CONTE DE PAQUES
Autrefois, mes enfants — si j'en crois Frère Jacques, Moine fameux, cite' par maints auteurs latins — Les coqs de fer qu'on voit sur les clochers hautains Pondaient un grand œuf bleu tous les matins de Pâques ;
Un œuf bleu que guettaient, avec des yeux goulus,
Le riche en son manoir, le pauvre en sa bicoque ;
Car celui qui pouvait le manger à la coque,
Au dire des savants, ne mourait jamais plus.
Or, dans un vague îlot d'une mer innomée, Etait un clocher blanc pourvu d'un coq hardi, Qui, très correctement, pondait, le jour susdit, Un gigantesque œuf bleu sur la foule affamée.
Mais l'on se disputait cet œuf si fortement Que jamais nul mortel ne put le faire cuire. Quand les gens le voyaient tourbillonner et luire Comme un astre d'azur tombant du firmament,
Tous se ruaient, les bras tendus, vers l'œuf magique, Bondissaient, se frappaient, s'écrasaient sans pitié ; Et l'œuf du coq de fer, par mille mains broyé,
N'était plus qu'un semblant d'omelette tragique.
Un an, le choléra dévastant la cité, Les insulaires, pris d'une frayeur extrême, Se portèrent en foule et, dès la mi-carême, Sous le coq qui pond l'œuf de l'immortalité.
L'ŒUF BLEU
[ls se massèrent tous, en folles grappes noires, la place où l'œuf bleu devait tomber ; si bien ►u'on ne vit plus, autour du coq aérien, lue des houles de poings fracassant des mâchoires.
Vlin ! vlan ! Les coups tombaient contre les torses nus, >éfonçant les thorax et décrochant des têtes ; lin ! vlan î Et l'on croyait entendre des tempêtes lu fond d'un. bois humain plein de rameaux charnus.
!t les vainqueurs d'un jour installaient des échelles lour monter vers le coq et tendre leurs chapeaux ; !t des femmes grimpaient, couvertes d'oripeaux, ouvrant, pour cueillir l'œuf, des capes de dentelles.
>n s'assomma longtemps et sans répit aucun. }ent hommes aux Rameaux survécurent à peine ; je jeudi saint, l'on n'en vit plus qu'une quinzaine ; li, la veille de Pàque, il n'en resta plus qu'un !
Un seul, tout écloppé, d'après ce qu'on raconte. Il ouvrit, nonobstant, sa bouche avec ferveur, Pour happer l'œuf béni, l'œuf divin, l'œuf sauveur Mais il mourut, hélas ! une heure avant la ponte !
Alors, le coq de fer pris d'indignation Tendit sa patte gauche au-dessous de sa queue, Pondit, recueillit l'œuf à la coquille bleue, Et le croqua lui-même avec componction.
Depuis lors, mes enfants — si j'en crois frère Jacques, Moine fameux, cité par maints auteurs latins — Les coqs de fer qu'on voit sur les clochers hautains Ne pondent jamais d'œufs, même le jour de Pâques.
A Théophile Gautier fils.
«es pommiers de Bernard sont fiers comme des dômes. }uand le soleil levant jette sur eux ses chromes, )n croit voir dans la brume une ville aux tours d'or ; ^eurs rameaux alourdis craquent en Fructidor, jomme des bras de gueux que le faix exténue ; 3uis, quand Avril les flatte en riant dans la nue, ls se couvrent de fleurs, etsous leurs grands dais blancs, uQ maître va, comme un pontife aux gestes lents.
Bernard a des écus qu'il compte, les dimanches. Chaque pommier, de ses racines, de ses branches, Happe tout suc qui court, tout rayon qui se perd, Puis en fait de l'argent comme un chimiste expert. « Voilà, Bernard ! » dit-il en tendant ses mains vertes. Et le maître sourit vers les pommes offertes.
Mais Bernard est bien vieux ! Sur son front ravagé, Tous les pommiers fleuris ont l'air d'avoir neigé . Son fils Pierre, cupide et las de se soumettre, Son fils attend la mort pour être enfin le maître.
La mort ne venant pas, Pierre tua Bernard.
Ah ! ce fut vite fait, d'un seul coup de poignard
Au cœur : un long jet rouge, un cri, puis quelques râles.
Les astres purs baisaient le iront des pommiers pâles. Aucun bruit. Aucun œil. Nul n'avait vu cela. Pierre prit une pelle et vivement alla
Creuser dans le verger une fosse profonde. Et lorsque le soleil mit sa prunelle ronde Sur la paisible ferme où l'exploit s'accomplit, Bernard était sous terre et Pierre dans son lit.
