SES EPOUSES MORTES
A M. Pierre Darcy
J'habite un beau château peuplé d épouses mortes,
Tous leurs petits enfants grelottent à la porte
Près d'un sloughi galeux qui combat jour et nuit
Un angora pelé, épileptique et borgne.
La vieille qui file et qui garde l'huis
Chante nuit et jour un chant monotone.
Peut-être que la vieille est moribonde,
Elle se lamente toujours si sourdement !
Oui, je crois vraiment
Que c'est ainsi qu'on se meurt par le monde.
Mais voilà longtemps qu'elle chante ainsi
Sans se soucier des enfants qui pleurent.
Sans se soucier de tous mes soucis.
J'ignore son nom, il faut qu'elle meure.
Mais ce qui surtout alourdit mon front,
C'est de voir ces mortes danser en rond :
Des bouquets aux cheveux, les seins hors du corsage,
Poussant de petits cris lubriques et sauvages ;
Je les ai pourtant bien tuées, ma foi,
Et je sais bien aussi qu'on ne meurt pas deux fois...
Que je suis faible ! et qu'elles sont méchantes !
Oh ces enfants qui crient ! Oh ces femmes qui chantent I
Et la vieille en bas
Qui fait : « Ahahah ! »
Mais je crois que cela m'amuse,
Je suis heureux à ma façon,
Ces mortes sont
D'aimables muses
Qui m'enseignent bien des chansons
Vagues et légères comme Elles
Et, si je n'ai pas oublié.
Elles étaient beaucoup moins belles
Quand je me roulais à leurs pieds I