‹ Les faux-monnayeurs, romanChapitre 24 sur 95 · AS 2 RE? | AE · texte numérisé non relu

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mutuelle ; ils n’y admettent que ceux qu’ils en jugent dignes et qui ont donné des preuves de vertu ; une

espèce de Légion d'Honneur enfantine. Est-ce que vous ne trouvez pas cela charmant ? Chacun d’eux porte à la boutonnière un petit ruban — assez peu

. apparent il est vrai, mais que j'ai tout de même

remarqué. J’ai fait venir l’enfant dans mon bureau. et quand je lui ai demandé l'explication de cet

insigne, il s’est d’abord troublé. Le cher petit s’at-

tendait à une réprimande. Puis, très rouge et avec beaucoup de confusion, il m’a raconté la formation de ce petit club, Ce sont des choses, voyez-vous,

- dont il faut se garder de sourire ; on risquerait de

froisser des sentiments très délicats. Je lui ai demandé pourquoi lui et ses camarades ne faisaient pas cela tout ouvertement, au grand jour ? Je lui ai dit quelle admirable force de propagande, de

prosélytisme ils pourraient avoir, quel beau rôle

ils pourraient jouer... Mais à cet âge on aime le mystère... Pour le mettre en confiance, je lui ai dit

à mon tour que, de mon temps, c’est-à-dire quand

j'avais son âge, je m'étais enrôlé dans une associa-

tion de ce genre, dont les membres portaient le beau

nom de « chevaliers du devoir » ; chacun de nous.

“recevait du président de la ligue un carnet où il “inscrivait ses défaillances, ses manquements, avec ‘une absolue sincérité. Il s’est mis à sourire et j'ai bien vu que cette histoire des carnets lui donnait

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une idée ; je n’ai pas insisté, mais je ne serais pas

étonné qu'il introduisît ce système de carnets parmi

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ses émules. Voyez-vous, ces enfants, il faut savoir

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les prendre ; et c’est d’abord en leur montrant qu’on les comprend. Je lui ai promis de ne point souffler mot de cela à ses parents ; tout en l’engageant à en. parler à sa mère que cela rendrait si heureuse. Mais. il paraît qu'avec ses camarades, ils se sont engagés d’honneur à n’en rien dire. J'aurais été maladroit d’insister. Mais, avant de nous quitter, nous avons ensemble prié Dieu de bénir leur ligue. |

« Pauvre cher vieux père Azaïs ! Je suis convaincu. que le petit l’a fourré dedans et qu’il n’y a pas un mot de vrai dans tout cela. Mais comment Georges eût-il pu répondre différemment ?.… Nous tâcherons de tirer cela au clair.

« Je ne reconnus pas d’abord la chambre de Laura. On avait retapissé la pièce ; l'atmosphère était toute. changée. Sarah de même me paraissait méconnaist. sable. Pourtant je croyais bien la connaître. Elle. s’est toujours montrée très confiante avec moi. De tout temps, j'ai été pour elle celui à qui on peut tou# dire. Mais j'étais resté de longs mois sans retourner chez les Vedel. Sa robe découvrait ses bras et son cou. Elle paraissait grandie, enhardie. Elle était assise sur un des deux lits, à côté d'Olivier, contre lui, qui s'était étendu sans façons et qui semblait dormir. Certainement 1l était ivre ; et certainement, je souffrais de le voir ainsi; mais il me paraissait plus beau que jamais. Le ils l'étaient plus ou moins tous les quatre. La petite Anglaise éclatait de rire, d’un rire aigu qui me faisait mal aux oreilles, aux plus absurdes propos d’Armand. Celui-ci disait

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n'importe quoi, excité, flatté par ce rire et rivalisant avec lui de bêtise ét de vulgarité ; feignant de vouloir allumer sa cigarette à la pourpre des joues de sa sœur où de celles d'Olivier, également ardentes, ou de s’y brûler les doigts lorsque, d’un geste effronté, il rapprochait et forçait de se rencontrer leurs deux fronts. Olivier et Sarah se prêtaient à ce Jeu et cela m'était extrêmement pénible. Mais j’anticipe.. «Olivier faisait encore semblant de dormir lorsque Armand me demanda brusquement ce que je pensais . de Douviers ? Je m'étais assis dans un fauteuil bas, à la fois amusé, excité et gêné par leur ivresse et leur sans-gêne ; au demeurant, flatté qu'ils m'eussent demandé de venir, alors précisément qu'il semblait si peu que ma place fût auprès d’eux.

