Scène XI
BOURDOLLE, LUCE
BouRDOLLE. — Donnez-vous la peine d'entrer, madame, et excusez-moi de vous avoir fait attendre. J'ai été fort occupé.
LucE. — Je ne vous en suis que plus reconnaissante d'avoir bien voulu me recevoir dans les circonstances actuelles, monsieur le ministre.
BouRDOLLE. — Je ne suis plus ministre.
LucE. — Je le sais, monsieur le ministre, je le sais...
BouRDOLLE. — Voyons, de quoi s'agit-il? Ahl je me rappelle... d'un li\Te d'éducation et de manuels, n'est-ce pas? de petits manuels.
LuCE. — Non... pas des manuels... un livre seulement.
BouRDOLLE. — Pour les jeunes filles...
LuCE. — C'est ça.
BouRDOLLE. — J'y suis. Et je vous avais promis dei le lire, de faire faire un rapport... Mais, puisque je ne peux pas tenir cette promesse, je vous recommanderai à mon successeur qui sera certainement un homme éminent.
Lues. — Oh! ça!...
BOURDOLLE. — Vous ue croyez pas que ce sera un homme éminent?
Luge. — Il n'y en a jamais deux de suite dans un ministère, ce serait trop beau I
BouRDOLLE. — Madame...
Luoe. — Ce n'est pas une flatterie, monsieur le ministre... D'ailleurs, une flatterie de ma part serait bien déplacée. Je voulais dire que je ne me faisais pas d'illusions. J'ai eu la chance inespérée d'être reçue par vous... Je n'aurai pas la même avec votre successeur. Qu'est-ce que ça pourrait lui faire à votre successeur l'éducation des jeuunes filles?
BoUBDOLLE, riant. — Permettez... permettez...
Luce. — Ce qu'il y a de plus simple, c'est de prendre mon manuscrit et de le brûler en rentrant chez moi!
BOURDOLLE. — Vous allez brûler vos manuscrits?
Luce, nerveuse. — Oh! oui... j'en ai assez... j'en ai assez !
BoUBDOLLE, riant. — Mais j'espère bien que votre amoureux vous empêchera de commettre ce sacrilège!
Luce, indignée. — Mon amoureux!
BoUBDOLLE. — Dame! je suppose...
Luce. — Mais je n'ai pas d'amoureux, monsieur le ministre!... Ah! oui, vous m'avez rencontrée dans un milieu de femmes très élégantes et très lancées et vous vous imaginez... Mon Dieu! je ne dis pas que je ne ferai pas un jour comme elles, on ne peut répondre de rien dans la vie. Mais, pour l'instant, ce n'est pas ça. Je suis seule. Comme c'est bizarre, tout de même, qu'on ne puisse pas voir une femme sans supposer!...
BoUBDOLLE. — Je vous demande pardon... ne vous fâchez pas.
Luce. — Oh! monsieur le ministre, c'est moi qui suis honteuse. Je vous fais perdre votre temps à bavarder avec une petite femme. Je me retire donc...
BouRDOLLE. — Nous uous rctrouverous, madame, et je m'occuperai de vous.
Luce, avec ironie. — Non!
BouRDOLLE. — Comment? non! vous en doutez?
Luce. - — Un peu. Mais ça ne fait rien. Je n'en suis pas moins touchée de votre accueil.
BouRDOLLE. — Et pourquoi en doutez-vous ?
Parce que je vous ai parlé tout à l'heure en badinant? Ça ne m'a pas empêché de m'apercevoir que vous étiez une femme très intelligente.
Luce. — Oh! monsieur le ministre...
BouRDOLLE. — Très originale, pas quelconque!
Et je m'en étais déjà aperçu l'auti^e jour chez la comtesse, qui a beaucoup d'estime pour vous, entre parenthèses. Elle m'a un peu raconté votre exisî tenee... votre mérite... car vous avez du mérite. Maintenant, je me rappelle. Vous travaillez, vous écrivez... c'est très bien, c'est très bien. Et, par-dessus le marché, vous me dites que vous êtes toute seule. C'est encore mieux... Les questions féminines m'intéressent beaucoup plus que vous ne pensez.
Luce. — Est-ce possible?
BouRDOLLE. — Elles me passionnent et j'ai quelques idées là-dessus que je serai peut-être à même de réaliser bientôt. On ne s'imagine pas comme il y en a aujourd'hui de jeunes femmes pleines de talent qui cherchent à se créer une situation indépendante.
Luce. — Oui... oui... Ah! voilà! voilà!
BouRDOLLE. — Et on ne fait rien pour elles! On ne les utilise pas! Elles végètent dans leur coin! Ce sont des forces perdues !
Luce. — Des forces perdues !... Oui, c'est le mot... parce qu'elles ne rencontrent jamais l'homme supérieur qui saurait s'en servir... Que c'est bien ce que vous dites là, monsieur le ministre, que c'est bien ! Et quand on pense que vous venez d'être renversé du pouvoir par des imbéciles et qu'au lieu de vous mettre en colère, vous êtes là à causer gentiment, comme si rien ne s'était passé, avec une femme que vous avez vue à peine une fois ! Oh ! oui... c'est beau ! c'est magnifique!
BouRDOLLE. — Voyons, madame... vovons !
