‹ Les féeries intérieures, 1885-1906Chapitre 28 sur 53 · LA JUMENT PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

LA JUMENT PHILOSOPHE

A Adolphe Retté.

Mon voisin, le fermier Pacific, m'emmène parfois à Camaret dans ma voiture attelée de sa jument Piti.

Il est visible, à tels frissons, que Piti, d'ordinaire vouée au dur charroi des champs quand ce n'est pas au pénible lalx>ur des landes aux nœufs de fer, se complaît en les brancards de ce véhicule léger, et sans doute lui semble-t-il que c'est jour de fête et que des ailes pavoisent aussitôt son dos harnaché.

LES RËPOSOIRS DE LA PROCESSION

L'aller n'est en effet qn'un jeu d'hirondelle pour la cavale.

Mais au retour de la ville il advient que le bon Pacific évangéliquement cueille, en cours de route, quelques paysannes de Roscanvel venues aux provisions, — lourds colis joints à ces corps pesants — de sorte que, çà et là, Piti retrouve des souvenirs de soc à travers un sol implacable.

Certaine fois que la voiture croulait de gens, de paniers, de sacs, délibérément je descendis à la terrible montée de Trez-Ruz afin d'alléger la bête aux naseaux écumants, et,placé à sa gauche, je marchais en la buée de ses ahans.

Retour de Landerneau, triangulairement, un escadron de cormorans regagnait les rochers de Kerbonn.

Or, tout en zigzaguant le long de la côte jusqu'aux lignes de Quélern, Piti se prit à. parler ce langage intime que comprennent les poètes seuls :

— Ne l'imagine pas muni de moins de choses que les femmes en coiffe restées sur les coussins, me confia Piti, tu portes en toi un complexe bagag-e que, plus proche du mystère, à défaut de Thomme la bête distingue : multitude de palais, de montagnes, de clochers, de menhirs, de forêts, de navires, de troupeaux, d'humanités, d'astres, de printemps, et de tempêtes. Pourtant c'est toi qui, de tous ces voyageurs, pèses le moins, loi le receleur des innombrables matériaux de l'œuvre en gésine, contingent plus frêle que le plus petit œuf de ces paniers ou que le plus minime grain de ces sacs. Par toi, poète, j'ai l'impression de porter un monde, mais, ce monde étant léger à l'infini, il résulte de ta présence un bénéfice de charité double pour moi, en ce sens que tes fardeaux particuliers, loin de harasser, reposent par le néant de la pesanteur d'abord appréhendée. En sus de cette générosité, poète, c'est encore toi qui descends, et toi seul, alors que tes compagnes (lesquelles, marchant durant cette mon-

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lée, eussent pu se faire pardonner leurs colis et payer ainsi l'accueil spontané de maître Pacific) trônent veulenient sur ma fatigue en somme respectable. Sois donc béni, et merci !

Chaumière de Divine, 1908.

LES FÉliRIKS INIÉRIEUIIES

L'ENFER FxVMILLVL

A Georges Rochegrosse.

Un habitacle de l'rincemeiils-de-dents, voilà ce que j'étais en vérité.

Après mille sondes jetées dans ma bizarre personne, à cela j'avais sing-ulièrement conclu : grouillaient en elle des êtres fantastiques, desquels émanaient les grincements.

Certes, j'étais hanté comme un donjon par un mystère ayant des dents, — puisqu'il y avait grincements. Cela grinçait d'un ton si tragique même que m'incendiait parfois le vertige de m'entrouvrir, pour mon édification, avec ce

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moyen d'acier qui pousse dans les mains désespérées; la brèche eût été perpétrée, n'eussé-je à temps pensé que la mort éteindrait l'œil et l'ouïe apparemment nécessaires.

Je m'enquis alors d'un miroir fabuleux, le miroir qui fait voir en dedans.

A force de me creuser comme un sol rebelle avec acharnement, l'idée de ce miroir germa, et j'acquis bientôt la certitude paradoxale et taxable de folie que le miroir qui fait voir en dedans, c'est le Son-de-GIoche I

Effectivement le Son-de-Cloche vous arrache au Moment et, s' exilant des apparences, vous ente sur une branche du Mystère.

J'allais donc connaître en quels hôtes cris* saient les mâchoires occultes.

