Scène III
Les mêmes, LUCE, puis GUILLONET
Même partie de la scène.
LuCE, s'approchant de Prosper. — Puis-je faire l)asser
mon nom à M. le ministre?
Pbosper. — A M. le ministre personnellement?
LucB. — Oui, monsieur.
Prosper. — Vous avez demandé une audience?
LucE. — Oui, monsieur. Et M. le ministre a bien voulu me répondre lui-même.
ï*B08PEB. — Veuillez me donner votre carte, madame, et prendre la peine de vous asseoir. (A ce
moment revient Guillonct.) Ah! (Quand Cuillonet passe près
de lui, bas.) Monsieur Gnillonet, cette dame a une audience de M. le ministre. Dois-je la laisser ici?
GuiLLONET. — Le ministre est à la Chambre. Il ne m'en a pas prévenu, (il lit la carte.) Comment? Luce Brévin... Mais, est-ce que ce n'est pas?... (ii se
retourne, regarde Luce.) Oh ! mais OUi... (11 va vivement
à elle.) Mais oui, c'est elle... (A voix basse.) Ltice?...
Luce, le regardant, hautaine. — Plaît-il?
GuiLLONET. — Vous ne me reconnaissez pas?
Luce. — Il me semble, en effet... (Dédaigneusement.) Monsieur Guillonet, je crois 1...
GuiLLONET. — Marcel Guillonet.
hvCE. — Je me rappelle, maintenant... (Un temps, après l'avoir toise.) Et VOUS avez fait bonne chasse?
GuiLLONET. — Bonne chasse?... Je ne comprends pas.
Luce. — La dernière fois que j'ai eu l'avantajire de vous voir, il y a cinq ans, vous partiez pour la chasse... alors, je vous demande...
GuiLLONET. — Ce n'est pas g^entil de faire allusion à ça... Vous m'en voulez donc toujours?
Luce. — Moi ? pas du tout. Je trouve qu'à un certain degré de muflerie les hommes sont excu.sables.
GuiLLONET. — Mais je n'ai pas été mufle avec vous!... il ne faut pas dire ça!... J'ai refusé de vous enlever, c'est une preuve d'estime que je vous ai donnée, au contraire... Où en serions-nous si nous aWons fait cette folie? Nous nous serions mariés, nous aurions divorcé. C'était fatal. Nous étions trop jeunes, nous ne connaissions pas la vie... Mais tout ça c'est le passé, n'en parlons plus. Vous ne vous imaginez pas ce que je suis content de vous retrouver... Etes-vous jolie! Et es- vous jolie!
Luce. — Veuillez ne pas me parler ainsi. Où vous croyez- vous?
GuiLLONET. — Chez moi.
LucîE. — Vous êtes employé au ministère?
GuiLLONET. — Je suis chef de cabinet de M. Bourdolle.
LvCE. — Je vous fais mes compliments.
GuiLLONET. — Et vous? que venez- vous faire ici? Ah! oui... au fait... votre mari est professeur, je m'en souviens... Mais je peux vous aider... Ditesmoi ce que vous désirez?
Luce, froidement. — Mon mari n'est plus professeur.
GuiLLONET. — Ah! Et qu'est-ce qu'il fait, maintenant?
Luce. — Cette question est de la dernière inconvenance.
GuiLLONET. — Pourquoi?
Luce. — Je suis veuve.
GuiLLONET. — Oh ! j'i^orais... excusez-moi.
'Veuve! Mais venez donc dans mon cabinet!... Ne restons pas ici!
LvcE, — Trop aimable. Je préfère rester.
GuiLLONET. — Vous attendez le ministre?
Luce. — Oui, J'ai rendez-vous avec lui.
GuiLLONET. — Nous l'attendrons ensemble... Vous me raconterez votre existence.
Luce. — Elle a été bien simple. Mais je sens, à des signes qui ne me trompent pas, qu'elle va commencer à être mouvementée.
GuiLLONET. — Tant mieux. Je n'ai pas besoin de vous dire que si vous avez besoin de moi pour quoi que ce soit...
LucîE. — Je vous remercie.
GuiLLONET. — Vous ne voulez pas venir un instant?
Luce. — Non. Maintenant, laissez-moi. L'huissier nous reglarde.
GuiLLONET. — Il en a vu bien d'autres.
Prosper, à qui un de ses collègues a parlé bas, à Guillonet. s'approchant. — Monsieur Guillonet, on téléphone de la Chambre. •
GuiLLONET. — Ah! j'y vais... j'y vais... (A Luce.) A tout à l'heure. Je vous veiTai.
Luce se rassied sans répondre pendant que Guillonct sort par le fond.