LucE. — Ça prouve que vous êtes vraiment fort! Car c^est à ce moment-là qu'on juge les hommes, quand ils ont été victimes d'une injustice et qu'ils la supportent chiquement!
BouRDOLLE, tout à coup. — Ça me fait plaisir d'entendre ces choses-là! Et dites avec cette crânerie. Et puis on sent que vous le pensez.
LucE. — Si je le pense ! J/ai pour vous une admiration profonde... Oh ! ne croyez pas que je me jette à votre tête. Je trouve ça répugnant de la part d'une femme... tandis que l'admiration est un sentiment avouable.
BouBDOLLE. — Je crois bien... je crois bien !
LuCE, — Maintenant, je me retire et je garderai de votre accueil un souvenir ineffaçable.
BouBDOLLE. — Pardon... pardon. Il y a une question que nous n'avons pas réglée... c'est celle de votre manuscrit. Probablement ce petit rouleau que vous avez à la mainf
LucE. — En effet... en effet.
BouRDOLLE. — Je ne le prends pas aujourd'hui... parce que je ne pourrais pas le lire tout de suite. Mais vous me l'apporterez chez moi, je veux que vous me l'apportiez chez moi... dès que j'aurai quitté cet immeuble. Nous le parcourerons ensemble, votre manuscrit. Je vous promets que je m'occuperai de lui et de vous... Et comme je ne suis plus ministre, ce n'est pas une promesse en l'air.
LucE. — Je ne sais conmient vous exprimer...
BouRDOLLE, l'interrompant. — Non ! non ! c'est inutile, c'est inutile... C'est moi, au contraire, qui devrais vous être reconnaissant.
LucE. — Oh! ohl
BouRDOLLE. — Mais si! Je n'oublierai pas que le jour de ma chute une jeune et jolie femme est venue me témoigiier sou admiration... Ce n'est généralement pas ce jour-là que l'on choisit.
LucE. — Ne vous moquez pas de moi, monsieur Bourdolle.
BouRDOLLE. — Me moquer de vous! N'allez pas vous imaginer ça. Vous avez été délicieuse. Vous m'avez dit les paroles que j'avais besoin d'entendre... Et si, dans l'avenir, je ne faisais pas beaucoup pour vous, je serais un ingrat. Et je ferai plus que vous ne croyez. Voyons, ça vous serait-il agréable d'écrire dans un journal f
LucE. — Dans un journal!
Bourdolle. — Dans un grand journal qui va se fonder.
LucE, joignant les mains. — Oh! monsieur Bourdolle... monsieur Bourdolle! Mais c'est mon rêve!... Je n'aspire qu'à ça... J'ai déjà envoyé des articles à tous les journaux de. Paris!
Bourdolle. — Et aucun ne les a insérés?
LucE. — Jamais! Et c'est bête à dire... on ne devrait pas dire ça de soi... J'ai du talent... Je vous jure, monsieur Bourdolle, que j'ai du talent.
Bourdolle. — Mais j'en suis sûr... j'en suis sûr...
Eh bien, c'est entendu, je vous prends avec moi... Car c'est moi qui vais être directeur de ce journal.
Luge, avec enthousiasme. — Vous, monsieur Bour^ doUe !
Bourdolle. -^ Moi !
LucB. — Oh ! c'est merveilleux !... Ça, c'est un coup de maître !
Bourdolle. — N'est-ce pas? Alors, vous êtes contente?
Luce. — Je suis affolée... il n'y a pas d'autre
mot, affolée! (Allant naïvement à Bourdolle et lui prenant
la main.) Oh! monsieur Bourdolle, vous ne savez pas ce que je vous devrai.. Naturellement, je ne pourrai jamais rien faire pour vous, moi, je suis trop loin de vous... Mais on ne sait pas.^. En tout cas, vous poumez me demander ce que vous voudriez!
Bourdolle, riant. — Tout ce que je voudrais?
Luce. — Oui... tout... sauf^ bien entendu... C'est vrai... Je n'y songeais pas... Ma parole, il y a des moments oii j'oublie que je suis une femme!
Bourdolle — Et une délicieuse femme!
Luce. — Non, mais enfin...
Bourdolle, gaiement. Et si je vous le demandais, pourtant, ça,, un jour? Si je vous le demandais?... Qu'est-c€ que vous me répondriez?
Luce. — Je cherche...
Bourdolle. — Vous me le refuseriez?
Luce, grave. — Oui, monsieur Bourdolle, je vous le refuserais. Mais j'aurais un rude chagrin!
Bourdolle, s'avançam vers elle. — Je ne vous plais pas, alors?
Luce, ic repoussant légèrement. — Non... non... teuezvous... laissez-moi partir... Je ne vous répondrai pas... Aujourd'hui, je suis trop heureuse pour parler sérieusement.
Elle est près de la porte.
Bourdolle. — Mais demain?
Luce. — Demain? Vous m'aurez rendu un trop grand service pour que je vous accorde quoi que ce soit !
Bourdolle. — r Et après demain?
Luce. — Vous ne penserez plus à moi.
BoxniDOLLE. — Jjuce!
Luce, ouvrant la porte et s'inciihant. — Monsieur le ministre...
Klle sort.
Bourdolle, seul, il passe la' main sur son rront. — J'ai
une migraine I...