; et sans doute tous ces chauffoirs se valent ; je crois même volontiers, d’après ce qu’on m'a dit, que la plupart des autres sont pires. N’empêche que je serai content d’en sortir. Je n’y serais pas entré du tout si je n’avais pas eu à rattraper le temps où j'ai été malade. Et depuis longtemps, je n'y retourne plus que par amitié pour Armand.

« J’appris alors que ce jeune frère de Laura était son condisciple. Je dis à Olivier ge je ne le connaissais presque pas. |

«— C’est pourtant le plus intelligent et le plus intéressant de la fanulle.

«— C'est-à-dire celui auquel tu t’es le plus intéressé. ; «— Non, non ; je vous assure qu'il est très curieux. Si vous voulez, nous irons causer un peu avec lui dans sa chambre. J'espère qu’il osera parler devant vous.

« Nous étions arrivés devant la pension. |

« Les Vedel-Azaïs avaient remplacé le traditionnel repas de noces par un simple thé moins dispendieux.. Le parloir et le bureau du pasteur Vedel étaient ouverts à la foule des invités. Seuls quelques rares intimes avaient accès dans l’exigu salon particulier. de la pastoresse ; mais, pour éviter l’envahissement, on avait condamné la porte entre le parloir et ce salon, ce qui faisait Armand répondre à ceux qui lui demandaient par où l’on pouvait rejoindre sa mère : #

« — Par la cheminée.

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« Il y avait foule. On crevait de chaleur. A part quelques « membres du corps enseignant », collègues de Douviers, société presque exclusivement protestante. Odeur puritaine très spéciale. L’exhalaison est aussi forte, et peut-être plus asphyxiante encore, dans les meetings catholiques ou juifs, dès qu’entre eux ils se laissent aller ; mais on trouve plus souvent parmi les catholiques une appréciation, parmi les juifs une dépréciation de soi-même, dont les protestants ne me semblent capables que bien rarement, Si les juifs ont le nez trop long, les protestants, eux, ont le nez bouché; c’est un fait. Et moi-même je ne

m’aperçus point de la particulière qualité de cette.

atmosphère aussi longtemps que j'y demeurai plongé. Je ne sais quoi d’ineffablement alpestre, paradisiaque et niaïs. |

« Dans le fond de la salle, une table dressée en buffet; Rachel, sœur aînée de Laura, et Sarah, sa sœur cadette, secondées par quelques jeunes filles” à marier, leurs amies, offraient le thé...

« Laura, dès qu'elle m'a vu, nv'a entraîné dans le bureau de son père, où se tenait déjà tout un synode. Réfugiés dans l’embrasure d’une fenêtre, nous avons pu causer sans être entendus. Sur le bord du cham-

branle, nous avions jadis inscrit nos deux noms.

: «— Venez voir. Is y sont toujours, me dit-elle. Je crois bien que personne ne les a remarqués. Quel

Âge aviez-vous alors ?

« Au-dessous des noms, nous avions inscrit une date. Je calculai :

« — Vingt-huit ans.

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«— Et moi seize. Il y a dix ans de cela.

«Le moment n’était pas bien choisi pour remuer ces souvenirs ; je m'eflorçais d'en détourner nos propos, tandis qu’elle m'y ramenait avec une inquiète insistance ; puis tout à coup, comme craignant de s’attendrir, elle me demanda si je me souvenais encore de Strouvilhou r

« Strouvilhou était un pensionnaire libre, qui tourmentait beaucoup les parents de Laura à cette époque. Il était censé suivre des cours, mais, quand on lui demandait : lesquels ? ou quels examens il préparait, il répondait négligemment :

« — Je varie.

«On affectait, les premiers temps, de prendre pour des plaisanteries ses insolences, comme pour en émousser le tranchant, et lui-même les accompagnait. d’un gros rire ; mais ce rire devint bientôt plus sar-: castique, tandis que ses sorties se faisaient plus agressives, et je ne comprenais pas bien comment et | pourquoi le pasteur tolérait un tel pensionnaire, si, ce n’était pour des raisons financières, et parce qu'il conservait pour Strouvilhou une sorte d'affection, mêlée de pitié, et peut-être un vague espoir qu'il” arriverait à le convaincre, je veux dire : à le conver-* ür. Et je ne comprenais pas davantage pourquoi” Strouvilhou continuait d’habiter la pension, quand” il aurait si bien pu aller ailleurs ; car il ne semblait” pas retenu comme moi par une raison sentimentale ï mais peut-être bien par le plaisir qu’évidemment il prenait à ces tournois avec le pauvre pasteur, qui se. défendait mal et lui laissait toujours le beau rôle.

«— Vous vous souvenez du jour où il a demandé à papa si, quand il prêchait, 1l gardait son veston sous sa robe ?

