‹ Les favorites: comédie en quatre actesChapitre 46 sur 53 · Scène II · texte numérisé non relu

Scène II

BOURDOLLE, LA. COMTESSE

BOURBOLLE, lui baisant la main. — Chère COmtesse...

La Comtesse. — Vous êtes le premier, cher ami.

Elle lui désigne un siège.

BouRDOLLE. — C'était assez gentil, cette conférence de Luce Brévin, n'est-ce pas? J'ai failli ne pas pouvoir y assister à cause de la crise ministérielle... Je l'aurais regretté.

La Comtesse. — Voulez-vous avoir un peu de confiance en moi, Bourdolle?

BouBDOLLE. — Comment donc!

La Comtesse. — Et vous me promettez de ne pas me trouver indiscrète, quoi que je vous dise?

BoLTiDOLLE. — Je VOUS le promets*

La Comtesse. — Eh bien, je sais touti

BouRiK)LLE. — Tout quoi?

La Comtesse. — Oh! tenez, moi, j'y vais carrément quand il s'agit de l'intérêt de mes amis... Vous êtes l'amant de Luce... Votre femme est au courant, et il y a quinze jours aujourd'hui que vous n'êtes pas rentré chez vous... Ça vous suffit?

Bourdolle. — Parfaitement. Je ne vous demande pas comment vous le savez... Vous le savez parce que vous le savez et parce que tout le monde le saura demain. A Paris, il faut se résigner à aimer en public... Remarquez que ce ne serait pas vrai, on dirait exactement les mêmes choses. Seulement, c'est vrai... Alors, il y a tout de suite une différence énorme. Oui, chère comtesse, je suis l'amant de Luce Brévin, et je mène depuis quinze jours une existence excessivement cocasse.

La Comtesse. — Ah!

Bourdolle. — D'abord, je ne demeure plus nulle part. Car vous pensez bien que je ne suis pas allé habiter chez Luce....

La Comtesse. — Ça, c'est bien !

Bourdolle. — C'est très bien. Je demeure donc à l'hôtel. Seulement, comme j'ai une physionomie assez connue, dès que je suis dans un hôtel depuis deux jours, je sens qu'on me dévisage. Alors, je change (l'hôtel; et conune je n'ai pas emmené mon valet de chambre, je suis obligé de faire ma malle moimême! Le lendemain de cette équipée, je n'avais ni habit ni redingote et je dînais en ville le soir... J'ai envoyé Guillonet chez moi chercher un habit... Je dois rendre cette justice à ma femme, elle lui a fait remettre un petit paquet d'effets... avec du linge, des cravates, des bottines... tout ce qu'il faut, enfin, pour voyager dans Paris!

La Comtesse. — M""* Bourdolle est admirable dans cette circonstance, vous entendez, admirable! Et vous avez de la chance d'avoir épousé une femme fière et pondérée qui consente votre situation intacte, sans scandale, sans coup de tête, en. attendant que vous rentriez chez vous, contrit et repentant... . Bourdolle. — Moi!

La Comtesse. — Oui, vous! Naturellement, ce n'est ; pas M"' Bourdolle qui fera les premiers pas.

Bourdolle. — Comme je ne les ferai pas non plus, ça peut durer indéfiniment. Et ne nous faisons pas d'illusions, ma chère amie, ça ne peut finir que par. un divorce.

La Comtesse. — Un divorce! Vous êtes fou!

Bourdolle. — J'aime Luce. Je ne la quitterai jamais !

La Comtesse. — C'est magnifique d'entendre un homme dire ces choses-là... Répétez un peu... Vous aimez Luce? Et vous ne la quitterez jamais?

Bourdolle. — Evidemment, j'aurais préféré rester dans la situation où nous étions il y a quinze jours qui était le rêve... qui ne comportait aucun drame et qui n'offensait que la morale, laquelle n'en est pas à une offense près... Ah ! . si vous saviez, comtesse, comme cette liaison était chaînante! Nous avons eu trois mois exquis, vraiment exquis, dans l'ombre, dans le mystère, dans un secret délicieux!... La voici... pas un mot, n'est-ce pas?

La Comtesse. — N'ayez pas peur!

Entre Luce.

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