‹ Les féeries intérieures, 1885-1906Chapitre 29 sur 53 · LE CIMETIÈRE QUI A DES AILES · texte numérisé non relu

LE CIMETIÈRE QUI A DES AILES

A M^^ Segoncl-Weber.

Ils sont partis les petits pastoureaux à la moustache brune du hameau gentil où les filleules ont la pâleur du clair de lune et les aïeules la couleur de pierre des calvaires.

Hâlés par le travail et fleurant le bercail, ils ont quitté Thorlog-e g-rande comme damoiselle de légende, la huche, le pressoir, le baiser du matin, la caresse du soir, quitté le puits et les mamelles, le buis naïf et la forêt pensive, quitté le cantique des ruches, la promise aux hanches faites pour la cruche et le moulin très

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vieux à qui le revenant tient lieu de barbe blanche.

Partis aux sons d'un âne mort que l'on tape très fort, ils vont là-bas , à la frontière, les petits.

La Mère de leurs mères ayant passé, criant : « Au seuil de Tonde qui sépare nos pays, j'ai vu poindre le panache barbare des g^rands buveurs de bière à la moustache blonde, ô mes mignons, un peu de votre mort me g-arderait la vie ! » ils avaient répondu : « Me voici, ma Patrie ! » chaque petit buveur de cidre à la moustache brune du hameau g-entil où les filleules ont la pâleur du clair de lune et les aïeules la couleur de pierre des €alvaires.

Et, sur-le-champ, tous, aux rataplans de l'âne mort que l'on tapait si fort, tous s'étaient en chantant rués à la frontière, tant et tant salés par les larmes des vieillardes et de la vierge aux bagues qu'ils avaient l'air de sortir d'une vague.

Pifl paf! pouf!

On se bat !

Moustaches blondes contre moustaches brunes ! grands buveurs de bière contre petits buveurs de cidre ! et vis-à-vis deux reines, sur le roc, suivent le choc de leurs fils en furie : ce sont les deux Patries.

Pif ! paf! pouf!

On se bat !

Mille g-osiers de bronze et d'acier crachent la vie future; les regards de haine se croisent en ciseaux parmi la plaine et distribuent de sinistres blessures; on se mord, on se coupe, on s'entaille, on se tranche, on se casse, on se brise ; essaims d'yeux, essaims d'oreilles, essaims de jambes, essaims de bras font la navette dans la brise en laquelle la Mort baigne ses mains qui saignent; d'un camp à l'autre se pratique un troc abominable où la gracieuse tête d'un buveur de cidre va d'épaules en épaules remplacer la caboche atroce d'un buveur de bière, et réciproquement, tandis que les entrailles échap-

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pées des ventres entr'ouverls inondent de couleuvres le pré vert effaré d'épouvante.

II se passe des choses tellement vilaines qu'en sont vite roses les pâquerettes de la plaine, — et Ton sent que le bon Dieu, par-dessus Thorrible catastrophe, pleure dans l'étoffe de son mouchoir bleu.

Pif! paf! pouf!

On se bat !

L'acharnement fini, "restèrent là, restèrent, hélas ! tous les petits pastoureaux à la moustache brune du hameau gentil où les filleules ont la pâleur du clair de lune et les aïeules la couleur de pierre des calvaires.

Vaste caillot de sang-, le soleil décline par delà la colline où se retranchent les buveurs de bière en survivance, puis, un doigt sur la bouche, le silence descend sur la plaine farouche où gisent les cadavres aux yeux en vain tendus vers des doigts de famille, cadavres de buveurs de cidre

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et de buveurs de bière, pêle-mêle et désormais amis dans la Mort familière.

Soudain, delà-bas, menus ainsi que des cercueils de nains, de là-bas surviennent des corbeaux, bêtes de deuil sonnant le î^las en faisant croin, et voici que leurs pattes s'abattent sur les corps roides aux chairs froides des buveurs de cidre...

0 corbeaux — oiseaux méchants, dit-on, parce que de cœur ils n'ont point — ô corbeaux, comme ils farfouillent dans les dépouilles, en faisant croin, vos becs!