Jamais aucun vivant ne connut l'aventure. « Hé ! le bonhomme avait de l'or dans sa ceinture ! Dit-on : quelque passant l'en aura soulagé, Puis l'auramis à l'eau sous forme de congé. »
C'était sous un pommier que dormait le vieux père, Sous le plus grand, le plus ombreux, le plus prospère, Sous celui dont les fruits étaient les plus pesants. Quand mai vint, il fleurit comme les autres ans Et, sous le dais splendide et fier de ses ramures, Pierre ébloui voyait déjà les pommes mûres.
Mais, au mois d'août, le fils de Bernard chancela. « Oh ! dit-il en tremblant, d'où viennent ces fruits-là ? Comme ils sont lourds, comme ils sont froids quand on les touche Oh! n'ont-ils pas des yeux, n'ont-ils pas une bouche,
Une bouche sans dents qui ricane ?... Jésus !
Cette tête de mort qui pousse là-dessus !
Et cette autre ! et cette autre!... En voilà dix, vingt, trent
Tout l'arbre en est couvert ! Chaque branche vibrante
De ce tronc sous lequel mon père est enfoui
M'en montre une qui saigne et qui hurle : c'est lui ! »
Il voulut fuir : ses pieds s'attachaient à la terre.
Deux bras puissants, sortant du sol avec mystère,
Devaient le retenir et le serrer entre eux.
« C'est lui ! » criaient toujours, là-haut, les fruits affreux.
Ah ! Pierre secoua cet arbre avec furie,
Les yeux clos. Mais alors chaque pomme meurtrie
Sembla l'éclabousser de cervelle et de sang.
Il en fit tomber vingt, puis quarante, puis cent,
D'un poing féroce, à coups de gaule, à coups de pierres.
Mais, s'il voulait rouvrir un instant les paupières,
Ilvoyait, en dépit des rameaux abattus,
D'autres têtes de mort lui montrer leurs* rictus.
Il en restait toujours ! il en poussait sans trêve !
« Attends! je vais chercher ma hache et je te crève ! »
Dit le fils de Bernard au pommier odieux.
Il courut, prit sa hache et, refermant les yeux, Il la brandit, à tour de bras, sur le vieil arbre.
Mais, quand il s'écroula, lourd comme un fût de marbre, Lui sous lequel Bernard, jadis, se reposa, Le pommier s'abattit sur Pierre et l'écrasa.
Un jour de printemps, une vieille dame Se noyait au fond d'un ruisseau peu clair ; Un beau jouvenceau, laquais d'un vidame, Passait, et, levant ses deux bras en l'air : « Cette femme-là me semble jolie ; Et je sais, pardieu ! quel est mon devoir. » II nagea vers elle... 0 mélancolie !
Il lui fut donné d'étreindre et de voir
Une laideron claudicante et louche Et bossue, ayant cent ans bien sonnés, Trois cheveux au front, trois dents à la bouche Et quatre ou cinq poils moisis dans le nez. Le beau iouvenceau fît un brin de moue : « Merci, mon sauveur ! Merci!... Sois béni ! » Et la laideron lui baisa la joue, Car le dévoûment est toujours puni.
Or, cette baigneuse antique et difforme — Et ceci, lecteur, point ne vous surprend — Était une fée ayant — faute énorme ! — Laissé sa baguette au bord du torrent. Du reste, elle avait de bonnes manières ; Sachant son Perrault sur le bout des doigls, Elle dit, avec deux pleurs aux paupières Et des trémoli corrects dans la voix :
« Je veux te donner une récompense, Mon jeune sauveur ; que désires-tu ? » Le petit manant fut, comme on le pense , Fort embarrassé par cet impromptu.
Il chercha longtemps, non sans raison, dame ! Puis, pour éprouver d'abord son pouvoir, Il dit sans façon : « Hé ! pardieu, madame,' Je veux avant tout ne pas vous revoir I »
Crac ! s'escamota la vieille en l'espace
Gomme une muscade en un gobelet.
Le petit maraud resta tête basse...
« Hé ! rappela-t-il ; deux mots, s'il vous plait ?
Puis, ôtant sa toque et ne riant mie,
Saisi de respect, il dit humblement :
« Aimez-vous les fleurs, vénérable amie ?
Voici des lilas d'un parfum charmant. ..
Vous racontiez donc?... » Très peu formaliste, Reparut la fée au bout du vallon.
« Madame, entre nous, vous dresser la liste De tous mes souhaits, serait bien trop long ; Puis j'en oublîrais et je me méfie !... Voici donc à quoi je suis décidé :
Que, dorénavant, tout ce que j'envie, Immédiatement me soit accordé !