« — Ces demoiselles ici présentes..…., continua-t-il, comme je ne trouvais rien à répondre et me contentais de sourire complaisamment pour paraître au ton. À ce moment, l’Anglaise voulut l'empêcher de parler et le poursuivit pour lui mettre sa main sur la - bouche ;ilse débattit et cria : — Ces demoiselles s’indignent à l’idée que Laura devra coucher avec us « L’Anglaise le lâcha et avec une feinte fureur : «— Oh ! Il ne faut pas croire ce qu’il dit. C’est un menteur.

« — Fai tâché de leur faire comprendre, reprit Armand plus calme, que pour vingt mille francs de dot, on ne pouvait guère espérer trouver mieux, et que, en vraie chrétienne, elle devait tenir compte x surtout des qualités de l'âme, comme dit notre père

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le pasteur. Oui, mes enfants. Et puis qu'est-ce que: deviendrait la repopulation, s'il fallait condamner au. célibat tous ceux qui ne sont pas des Adonis... ou des Oliviers, dirons-nous pour nous reporter à une époque plus récente. |

«— Quel idiot ! murmura Sarah. Ne l’écoutez pas ; il ne sait plus ce qu’il dit.

« — Je dis la vérité.

« Jamais je n’avais entendu Armand parler de la. sorte ; je le croyais, je le crois encore de nature fine et sensible ; sa vulgarité me paraissait toute affectée, due en partie à l'ivresse et plus encore au besoin d’amuser l’Anglaise. Celle-ci, jolie indéniablement, devait être bien sotte pour se plaire à de telles incongruités ; quelle sorte d'intérêt Olivier pouvait-il trouver là ?... Je me promis, sitôt de nouveau seul. avec lui, de ne pas lui cacher mon dégoût.

«— Mais vous, reprit Armand en se tournant vers moi brusquement, vous qui ne tenez pas à l’argent et qui en avez assez pour vous payer des sentiments nobles, consentirez-vous à nous dire pourquoi vous n'avez pas épousé Laura ? alors que vous l’aimiez, paraît-il, et que, au su de tous, elle se languissait” après vous. | |

« Olivier qui, jusqu’à ce moment, avait fait semblant de dormir, ouvrit les yeux ; nos regards se croisèrent et certainement si je ne rougis point,

} c’est qu'aucun des autres n'était en état de m'ob Wa server.

« — Armand, tu es insupportable, dit Sarah,

comme pour me mettre à l’aise, car ie ne trouvais

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rien à répondre. Puis, sur ce lit où d’abord elle

était assise, s’étendit tout de son long contre

Olivier, de sorte que leurs deux têtes se touchèrent.

Armand tout aussitôt bondit, s’empara d’un grand

paravent replié au pied du lit contre la muraille et, comme un pître, le déploya de manière à cacher le couple, puis, toujours bouflonnant, penché vers moi, mais à voix haute :

«— Vous ne saviez peut-être pas que ma sœur :

était une putain ?

« C’en était trop. Je me levai; bousculai le paravent derrière lequel Olivier et Sarah se redressèrent aussitôt. Elle avait les cheveux défaits. Olivier se leva, alla vers la toilette et se passa de

l’eau sur le visage.

«— Venez par ici. Je veux vous montrer quelque

chose, dit Sarah en me prenant par le bras.

« Elle ouvrit la porte de la chambre et m’entraîna

sur le palier.