«— Parbleu ! Il demandait cela si doucement que votre pauvre père n'y voyait pas malice. C'était à table ; je revois tout si bien...

« — Et papa qui lui a répondu candidement que la robe n’était pas bien épaisse, et qu'il craignait de prendre froid sans son veston.

«— Et l'air navré qu'a pris alors Strouvilhou ! Et comme 1l a fallu le presser pour le faire déclarer enfin que « cela n’avait évidemment pas grande im portance », mais que, lorsque votre père faisait de grands gestes, les manches du veston réapparaissaient sous la robe, et que cela était d’un fâcheux effet sur certains fidèles.

« — À la suite de quoi ce pauvre papa a prononcé tout un sermon les bras collés au corps et raté tous

ses effets d’éloquence.

« — Et, le dimanche suivant, il est rentré avec un gros rhume, pour avoir dépouillé le veston. Oh! et la discussion sur le figuier stérile de l’Évangile et

les arbres qui ne portent pas de fruits... « Je ne suis . pas un arbre fruitier, moi. De l’ombre, c’est ça que

je porte, Monsieur le pasteur : je vous couvre d’om- . bre. »

«— Ça encore, c'était dit à table.

«— Naturellement ; on ne le voyait jamais qu'aux repas.

+ «— Et c'était dit d’un ton si hargneux. C’est alors

3 que grand-père l’a mis à la porte. Vous vous sou-

venez comme 1l s’est dressé tout d’un coup, lui qui.

d'ordinaire restait le nez sur son assiette ; et, le bras étendu : « Sortez | »

« — Il paraissait énorme, effrayant ; 1l était indigné. Je crois vraiment que Strouvilhou a eu peur «— Il a jeté sa serviette sur la table et a disparu.

Il est parti sans nous payer ; et depuis on ne l’a.

jamais revu.

«— Curieux de savoir ce qu'il a pu devenir.

«-—— Pauvre grand-père, a repris Laura un peu tristement, comme il m'a paru beau ce jour-là. Il vous aime bien, vous savez. Vous devriez monter le retrouver dans son bureau, un instant. Je suis sûre que vous lui feriez beaucoup de plaisir.

« Je transcris tout cela aussitôt, ayant éprouvé combien il est difficile par la suite de retrouver la

justesse de ton d’un dialogue. Mais à partir de ce moment j'ai commencé d'écouter Laura plus distraitement. Je venais d’apercevoir, assez loin de moi, il est vrai, Olivier, que j'avais perdu de vue depuis

que Laura m'avait entraîné dans le bureau de son

père. Il avait les yeux brillants et les traits extra-

ordinairement animés. J’ai su plus tard qué Sarah. s'était amusée à lui faire boire coup sur coup six coupes de champagne. Armand était avec lui, et

tous deux, à travers les groupes, poursuivaient Sarah et une jeune Anglaise de l’âge de Sarah, pensionnaire chez les Azaïs depuis plus d’un an. Sarah et son amie quittèrent enfin la pièce et, par la porte

ouverte, je vis les deux garçons s ‘élancer à à leur pour-

suite, dans l'escalier. J’aiiais so)

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cédant aux injonctions de Laura, mais elle fit un mouvement vers moi :

« — Écoutez, Édouard, je voudrais vous dire en-

core. et brusquement sa voix devint très grave —

nous allons peut-être rester longtemps sans nous revoir. Je voudrais que vous me redisiez.. Je voudrais savoir si Je puis encore compter sur vous... comme sur un ami.

« Jamais je n’eus plus envie de l’embrasser qu’à ce moment-là ; mais je me contentai de baiser sa main tendrement et impétueusement, en murmurant :

… «— Quoi qu'il advienne. — Et pour lui cacher les - larmes que je sentais monter à mes yeux, je m’enfuis vite à la recherche d'Olivier.

« Il guettait ma sortie, assis près d’Armand sur une marche de l'escalier. [Il était certainement un peu ivre. Il se leva, me tira par le bras :

- «— Venez, me dit-il. On va fumer une cigarette dans la chambre de Sarah. Elle nous attend.

«— Dans un instant. Il faut d’abord que j'aille voir “Azaïs. Mais je ne pourrai jamais trouver la chambre.

«— Parbleu, vous la connaissez bien ; c’est l’ancienne chambre de Laura, s’écria Armand. Comme c'était une des meilleures chambres de la maison, “on y a fait coucher la pensionnaire ; mais comme elle ne paie pas assez, elle partage la chambre avec Sarah. On leur a mis deux lits pour la forme ; mais c'était assez inutile...

“ « — Ne l’écoutez pas, dit Olivier en riant et en “le bousculant ; il est saoûl.

| « — Je te conseille de parler, repartit Armand,

Alors vous venez, n’est-ce pas ? On vous attend. | « Je promis de les y rejoindre.