Dedans ces anges neufs que cherchent donc ces larrons de l'enfer ? quel est enfin cet objet rose qui sautille entre leurs ongles de fer, telle une mésang-e fraîche éclose de la coquille de l'œuf?

Un cœur ! ! !

Ce sont les cœurs des petits pastoureaux !.. . Allez-vous- en, bêtes sans cœur, allez- vous-en plutôt du côté du vainqueur !...

Mais voilà que ces goinfres dévorent mainte-

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nant les cœurs — ha ! — les cœurs des petits pastoureaux à la moustache brune du hameau g-entil où les filleules ont la pâleur du clair de lune et les aïeules la couleur de pierre des calvaires.

Or, prodige, sitôt les cœurs mang-és, tous les corbeaux — méchants, dit-on, parce que de cœur ils n'ont point — tous les corbeaux, qui, jamais plus ne feront croin, tous ces corbeaux semblent tout chose et plus changés qu'après une métamorphose...

En silence ils s'écoutent, en silence ils écoutent ce qui fait tic tac au mitan de leurs plumes...

— « Qui donc a mis cette merveille en la ténèbre de nos plumes ? » se demande là bande funèbre dans le crépuscule.

Tic tac, tic tac...

Sans chercher davantage, et comme mus par un geste du ciel, les corbeaux battent aussitôt de l'aile, se rassemblent, à la façon /les hiron-

délies, sous Ting-énu trésor des étoiles venues, et subitement prennent l'essor vers le hameau gentil où les filleules ont la pâleur du clair de lune et les aïeules la couleur de pierre des calvaires.

A Faube ils arrivèrent au hameau gentil.

Et chaque oiseau de se poser sur la demeure où Fa guidé son cœur : le premier sur le moulin d'Angélique, le second sur la fontaine de Perrine, le troisième sur la chaumière de Françoise, le quatrième sur la tourelle d'Herveline, celuici sur la cabane de Gertrude, celui-là sur le lavoir de Marianne, les autres çà et là sur les autres logis.

Et gentiment de dire, en se posant :

— Bonjour, Angélique la douce !

— Bonjour, Perrine la mignonne !

— Bonjour^ belle Françoise!

— Bonjour, Herveline la gente !

— Salut, bonne tante Gertrude !

— Me voici, grand'mère Marianne !

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Et, sans comprendre, les vierg-es el les vieilles de leur jeter des c rains alors que d'ordinaire on leur jette des pierres.

Désormais ce fut, entre ces femmes et leurs hôtes, un côte-à-côte délicieux.

Bientôt ils surent, les oiseaux sombres et malévoles, sourire et même dire nombre de paroles, — et la voix des corbeaux assidus vous eussiez cru la voix même des jouvenceaux perdus.

Lorsque les coiffes de mousseline vont le dimanche à la messe voisine, les corbeaux les accompagnent, leurs ailes noires au-dessus des ailes blanches des compagnes, puis, Toffice durant, se posent dans les branches vertes de la place, — - et c'est étrange infiniment ce cimetière dans Tespace.

Le miracle dura des ans, il dure encore.

Magie telle qu'à la fin, tant chacune les pensait au patelin, plus une femme n'attendit les petits buveurs de cidre qui s'en furent se bat-

tre avec les grands buveurs de bière tout làbas un beau malin.

Le miracle dura des ans, il dure encore.

Les promises, malgré les jours déferlant tour à tour, restent les promises, et les vieilles se font de quenouille en quenouille plus vieilles, mais cela sans la moindre perle triste sur la joue : lorsqu'une d'elles meurt , un corbeau meurt, et voilà tout.

Seulement, aussi vrai que les jeunes hommes bruns deviennent à la longue des vieux hommes blancs, les corbeaux noirs sont d'âg"e en âge devenus des corbeaux blancs.

C'est pourquoi, si par là vous passez quelque fois, tant de colombes vous verrez dans le hameau gentil où les filleules ont la pâleur du clair de lune et les aïeules la couleur de pierre des calvaires.

Bretagne, 1890.

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