LES ACCOUCHÉES DE LA VALLÉE
A Emile Verhaeren.
Elle a, cette vallée, la tendresse des fresques.
Une onde primitive, sans doute venue des joies du ciel, rieusement divise les deux mamelons verts.
O ring-énu pêle-mêle de choses comme au hasard disposées par un essaim de mains puériles !
Des lys et des cygnes, des cocoricos sur du fumier, des grenouilles emmi les roseaux, des champs d'avoine et de lin, des tournesols, des gloussements autour d'une paire de sabots jusques à laquelle n'arrive point la brève robe de
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bure, une marg-elle où Ton se fiance, maintes coiffes bavardes sous la treille du seuil, des joyaux et des bijoux pour les dents et les narines plein les jardins et les vergers, un paon suzerain dans un pré manant, un ang-elus tinté dirait-on par les amygdales d'un bélier, sur chaque monticule un moulin fol, un grand orme pour la danse, diverses poulies criant vers la cruche ou vers la grange, plusieurs regards de vaches derrière les ifs des sentiers^ le banc de soleil à l'usage des barbes blanches, des coquelicots dans les blés, une quenouille entre de vieilles mains, des geais, le carrefour des adieux et sa croix , une enseigne de gui , des corbeaux, des chiens aux portails, une mare aux crapauds, des hiboux cloués contre les huis, un petit cimetière, — et tout là-haut, dominant, fier panache en pierres dures, le manoir du Seigneur aux prunelles d'enfer.
C'est la Vallée des Epouses Bizarres.
Donc, une fois, certain Adolescent aux prunelles de ciel vint à paraître sur l'onde primitive en une barque ; et, comme c'était jour de lessive, les bouquets d'épouses à genoux sur les rives l'aperçurent.
Ainsi que l'innocence nu, l'on eût dit que nos lavandières aux bras desquelles pantelaient des linges l'avaient tout à l'heure dévêtu .
Beau selon le rêve, le jeune homme descend droit sur son esquif, au fil de l'eau, vierge et royal, entre les hallebardes curieuses de ces femmes dont le cœur soudain s'agite à jaillir par la gorge en flèche.
Magnifiquement il descend, et sa rapide apothéose de messie en beauté enthousiasme et transforme l'âme neuve et simple des bords.
Lorsque fut passée l'héroïque vision de ce Prince du Silence, avec un peu d'eau cueillie se raffraîchissant le front comme si leur cervelle
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avait pris feu, les lavandières longuement se tinrent là, farouches, près des nénuphars encore éblouis ; puis, au crépuscule, elles rentrèrent, du linge inachevé surTépaule, se réfugier dans leur couche où cette nuit elles subirent l'étreinte légitime — singuUèrement.
Neuf mois plus tard^ les épouses donnaient un enfant à leurs maris chacune.
Or tous ces nouveau-nés de la même heure ressemblaient admirablement au batelier magique aux prunelles de ciel.
Furibonds, sur-le-champ montent vers le Seigneur aux prunelles d^enfer, afin de lui bramer leur commune mésaventure, tous les maris de la vallée.
Celui-ci, roide, laisse la plainte emplir ses oreilles magistrales.
Sitôt pleines, faisant d^une geste vif amener une chèvre qui non loin broutait du chèvre-
feuille, il commande à son archer favori d'y trancher la tête et de dans son casque recevoir le jet de sang-.
Le coup exécuté, le justicier s'écrie :
— « A travers ce lange qui sèche ici sur la haie trace maintenant cette sentence avec le jet de pourpre, mon archer : Que périsse par la
FOURCHE POPULAIRE l'AdOLESCENT COUPABLE d'influence maligne ENVERS LE VENTRE DES BELLES IMPRESSIONNABLES DE MA VALLEE, ET Qu'a l'avenir PÉRISSENT MEMEMENT LES SORCIERS DE SA SORTE : JE LE VEUX I ))
Ensuite, au héraut :
— « Promène ce lang-e de justice au bout de ta hampe dans la vallée tout entière, — Allez I »
Forts de la rouge ordonnance, les maris se hérissant d'une fourche partent guetter sur les rives, des jours et des semaines, que remonte la barque fantastique.
Voilà qu'au dernier vèpre du mois apparaît sur l'onde primitive l'Adolescent aux prunelles
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de ciel en train de faire boire une colombe en le creux de sa main...
A l'unisson tous alors d'entrer jusqu'au nombril dans la rivière et d'enfourcher de la nuque à la cheville le beau batelier nu.
De la proue le cadavre tomba chez les truites d'ar^o^ent.
Enfin vengés, les maris reg-ag-nent leurs couches où depuis la sentence barbare, claquant des dents, violettes, s'épouvantent les lavandières de la lessive mémorable, — et cetté nuit les époux baisèrent leurs femmes avec sauvagerie.
Neuf mois plus tard, les épouses donnaient un enfant à leurs maris chacune.
Or tous ces nouveau-nés de la même heure ressemblaient abominablement au justicier tra^ gique aux prunelles d'enfer.
Se remémorant l'édit rouge, les maris cour-
roucés sautent sur les fourches de rechef, prennent d'assaut le manoir en pierres dures, saisissent, nonobstant ses archers, le Seigneur aux prunelles d'enfer en train de s'extasier sur un faisan rôti, le garrottent et' le traînent par les oreilles devant le lange, écrit avec le sang delà chèvre, cloué depuis dix mois au tronc du plus ancien tilleul de la vallée :
— « Regarde, tyran ! »
Lors les fourches de s'abattre comme serres de vautours à même l'imprudent justicier, et les cocus extraordinaires de bramer :
— « Que périsse par la fourche populaire l'Adolescent coupable d'influence maligne
ENVERS le ventre DES BELLES IMPRESSIONNABLES DE MA VALLÉE, ET Ou'a l'aVENIR PERISSENT MEME- MENT LES SORCIERS DE SA SORTE l JE LE VEUxl))
Ce pendant que de la bedaine étripée du Seigneur aux prunelles d'ènfer s'esquivent, en zigzags sur l'herbe, des serpents...
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Eurent lieu, ces histoires, très jadis en la vallée qui a la tendresse des fresques et que l'on nomme la Vallée des Epouses Bizarres.
Val de Poix, en Luxembourg, juillet 1895.