«Depuis qu’il porte les cheveux en brosse, le vieux ! Azaïs ne ressemble plus du tout à Whitman. Il a° laissé à la famille de son gendre le premier et le. second étage de l’immeuble. De la fenêtre de son” bureau (acajou, reps et moleskine), il domine de haut la cour et surveille les allées et venues des. élèves.

«— Voyez comme on me gâte, m'’a-t-il dit, en me. montrant sur sa table un énorme bouquet de chrysanthèmes, que la mère d’un des élèves, vieille amie. de la famille, venait de laisser. L’atmosphère de la” pièce était si austère qu’il semblait que des fleurs” y dussent faner aussitôt. — J’ai laissé un instant la société. Je me fais vieux et le bruit des conversations. me fatioue. Mais ces fleurs vont me tenir compagnie. Elles parlent à leur façon et savent raconter la gloire du Seigneur mieux que les hommes (ou quelqu chose de cette farine). :

« Le digne homme n’imagine pas combien il peut raser les élèves avec des propos de ce genre : chez lui si sincères qu’ils découragent l’ironie. Les âmes simple: comme celles d’Azaïs sont assurément celles qu'il m'est le plus difficile de comprendre. Dès | qu’on est un peu moins simple soi-même, on est contraint, en face d'elles, à une espèce de comédie ; peu honnête ; mais qu'y faire ? On ne peut discuter, mettre au point; on est contraint d'acquiescer Azaïs impose autour de lui l'hypocrisie, pour peu

qu'on ne partage pas sa croyance. Je m'indignais,

les premiers temps que je fréquentais la famille, de voir ses petits enfants lui mentir. J’ai dû me mettre au pas.

« Le pasteur Prosper Vedel est trop occupé ; Mme Vedel, un peu niaise, enfoncée dans une révérie poético-religieuse où elle perd tout sens du réel ; c'est le grand-père qui a pris en main l’éducation aussi bien que l'instruction des jeunes. Une fois par mois, du temps que j'habitais chez eux, Jj'assistais à une explication orageuse qui s’achevait sur de pathétiques effusions :

« — Désormais on se dira tout. Nous entrons dans une ère nouvelle de franchise et de sincérité. (Il emploie volontiers plusieurs mots pour dire la même chose — vieille habitude qui lui reste de son temps de pastorat.) On ne gardera pas d’arrière-pensées, de

ces vilaines pensées de derrière la tête. On va pouvoir

se regarder bien en face, et les yeux dans les yeux.

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N'est-ce pas ? C’est convenu.

« Après quoi l’on s’enfonçait un peu plus avant, lui dans la jobarderie, et ses enfants dans le mensonge.

« Ces propos s ’adressaient en particulier à un frère

- de Laura, d’un an plus jeune qu’elle, que tourmen- » tait la sève et qui s’essayait à l'amour. (Il a été faire

- du commerce dans les colonies et je l’ai perdu de

vue.) Un soir que le vieux avait redit de nouveau

cette phrase, je m'en fus le retrouver dans son

“ bureau ; je tâchai de lui faire comprendre que cette

É : ‘sincérité qu'il exigeait de son petit-fils, son intransi-

RE age de VS RE

geance la rendait d’autre part impossible. Azaïs s’est alors he fâché :

«— Il n’a qu’à ne rien faire qu'il doive être honteux d’avouer, s'est-il écrié, d’un ton qui n’admettait pas de réplique.

«C’est du reste un excellent homme ; même mieux que cela : un parangon de vertu et ce qu’on appelle : un cœur d’or; mais ses jugements sont enfantins. Sa grande estime pour moi vient de ce qu'il ne me connaît pas de maîtresse. Il ne m'a pas caché qu'il avait espéré me voir épouser Laura ; 1l doute que Douviers soit le mari qui lui convienne, et m'a répété plusieurs fois : « Son choix m'étonne »; puis a ajouté : « Enfin, je crois que c’est un honnête garçon. Que vous en semble ?... » A quoi j'ai dit :

« — Certainement. » :

«À mesure qu’une âme s’enfonce dans la dévotion, elle perd le sens, le goût, le besoin, l’amour de la réalité. J'ai également observé cela chez Vedel, si peu que i’aie pu lui parler. L’éblouissement de leur foi les aveugle sur le monde qui les entoure, ét sur eux-mêmes. Pour moi qui n’ai rien tant à cœur que d'y voir clair, je reste ahuri devant l'épaisseur de

mensonge où peut se complaire un dévôt.

« J’ai voulu faire parler Azaïs sur Olivier, mais il s'intéresse surtout au petit Georges.

«— Ne lui laissez pas voir que vous savez ce que je vais vous dire, a-t-il commencé ; du reste, c’est tout à son honneur. Figurez-vous que votre jeune neveu et quelques-uns de ses camarades ont constitué une sorte de peiite association, une ligue d'émulation

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