‹ Les favorites: comédie en quatre actesChapitre 24 sur 53 · Scène IV · texte numérisé non relu

Scène IV

ALINE, puis GUILLONET

A gauche, cabinet du ministre.

Aline, entrant, un peu émue, à Thuissier qui lui a ouvert

la porte. — M. Guillouet est-il dans son bureau?

L'Huissier. — Oui, madame, il est en train de téléphoner.

Aline. — Dès qu'il aura fini, j)révenez-le que je suis là... que j'ai à lui parler... le plus tôt possible.

L^HuissTER. — Bien, madame.

Il est resté sur le pas de la porto et s'éloigne. Alinr, seule, s'assied, puis se lève, va jusqu'à la iK)rtc qui communique avec le chef de cabinet, puis, impatiente,

GuiLLONET. — Ah!

Aline, rapidement tout ce dialogue. — Eh bien, il

])araît qu'on interpelle!...

GuiLLONET. — C'est ce qu'on me téléphonait.

Aline. — C'est incroyable... Il n'y avait pas d'interpellation à l'ordre du jour... Ce n'est pas sérieux.

GunjLONET. — Fouras a posé une (|uestion ii M. Bourdolle dès son arrivée.

Aline. — A mon mari!... Il s'ajrit donc de luif

GuiLLONET. — Oui, madame... à propos d'une révocation d'instituteur. M. Bourdolle a répondu de son banc... Quand on m'a téléphoné, il venait de dire quelques mots au milieu d'une agitation extraordinaire.

Aline. — Vous n'avez pas d'autres détails?

GuiLLONET. — Non, madame.

Aline. — Qu'est-ce que c'est que cette histoire de révocation? Mon mari ne vous en a rien ditf

GuiLLONET. — Rien du tout.

Aline. — Ça ne peut pas être grave... D'ailleurs Fouras est un de nos amis.

GuiLLONET. — Evidemment. Mais n'oublions- pas qu'on avait prononcé son nom autrefois pour le portefeuille de l'Instruction publique.

Aline. — Enfin! il n'y a pas là fcatière à une crise ministérielle?

GuiLLONET. — Ce n^est pas ce qu^on dit dans les couloirs.

AliIïb, très agitée. — Nous le saurions déjà, voyons... nous le saurions déjà! Mon mari aurait téléphona lui-même... il m'aurait fait prévenir... d'une façon quelconque. Quelle heure est-il donc?

GuiLLONET. — Trois heures et demie. (Regardant par la fenêtre.) Ah! voici Pauto de M. Bourdolle... M. Bourdolle en descend.

Aline. — Bon. C'est qu'il n'y a rien eu... Je commençais à être inquiète, figurez-vous.

GuiLLONET. — Moi aussL

Entre Bourdolle.

♦ Scène V

Les mêmes, BOURDOLLE

Il entre précipitamment, va poser son portefeuiUe sur la table.

Aline. — Eh bienî quoi 9 (Le regardant.) Le cabinet?

Bourdolle. — Sauvé!

AxiNB. — Ahl

Bourdolle. — Il n'y. a qu'un ministre par terre.

Aline. — Qui?

Bourdolle. — Moi I

Aline et Guillonet. — Toit..., Vous î...

Bourdolle. — Oui. Foudroyant. Ce que j'ai vu de plus rapide comme chute dans ma carrière politique. J'arrive dans la salle, Fouras était déjà à la tribune... Cet imbécile! Comment un homme aussi bête que ça peut-il causer de pareils désastres!... Je l'entends qui dit : « Voici M. le ministre de l'Instruction publique qui va nous répondre. » Je m'approche, j'écoute. Il s'agissait d'une révocation* d'instituteur dans la Nièvre. C'avait été réglé 'en conseil des. ministres. « En effet», réplique Fouras. Et il ajoute: « Mais je voudrais . savoir comment M. le ministre de l'Instruction publique concilie son attitude d'aujourd'hui avec les paroles qu'il a prononcées autrefois à cette même tribune. » Et il sort- de je ne sais où, de VOfficiél, je crois, un discours de moi remontant à cinq ou six ans et où je soutenais une politique qui est juste le contraire de notre politique actuelle. Voilà où. nous en sommes: on va chercher dans le passé des gens!... Heureusement, nous connaissons la manœuvre. C'est ce qu'on appelle mettre quelqu'un en contradiction avec soi-même. On nous a fait ce coup-là à tous. La Chambre n'y attache pas la moindre importance. Je hausse légèrement les épaules en souriant. « Je désire simplement, continue Fouras de son ton solennel, que M. Bourdolle nous dise sa véritable opinion, si c'est celle d'hier ou celle d'aujourd'hui, et je serais heureux de lui avoir fourni l'occasion de s'expliquer. » Alors, je ne sais pas ce qui me prend. Je veux en finir avec cette manie qu'on a d'exiger d'un homme politique une continuité d'opinion qu'on ne demande ni à un savant, ni à un penseur, ni à un écrivain. Je veux dire une fois pour toutes qu'il n'y a pas de politique possible si l'homme d'Etat n'a pas le droit de se transformer suivant les événements et les circonstances. Je me lève de mon banc et je crie à Fouras: « Vous voulez savoir ma véritable opinion? Je vais vous la dire. Ce n'est pas celle d'hier, ce n'est pas celle d'aujourd'hui: c'est celle de demain! » C'était un

grand mot de gouvernement. Pei*sonne ne l'a compris.

Aline. — Alors, qu'est-ce qui s'est passe?

Bourdolle. — Ça a été épouvantable. Jamais je n'ai vu une Chambre dans un état pareil. On m'a montré le poing à l'extrême gauche : mes amis levaient les bras au ciel... Bilotte demande à transformer la question en interpellation. A ce moment, le Cabinet était perdu. Tout à coup, Gibacier se tourne de mon côté et me crie: « Démission! » Et toute la Chambre se met à hurler: « Démission! » Mes collègues me regardent. Le président du Conseil me dit à l'oreille : « Mon cher, vous venez d'avoir un mot malheureux. » C'était fini. J'étais débarqué, (A Guillonet.) A présent, mon petit, laissez-moi, voulez-vous? J'ai à causer avec ma femme.

Guillonet. — Oui, monsieur le ministre... oui.

Il entre dans son cabinet.

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