‹ Les faux-monnayeurs, romanChapitre 91 sur 95 · STE VO EE · texte numérisé non relu

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entendit. Une angoisse intolérable s’empara de lui et, bien que l'étude fût sur le point de finir, feignant un yrgent besoin de sortir, ou peut-être très authentiquement pris de coliques, 1l leva la main et claqua dés doigts comme les élèves ont coutume de faire pour solliciter du maître une autorisation ; puis, sans attendre la réponse de La Pérouse, 1l s’élança hors

du banc. Pour gagner la porte, il devait passer

devant la chaire du maître ; 1l courait presque, mais chancelait.

Presque aussitôt après que Philippe fut sorti, Boris à son tour se dressa. Le petit Passavant, qui travaillait assidûment derrière lui, leva les veux. Il raconta plus tard à Séraphine que Boris était « affreusement pâle » ; mais c’est ce qu’on dit toujours dans ces cas-là. Du reste, 1l cessa presque aussitôt de regarder et se replongea dans son travail. Il se le reprocha beaucoup par la suite. S'il avait pu comprendre ce qui se passait, il l’aurait sûrement em-

pêché, disait-1l plus tard en pleurant. Mais il ne se

doutait de rien.

Poris s’avança donc jusqu’à la place marquée.

Il marchait à pas lents, comme un automate, le regard fixe ; comme un somnambule plutôt. Sa main

droite avait saisi le pistolet, mais le maintenait caché dans la poche de sa vareuse ; il ne le sortit qu’au dernier moment. La place fatale était, je l’ai

dit, contre la porte condamnée qui formait, à droite de la chaire, un retrait, de sorte que le maître, de.

sa chaire, ne pouvait le voir qu’en se penchant.

La Pérouse se pencha. Et d’abord il ne comprit,

pas ce Qué faisait son petit-fils, encore que l'étrange solennité de ses gestes fût de nature à l’inquiéter. De sa voix la plus forte, et qu'il tâchait de faire autoritaire, 1l commença :

— Monsieur Boris, je vous prie de rétourner immédiatement à votre.

Mais soudain il reconnut le pistolet ; Boris venait

de le porter à sa témpe. La Pérouse comprit et

sentit aussitôt un grand froid, comme si le sang figeait dans ses veines. Il voulut se lever, courir à Boris, le retenir, crier. Une sorte de râlé rauque sortit de ses lèvres ; 1l resta figé, paralytique, sécoué d’un grand tremblement.

Le coup partit. Boris ne s’affaissa pas aussitôt. Un instant le corps se maintint, comine accroché dans l’encoignure ; puis la tête, rétombée sur l’épaule, l’emporta ; tout s’effondra.

Lors de l'enquête que la police fit un peu plus tard, on s’étonna de ne point retrouver le pistolet près de Boris — je veux dire : près de l'endroit où il était tombé, car on avait presque aussitôt transporté sur un lit le petit cadavre. Dans le désarroi qui suivit immédiatement, et tandis qué Ghéridanisol restait à sa place, Georges, bondissant.par-déssus son banc, avait réussi à éscamotér l’armée sans être remarqué par pérsonne ; il l'avait d’abord repoussée en arrière, d'un coup dé piéd, tandis que les âäutres se pénchaient vers Boris, s’en était prestement emparé ét l'avait dissimulée sous sa veste, puis sub- #mticement passée à Ghéridanisol. L’attention

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de tous était toute portée sur un point, ét personne » ne remarqua non plus Ghéridanisol, qui put courir Imaperçu jusqu’à la chambre de La Pérouse, remettre l’arme à l’endroit où il l'avait prise. Lorsque plus tard, au cours d’une perquisition, la police retrouva le pistolet dans son étui, on aurait pu douter qu'il en fut sorti et que Boris s’en fut servi, si seulement Ghéridanisol avait songé à enlever la douille de la cartouche. Cértainément il avait un peu perdu la tête. Passagère défaillance, qu'il se réprocha par la suité, bien plus hélas ! qu’il ne se repentit de son crimé. Et pourtant ce fut cette défaillance qui le sauva. Car, lorsqu'il redescendit se mêler aux autres, à la vue du cadavre de Boris qu’on emportait, il fut pris d’un tremblement très apparent, d’une sorte de crise de nerfs, où Madame Vedel et Rachel, toutes . deux accourues, voulurent voir la marque d’une - excessive émotion. On préfère tout supposer, plutôt que-l’inhumanité d’un être si jeune ;‘et lorsque Ghéridanisol protesta de son innocénce, on le crut. Le petit billet de Phiphi que lui avait passé Géorges, qu'il avait envoyé promener d’une pichenette, et qu’on rétrouva plus tard sous un bané, ce petit billet froissé le servit. Certes, il deméurait coupable, ainsi que Géorgés et que Phiphi, de s’être prêté à un jeu cruel ; mais il ne s’y serait pas prêté, affirmait-il. s’il avait cru que l'arme était chargée. Georges fut le seul à démeurer convaincu de sa responsabilité complète. Georges n’était pas si corrompu que son admira- tion pour Ghéridanisol ne cédât enfin à lhorreur,

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Lorsqu'il revint ce soir chez ses parents, 1l se jeta dans les bras de sa mère ; et Pauline eut un élan de

reconnaissance vers Dieu, qui, par ce drame affreux,

ramenait à elle son fils.

Journaz p'Epouarp

« Sans prétendre précisément rien expliquer, je

voudrais n’offrir aucun fait sans une motivation

suffisante. C’est pourquoi je ne me servirai pas pour mes Faux-Monnayeurs du suicide du petit Boris ; j'ai déjà trop de mal à le comprendre. Et puis, je n'aime pas les « faits-divers ». ils ont quelque chose de péremptoire, d’indéniable, de brutal, d’outrageu-

sement réel... Je consens que la réalité vienne à |

l'appui de ma pensée, comme une preuve ; mais non point qu’elle la précède. Il me déplaît d’être surpris. Le suicide de Boris m’apparaît comme une indécence, car je ne m'y attendais pas. ie

« Il entre un peu de lâcheté dans tout suicide, malgré ce qu'en pense La Pérouse, qui sans doute considère que son petit-fils a été plus courageux que lui. Si cet enfant avait pu prévoir le désastre que son geste affreux amenait sur la famille Vedel, il resterait inexcusable. Azaïs a dû licencier la pension,

— momentanément, dit-1l ; mais Rachel craint la ruine. Quatre familles ont déjà retiré leurs enfants, Je n’ai pu dissuader Pauline de reprendre Georges «

auprès d'elle ; d’autant que ce petit, profondément

ouleversé par la mor on cam 18boulevers r la mort de son arade, semble dis pos à s’amender. Quels contre-coups ce deuil amène !

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