« Ça va-t-il ? — Ça va. — Topons donc ensemble ! »
Quand elle eut topé, le gars jovial
Se tâta les flancs, puis dit : « Il me semble
Que j'ai faim... Je veux un festin royal ! »
Alors, devant lui, des arbres passèrent
Tour à tour, pareils à des laquais verts,
Et, de leurs grands bras moussus, proposèrent
Pêches, pommes, noix et cent fruits divers.
Des vols d'ortolans, heurtant des branchettes, S'enfilaient tous seuls, et Tardent soleil En faisait, là-haut, d'énormes brochettes, Gomme un cuisinier au menton vermeil ; Tandis que des fleurs sveltes, blanches, fines, Venant des jardins les plus renommés, Passaient «omme un rang de coupes divines, Pleines jusqu'aux bords de vins parfumés.
« Bravo ! le service est fait à merveille ! » Dit l'ancien laquais. Il prit, sans façon, Viandes sur les plats, fruits dans la corbeille. Mais il lui sembla qu'il mangeait du son. « La plaisanterie est un peu risquée ! Grogna-t-il d'un ton que l'humeur aigrit. Vous me paierez çà, ma vieille toquée ! Mais manger n'est rien pour un bel esprit ;
Tâtons d'autre chose !... » Et voyant les nues Sillonner les cieux d'éclairs menaçants, Puis, sentant la bise aux langues menues Qui lui mordillait le dos en tous sens, Ee manant fit halte au pied d'un arbuste Et, d'un ton hautain de corrégidor, « Je veux, cria-t-il en cambrant son buste, Un palais de marbre et des habits d'or ! »
YI
Aussitôt les troncs lui font des portiques, Les roches lui font des murs de lapis ; Des moutons, avec des bonds fantastiques, Sortent de leurs peaux, laissant des tapis ; Chênes et poiriers se fendent, se scient, Se rabotent seuls et font promptement, Sous ses yeux béants et qui s'extasient, Fauteuils et bahuts d'un style charmant;
Les nuages blonds, ainsi que des fresques, Entrent sous le toit, d'un vol solennel, Et font des plafonds remplis d'arabesques , Qu'un moineau du bec signe « Gabanel » Tandis qu'escortés de gongs et de fifres, Mille versa soie arrivent, portant Des habits pompeux, brodés à ses chiffres, Et tout rehaussés d'un or éclatant.
« L'architecte est bon, le tailleur est rare ! Dit le jouvenceau ravi. Contemplons Toute cette soie et tout ce carrare ! » Mais il dut bientôt tourner les talons : Ces objets avaient une odeur très fade. « Madame! fit-il, le cœur soulevé, Je ne prends nul goût à cette bravade ! Et tout ce parfum de singe crevé,
226 LES FÉEKJES
S'il n'a pas pour but de me faire entendre Que vous êtes morte, est de mauvais ton ! » Ayant achevé ce discours peu tendre, 11 reprit ses vieux habits de coton.
« A bas les châteaux ! Restons pauvre hère ! Les plus beaux palais s'écroulent un jour. De jolis minois, voilà mon affaire ! » Lança-t-il, les yeux allumés d'amour.
Et, de toutes parts, folles avalanches, Descendent gaîment cent mille houris, Cent mille houris aux épaules blanches, Aux seins carminés, aux bustes fleuris; Tout s'en couvre, bois, collines et plaines; Il en vient tant, tant, par rangs si houleux, Que l'air semble fait avec leurs haleines, Et l'azur du ciel avec leurs yeux bleus.
Et des chants d'amour gonflent ces poitrines, Ces fronts purs et beaux penchent de langueur, Et, comme un concert de fleurs purpurines, Les bouches, tout bas, murmurent en chœur, Tandis que le soir égrène des gouttes De tendre rosée au pied des jasmins :
* 0 gentil laquais, nous t'adorons toutes Et voulons mourir en baisant tes mains î »
Il leur répondit : « Faites donc, mesdames ! » Puis, très généreux, leur tendit les doigts. Mais il lui sembla que toutes ces femmes Posaient sur ses mains des lèvres de bois ! Il se dirigea vers les plus jolies Et mit sur leur joue un baiser glouton : « Hein! s'écria-t-il, encordes folies? » Voilà que sa bouche était en carton !
« Pour le coup, c'est trop ! » lança- t-il, stupide Et plus malheureux qu'un galérien.
Quoi, trouver tout fade, et tout insipide? Ne goûter jamais de plaisir à rien ?... Que faire ?... Il partit, la tête branlante, Vers le vieux torrent qu'il oyait gronder, Espérant du moins — chose consolante — Goûter quelque charme à se suicider.
Mais, sur le rivage, il trouva la fée. « Ah ! c'est vous ? » dit-il en rétrogradant. Mais, la vieille, avec sa face truffée, Éclata de rire en le regardant.
