LES AUX MONNA VIRE
en souriant ironiquement, et a porté une main à son front, signifiant qu’elle était folle. Puis, avec une impatience, une brutalité même, dont je ne l’aurais pas cru capable, et qui semblait justifier les accusations de la vieille (mais due aussi au diapason qu'il devait prendre pour se faire entendre d'elle) :
«— Allons, Madame vous devriez comprendre que vous fatiguez Monsieur avec vos discours. Ce n’est pas vous que mon ami venait voir. Laisseznous. |
« La vieille alors a protesté que le fauteuil sur ‘lequel elle restait assise était à elle, et qu’elle ne le quitterait pas.
« — Dans ce cas, reprit La Pérouse en ricanant, si vous le permettez, c’est nous qui sortirons. Puis, tourné vers moi, et sur un ton tout radouci :
«— Venez ! laissons-la.
« J’ai ébauché un salut gêné et l’ai suivi dans la pièce voisine, celle même où il m'avait reçu la dernière fois.
«— Je suis heureux que vous ayez pu l’entendre, m’a-t-1l dit. Eh bien ! c’est comme cela tout le long du jour.
« Il alla fermer les fenêtres :
« — Avec le vacarme de la rue, on ne s'entend plus. Je passe mon temps à refermer ces fenêtres, que Madame de La Pérouse passe son temps à rouvrir. Elle prétend qu’elle étoufte. Elle exagère toujours. « Elle refuse de se rendre compte qu'il fait plus chaud dehors que dedans. J’ai là pourtant un petit ther- ; momètre ; mais quand je le lui montre, elle me dit
‘que les chiffres ne prouvent rien. Elle veut avoir raison, même quand elle sait qu’elle a tort. La grande affaire pour elle, c’est de me contrarier.
« Il me parut, cependant qu'il parlait, qu'il n’était pas en parfait équilibre lui-même ; il reprit, dans une exaltation croissante :
« — Tout ce qu’elle fait de travers dans la vie, c’est ‘à moi qu’elle en fait grief. Ses jugements sont tous faussés. Ainsi, tenez ; je m'en vais vous faire com- ‘prendre : Vous savez que les images du dehors arrivent renversées dans notre cerveau, où un appareil nerveux les redresse. Eh bien, Madame de La Pérouse, elle, n’a pas d'appareil rectificateur. ‘Chez elle, tout reste à l’envers. Vous jugez si c'est pénible. | - « Il éprouvaiït certainement un soulagement à s’expliquer, et je me gardais de l’interrompre. Il continuait : | . « — Madame de La Pérouse a toujours beaucoup trop mangé. Eh bien, elle prétend que c’est moi qui mange trop. Tout à l’heure, si elle me voit avec un morceau de chocolat (c’est ma principale nourriture), elle va murmurer : — Toujours en train de grignoter |... Elle me surveille. Elle m’accuse de mc relever la nuit pour manger en cachette, parce qu’une fois elle m’a surpris en train de me préparer ‘une tasse de chocolat, à la cuisine. Que voulezvous ? De la voir à table, en face de moi, se jeter sur les plats, cela m'enlève tout appétit. Alors, elle prétend que je fais le difficile, par besoin de la toure menter.
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« Il prit un temps, et dans une sorte d’élan lyrique :
«— Je suis dans l'admiration des reproches qu'elle me fait |... Ainsi, lorsqu'elle souffre de sa sciatique, je la plains. Alors elle m’arrête ; elle hausse les épaules : « Ne faites donc pas semblant d’avoir du cœur. » Et tout ce que je fais ou dis, c’est pour la’ faire souffrir.
« Nous nous étions assis ; mais il se relevait, puis. se rasseyait aussitôt, en proie à une maladivel inquiétude :
«— Imagineriez-vous que, dans chacune de ces pièces, il y a des meubles qui sont à elle et d’autres’ qui sont à moi? Vous l'avez vue tout à l'heure avec. son fauteuil. Elle dit à la femme de journée, lorsque celle-ci fait le ménage : « Non ; ceci est à Monsieur ; n’y touchez pas. » Et comme, l’autre jour, par mégarde, j'avais posé un cahier de musique relié sur un guéridon qui est à elle, Madame l’a flanqué à terre. Les coins se sont cassés.….Oh ! cela ne pourra. plus durer longtemps. … Mais, écoutez... 4
« Il m'a saisi le bras et, baissant la voix : |
«— J'ai pris mes mesures. Elle me menace con-* tinuellement, «- si je continue », d'aller chercher,
cfuge dans une maison de retraite. J’ai mis de côté. une certaine somme qui doit suflire à payer sa pension à Sainte-Périne ; on dit que c’est ce qu’il y. a de mieux. Les Hiadies leçons que je donne encore. ne me rapportent presque plus. Dans quelque temps,
mes ressources seront à bout : ; je me verrais forcé -
d'entamer cette somme ; je ne veux pas. Alors j'ai! pris uue résolution... Ce sera dans un peu plus de,
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ee - PREMIÈRE PARTIE 209
- trois mois. Oui ; j'ai marqué la date. Si vous saviez quel soulagement Jehronve à songer que chaque - heure désormais m'en rapproche.
- «Il s'était penché vers moi; il se pencha plus * encore :
» «— J'ai également mus de côté un titre de rentes. Oh! ce n’est pas grand chose ; mais je ne pouvais » pas faire plus. Madame de La Pérouse ne le saït pas. + Il est dans mon secrétaire, sous une enveloppe à » votre nom, avec les instructions nécessaires. Puis-je compter sur vous pour m'aider ? Je ne connais rien - aux affaires, mais un notaire à qui j'ai parlé, m'a | - dit que la rente en pourrait être versée directement à mon petit-fils, j jusqu ’à sa majorité, et qu'alors il entrerait en possession du titre. J’ai pensé que ce ne serait pas trop demander à votre amitié de veiller à ce que cela soit exécuté. Je me méfie tellement des notaires |... Et même, si vous vouliez me tranquilà liser, vous accepteric” de prendre’aussitôt avec vous À cette enveloppe. Oui, n’est-ce pas ?.. Je vais vous la chercher.
« Il sortit en trottinant selon son habitude, et ‘ * reparut avec une grande enveloppe à la main. «— Vous m’excuserez de l'avoir cachetée ; c’est | pour la forme. Prenez-la.
- «J'y jetai les yeux et lus, au-dessous de mon nom, en caractères calligraphiés : « À OUVRIR APRÈS MA MORT. D |
«— Mettez-la vite dans votre poche, que je la * sache en sûreté. Merci. Ah ! je vous attendais telle- “+ Re
FAUX-MONNAYEURS;, Se ; 1Q
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