Un soir je gravis le clocher du village. Le silence recevait, parmi l'escalier en carag-ol, les cendres du dernier angélus. Accédant à la cage du phare sonore, je découvre, grâce aux vers

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luisants de quatre pipes, quatre énormes liserons de métal. On allait dru glorifier, ce vépre de Pentecôte, les douze langues de feu spirituelles.

Sur un signe du cadran, les liserons pesants s'émeuvent, puis se meuvent de par huit bras qui semblent de glacés coups de bise ; chaque cloche passe du lianap impérial à la jupe populaire, et le vacarme crucifie mes oreilles.

Le tympan halluciné, je m'imagine des appeaux invitant les étoiles ou que tout un peuple de misère cogne à la porte du Paradis. Station par station, ma fièvre de savoir, mûrissant son à son, aboutit finalement à une île étrange et m'y accroche comme un naufragé, loin delà falaise logique de ma Vie, près, sans doute, des cannibales adéquats.

Or cette île est le Dedans-de-mon-être.

Bientôt l'abominable théorie point et se divulgue progressivement : tas informe de chrysalides, puis larves indécises ; cela rampe, chenilles, vers ma compréhension, et s'y révèle

LES REPOSOIRS DE LA PROCESSION

phalènes. Non certes des phalènes, mais des formes jadis humaines rongées par la lèpre du malheur, moig-nons fumants, os calcinés, avec d'ignobles imbroglios qui durent être chevelures et barbes.

J'allais intcrrog'.er ces indigènes du cauchemar lorsque je perçus leurs dents grincer, oh grincer terriblement — si proche! — ainsi que grinceraient les portes de prisons qui ne s'ouvrent jamais.

Pressentant alors qu'ils souhaitent m'enseigner, je balbutie :

— Dites !

Ces hurlements vinrent aussitôt me meurtrir, comme si mes oreilles se débattaient sur des ronces :

— Nous sommes, parmi les Aïeux de ton Sang, ceux qui vécurent dans l'opprobre. L'Enfer de l'homme étant le Péché-de-sa-postérité, nous brûlons à travers toi sur les aspics rouges de tes vices noirs. De grâce, pour que s'éteigne

LES FÉEUIES INTEHIEUUES

noire châtiment fais pénitence, ô notre Fils ! verse des larmes réparatrices jusqu'à ce que ta conscience ait mérité de se mirer sans honte en le seau des marg^elles, et cette contrition sera la lavandière aussi de notre désespoir, leurs fils améliorés pouvant seul abolir la peine des ancêtres damnés. Pitié donc pour nous, car ta vertu nous affranchirait, et pitié pour toimême, car tu devrais subir l'inéluctable expiation dans la malice de ta descendance ! Notre passé de forfaits rendait nécessaire ton futur de vices, de par ceci que l'ignominie d'une famille est charriée, de l'aube au vêpre, par son fleuve t> énérationnel; delà sorte nous sommes nos propres bourreaux. Mais, encore que prétendent les pages saintes l'humanisant impiement,le Miséricordieux point ne désire un enfer sans fin, l'enfer il le commet aux soins amendeurs de la postérité des réprouvés, enfer annihilable augré de la race clémente. Daigne le marbre de ta mémoire accueillir ce discours diabolique et ton âme le scander jusqu'à sa neige rédemptrice !...

LES RRPOSOIRS DE LA PROCESSION

Je ne pus écouter davanlag^e en le miroir de cloche dont le silence, à propos, me ramena vers le rivag-e aimable des conling-ences.

Vivement je descendis la spirale de l'escalier, et de la place de l'église j'allais m'éperdre emmi la campagne sous les linges frais de la lune, avec ce souvenir de flamme sur les lèvres :

— Le père souff"re dans le fils !

M'étant regardé dans la voix rose d'un rossignol nocturne, je me trouvai plus pâle que l'amant de Béatrice.

Le matin me vit agenouillé devant une niche où lang-uissait une madone.

Depuis je noue mes bras affolés autour de la Sagesse afin de n'ouïr plus jamais les dents infâmes, mais, hélas ! elles me réveillent, parfois, à l'heure oublieuse de la faute.

Il est si savoureux, le fruit de l'arbre aux branches de serpent ! . . .

Saint-Henry, 1888.

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