«— J’ai pensé que cela pourrait intéresser un ro-

. mancier. C’est un carnet que j'ai trouvé par hasard ; un journal intime de papa ; je ne comprends pas

- comment il J’a laissé traîner. N'importe qui pouvait - le lire. Je l’ai pris pour ne pas qu'Armand le voie. - Ne lui en parlez pas. Il n’y en a pas très long. Vous

pouvez le lire en dix minutes et me le rendre avant de partir.

« — Mais Sarah, dis-je en la regardant fixement,

c’est affreusement indiscret.

« Elle haussa les épaules.

- «— Oh! si vous croyez cela, vous allez être bien

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déçu. Il n’y a qu’un moment où ça devient intéressant. et encore. Tenez : je vais vous montrer. 4

« Elle avait sorti de son corsage un très petit agenda, vieux de quatre ans, qu’elle feuilleta un : instant, puis me rendit tout ouvert en me désignant un passage. | |

« — Lisez vite.

« Je vis d’abord, au dessous d’une date et entre guillemets, cette citation de l'Évangile :

« Celui qui est fidèle dans les petites choses le sera : aussi dans les grandes », puis : « Pourquoi toujours . remettre au lendemain cette décision que je veux prendre de ne plus fumer. Quand ce ne serait que pour ne pas contrister Mélanie (c’est la pastoresse). Mon Dieu, donnez-moi la force de secouer le joug de » ce honteux esclavage. (Je crois que je cite exactement.) — Suivait la notation de luttes, de supplica- « tions, de prières, d’efforts, assurément bien vains, * car ils se répétaient de jour en jour. On tournait encore une page et, tout à coup, il était question d'autre chose.

«— C’est assez touchant, n’est-ce pas ? fit Sarah. avec une imperceptible moue d'ironie, après que j'eus achevé la lecture.

«— C'est beaucoup plus curieux que vous ne pensez, ne pus-je me retenir de lui dire, tout en me reprochant de lui parler. Figurez-vous qu'il n'y a pas dix jours, j'ai demandé à votre père s’il avait jamais essayé de ne plus fumer. Je trouvais que je me. laissais aller à beaucoup trop fumer moi-même et. Bref, savez-vous ce qu’il m'a répondu ? Il m'a dit

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d'abord qu’il pensait qu’on exagérait beaucoup les

effets pernicieux du tabac, que, pour sa part, il ne

les avait jamais ressentis sur lui-même ; et, comme

J'insistais : « Oui, m'a-t-il dit enfin ; j'ai bien décidé

deux ou trois fois d'interrompre pour un temps. — Et vous avez réussi ? — Mais naturellement, m’a-t-il dit comme s’il allait de soi, — puisque je l’avais décidé. » C’est prodigieux |! Peut-être après tout qu'il ne se souvenait pas, ajoutai-je, ne voulant pas laisser paraître devant Sarah tout ce que je soup-

çonnais là d’hypocrisie.

«— Ou peut-être bien, reprit Sarah, cela prouve que « fumer » était mis là pour autre chose.

« Était-ce vraiment Sarah qui parlait ainsi?

J'étais absourdi. Je la regardai, osant à peine la comprendre. À ce moment, Olivier sortit de la chambre. Il s’était peigné, avait remis de l’ordre à ses vêtements et paraissait plus calme.

«— S1 on s’en allait ? dit-il sans façons devant Sarah. Il est tard.

« Nous descendîmes, et dès que nous fûmes dans la Tue :

«— J’ai peur que vous ne vous mépreniez, me dit- À Vous pourriez croire que j'aime Sarah. Mais non. Oh! je ne la déteste pas non plus. Mais je ne l'aime pas.

- « J'avais pris son bras et le serrai sans rien dire. “« — Il ne faut pas non plus que vous jugiez Armand d’après ce qu'il a pu vous dire aujour- Yhui, reprit-il. C’est un espèce de rôle qu’il joue. malgré lui. Au fond il est très différent de cela. Je

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