« Redeviens laquais ! dit-elle, imbécile ! Je reprends le don fait en ta faveur.
Sache que plus l'arbre est d'accès facile, Moins le fruit qu'il porte a de la saveur.
Sot ! tu crois trouver quelque attrait aux choses Que tu fais venir, d'un geste, en bâillant? Pour apprécier le parfum des roses, Il faut que la main saigne en les cueillant. Adieu ! Tâche donc que l'hiver t'affame, Pour que ton pain noir soit exquis, l'été ; Et baise les doigts rougeauds de ta femme : Us te seront doux s'ils t'ont souffleté ! »
LE MIRAGE
LE MIRAGE
Tout vieux, tout sec, tout las, sur son âue fourbu ,
Kérim, le pasteur blanc, retourne à sa tribu
Par le désert poudreux sillonné d'hirondelles ;
Et son troupeau conduit par ses deux chiens fidèles
Fait retentir trois cents clochettes en trottant.
Allez vite, moutons, galope, âne impotent,
Car Kérim qui, depuis sept lunes bien comptées,
Hiverne à l'oasis en vendant des jattées
De son bon lait qui fume et qui fleure le thym ,
Kérim a peur, grand'peurde mourir ce matin,
Il est si vieux ! les vents qui froissent la nuée Pourraient prendre à son corps son âme exténuée Comme ils ôtent d'un arbre un pétale flétri. Et son esclave noir qui le veille, attendri, Craignant qu'il ne s'écroule a jeté sa houlette Et le tient droit sur l'âne, avec ses poings d'athlète.
Mais Kérim ne veut pas mourir encore, oh ! non. Il se dresse en râlant près de son compagnon, Il lève son front lourd qu'oppresse l'agonie, Et cherche, cherche au loin, sur la plaine infinie, La montagne natale et douce, aux ravins bleus, Qui dresse dans le ciel ses deux pics fabuleux Comme les bras tordus d'un colosse en prière; La montagne qui porte au flanc une chaumière Brillant comme un grain d'or au soleil de midi ; Oh I c'est là que Kérim est né, qu'il a grandi, Et c'est là qu'il mourra si le cœur d'Allah l'aime.
Mais les monts sont bien loin et son front est si blême Ses prunelles n'ont plus de vision, son sang Se coagule au fond de son cœur impuissant.
LE MIRAGE 235
a Va, va! » dit le pasteur à l'âne qui halète.
Et ses longs pieds osseux comme ceux d'un squelette
Tâchent de l'exciter « "Va ! va ! » Ses yeux hagards
Fouillent obstinément de leurs derniers regards
Le désert morne et gris que nul mont ne boursoufle.
« Va ! va! » répète-t-il dans un suprême souffle.
« Je veux encore voir ma cabane, je veux
Voiries fils de mes fils me baiser les cheveux,
Et ma femme, qui fut la Rose de Judée,
Toucher mon front jauni de sa bouche ridée...
Va ! va ! » Mais c'est en vain que l'âne court ; jamais
Sur les sables ardents ne brillent les sommets.
Ils sont à quatre jours de marche et Kérim tombe;
Et le désert barbare et nu sera sa tombe.
Mais quand il fut tombé, les yeux du pasteur blanc S'étoilèrent. Là-bas, sur l'horizon tremblant, Sur l'horizon baigné de lueurs incertaines, Se dressaient, lentement, comme deux tours hautaines, Les pics d'une montagne énorme aux ravins bleus. Oui, ce sont bien deux pics jumeaux et fabuleux Pareils aux bras tordus d'un colosse en prière.
Ils sont en marche, et, sur Jeur flanc, une chaumière Brille comme un grain d'or au soleil de midi. 0 montagne, ô chaumière où Kérim a grandi I C'est vous ! ses yeux vous ont bien vite reconnues ! Miraculeusement vous venez, sur les nues, Vers celui qui ne peut aller vers vous ! Allah, Le grand Allah, d'un souffle ému vous ébranla , Et vous pousse à travers l'immense plaine grise Gomme des grains de sable emportés par la brise. « Qu'il soit béni ! cria Kérim, je peux mourir! Vois, esclave, vois donc mon pays accourir ! Mon pays, mes enfants, ma Rose de Judée ! Comme elle est jeune encore en sa robe brodée ! »
O mirage ! divine et chère illusion !
L'esclave répondit avec compassion :
— Oui, Maître ! C'est l'épouse aux lèvres printanières
Qui vient ! »
Kérim sourit en fermant les paupières, Leva ses bras pesants et mourut, transporté, Comme un amant s'endort au lit de volupté.