Scène X
BOURDOLLE, ALINE
Bourdolle. — Ah! ce FourasI En voilà un à qui je dirai deux mots dans quelque temps!
Aline. — Ne recommence donc pas à t'exciter.
Bourdolle. — Je ne m*excite pas. Je suis en plein calme. Ecoute, il m^anive la gi'osse chance, le gi'os lot...
Aline. — Quoi?
Bourdolle. — Tu sais qui est le baron Godfish? C'est l'Argent, avec un gi*and A. C'est le plus gi'os sac de l'Europe. 11 s'est mis en tête de fonder un journal avec Villerbois et Branchin. Trois bonshommes! Eh bien, Godfish vient à l'instant de m'offrir la direction de ce journal, sans réserves. Je serai le maître. Tu vois d'ici mes collègues quand ils apprendront ça!
Aline. — Tu as donc accepté?
Bourdolle. — Tout de suite.
Aline. — Comment! tu as pris une résolution aussi grave sans réfléchir, sans me constdter!
Bourdolle. — On ne pouvait pas laisser échapper cette occasion. Je l'ai saisie. Moi, je suis un homme de premier mouvement. Je suis de mon pays : il faut me prendre avec mes qualités et mes défauts. Et puis, il y a une chose qui domine tout. Je veux montrer à tous ces piaillards-là que je ne suis ])as un petit garçon qu'on envoie se coucher après dîner!...
Aline. — Et c'est pour ça que tu vas compromettre ta situation politique pour te lancer dans des aventures!
Bourdolle. — Je ne compromets pas ma situation: je la consolide. Ce qui me manquait jusqu'à présent, veux-tu que je te le dise? Je n'étais pas un Parisien, un grand Parisien, de ceux qu'on ne .«?e permet pas de blaguer! Je n'étais qu'un homme politique.
Aline. — Tu ne trouves donc pas ça suffisant? Mais oui, tu n'es qu'un homme politique. Est-ce que tu vas en rougir, maintenant? Oui... oui... tout en toi est d'un homme politique, la voix, le geste, l'édu-
Ib
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
cation et ta femme! Tu es un provincial, un grand provincial, si tu veux! Tu ne seras jamais un Parisien !
BouRDOLLE. — Comment ])eux-tu avoir de pareils préjugés? Est-ce que...?
Aline. — Et surtout, tu ne seras jamais directeur d'un journal parisien... Tu n'as pas les reins de ça !
BoURDOLLE, vexé. — Je n'ai pas les reins!...
Aline. — Mais non... tu veri'as bien. N'en parlons plus. Tu veux changer de carrière: il paraît que ça ne me regarde pas et que jusqu'à présent je t'ai donné des mauvais conseils...
BoURDOLLE. — Tu m'en as donné d'admirables!... Mais il y a des heures où tu ne tiens pas assez compte de mon caractère.
Aline. — Il fallait me dire que tu en avais un!
BoUBDOLLE. — Tu peux le voir... Voyons, ma petite Aline, ne sois pas fâchée...
Aline, froidement. — Non, c'est fini. Fais-toi directeur de journal. Mais je te préviens que notre salon étant un salon politique et sérieux je n'y recevrai jamais d'actrices ni de femmes de lettres.
Elle 5ort.
BoUBDOLLE, va à la porte de Guillonct et lui dit. —
Vous pouvez faire entrer cette dame. (Puis, seul.) Il y a des choses que les femmes ne comprennent pas, décidément.
Entre Luce.