APPEL
Aux Marseillais.
Je salue d'enthousiasme Marseille qui s'exalte en vue de glorifier Monticelli, et je souhaite au grand peintre méconnu jadis une journée digne de son génie.
Monticelli fut une façon de Prométhée. Celuici déroba le feu du ciel pour animer son limon^ celui-là les rayons du soleil pour en parer sa toile. Aussi bien subirent-ils le vautour pareillement : le vautour de la Colère Olympienne dévora le foie du titan, le vautour de la Bêtise Humaine Torgueil de lartiste.
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Mais le transitoire bec des vautours à la longue s'use sur les héros d'essence immortelle, et la revanche éclate, magnifique.
En Toccurrence du triomphe d'un des siens, il serait désirable que Marseille, cité du commerce, s'affirmât davantage encore ce qu'il fut toujours, malgré telles passagères défections: la ville élue de la Beauté.
Une heure exceptionnelle de se reprendre et de s'affirmer devant la Matière envahissante va s'offrir, saisissons-la jalousement.
Cette messagère des bords divins, la Beauté, qui si souvent posa son pied de joie sur votre môle,ô Marseillais, daignez considérer combien s'espacent ses visites — la galère de Phocée ne se fiance plus que rarement avec le quai de votre Ganebière dont l'anneau gît désolé.
Pourquoi?
L'hôtesse des temps illustres se sentirait-elle moins attendue, moins fêtée, moins honorée qu'autrefois?
Oh redoutez que le dépit ne Toriente à jamais vers des môles étrangers l
Ce serait alors fini de la Beauté en France, puisque c'est par Marseille que toujours la reçut notre patrie.
Efforçons-nous donc de rappeler Tabsente, formons un faisceau de toutes les brises salutaires et vite regonflons les voiles de la première galère qui transporta la fille des dieux vers nos ancêtres éblouis.
Il n'est qu'une religion logique, celle de la Beauté.
Marseillais, que la proche glorification de Monticelli vous serve de prétexte heureux; que Tapothéose de ce fils du peuple, de cet ouvrier généreux qui accrut le patrimoine de votre ville en couvrant de féeries consolatrices sa réalité, oui que la journée Monticelli retentisse d'un appel unanime et provoque une invasion d'idées harmonieuses et le retour de la Beauté!
Sachez ceci. La dernière fois que la sublime voyageuse descendit en Marseille, ce fut lors
LES REPOBOIRS DE LA PROCESSION
des années de détresse de Monticelli : elle accourait le consoler. Mais personne ne sut Tapercevoir au bras du prestigieux artiste,lequel allait parmi la Ganebière proposer à la terrasse des cafés, pour un morceau de pain, le tableau tiède encore de la sueur du jour,car, si ce n'est point une légende, Monticelli cédait ses trophées de soleil pour de quoi ne pas mourir de faim.
Certes, Monticelli, ressuscité par Thommage d'une ville entière et promu dieu à la face des niais et des pédants, Monticelli peut ramener la Beauté disparue depuis tant de détresse humaine.
Gloire donc à Monticelli !
Ainsi — tel est le jeu des destinées — le petit bohème d'antan aura fait pour Marseille plus que, réunis, tous les gros richards de son époque : ceux-ci passèrent, passent, passeront, tandis que celui-là, de par son art merveilleux, demeurera perpétuellement.
Et grâce à lui, désormais la Beauté se manifestera visible même aux plus indifférents ,
puisque c'est dans le marbre sacré de sa propre poitrine qu'un sculpteur fraternel aura taillé Monticelli.
Mai 1905.