LE SOURIRE DE MADELEINE
Ciel blanc, sol blanc, rocs blancs, désolations blanches : Il neige ; les flocons effacent le chemin. Des âmes d'oiseaux morts doivent monter des branches. Le pèlerin trébuche, un bâton dans sa main .
La bise entre en huant par lus trous de ses loques ; Qu'il a froid ! Son dos saigne et ses yeux sont gelés, Et le givre, qui met au bois des pendeloques, Lui fleurit les cheveux de glaçons étoiles.
« Qu'avez-vous fait, Seigneur, de la bonne lumière ? Qu'avez-vous fait — dit-il — du soleil tendre et beau? Si vous ne me rendez sa chaleur coutumière, Je vais mourir avant de voir votre Tombeau ! »
Mais sur la route blanche il trouve une étrangère : Oh! que ses yeux sont bleus et qu'ils ont de douceur ! Et, la voyant transie en sa robe légère, 11 lui dit : « Voulez-vous mon manteau, chère sœur? »
La femme lui sourit ; c'est sainte Madeleine A qui le malheureux vient d'offrir ses haillons... Et soudain le soleil rayonna sur la plaine : Tous les flocons de neige étaient des papillons! .
LA VIOLE D'AMOUK
A Mademoiselle Renée du M in il.
>yez bien attentifs, cette histoire touchante D'une jeune bergère et d'un ménétrier:
Il était une fois une pastoure gente Au corps souple et menu comme un jeune églantier.
Son sourire éclipsait les aurores jalouses Ses seins faisaient pâlir le soleil devant eux ; Et, quand ses yeux d'azur regardaient les pelouses, On voyait se fermer les bleuets tout honteux.
Mais, jugeant qu'en sa bouche innocente et pieuse,
En sa gorge nacrée aux pudiques appas,
Nulle voix ne serait assez harmonieuse,
Nul langage assez pur, le bon Dieu n'en mit pas.
Elle entendait bien tout, les chants et les paroles, Et ses agneaux plaintifs quand ils la réclamaient Mais elle était muette et, comme les corolles, Silencieusement ses lèvres parfumaient.
Vivait en outre, à cette époque merveilleuse , Certain ménétrier aussi beau qu'inconstant, Dont la viole en buis résonnait, si joyeuse, Que les fleurs éclataient de rire en l'écoutant
Quand il jouait un air au sommet des collines, Tous les moutons heureux se mettaient à danser, Et les flots sautillaient de plaisir, et câlines Les ailes des oiseaux venaient le caresser.
Or, un jour de printemps où les jeunes ramures Semblaient bercer les nids dans le ciel lumineux, Où les rayons ardents faisaient rougir les mûres, La pastoure aperçut le beau violoneux. ,
Mais lui passa, jetant sa chanson babillarde. Pour la triste muette, à quoi bon s'arrêter ? L'épouse qu'il voulait, c'était une gaillarde Sachant allègrement rire, boire et chanter,
Sachant des rigodons, sachant des séguedilles, Sachant faire pleuvoir aux pieds de son époux, Dans un fin menuet qui montrât ses chevilles, Des torrents de bravos et des grêles de sous.
« Dieu vous garde, pastoure ! » Et quand, derrière un hêtre, Eut disparu le gars au sourire vainqueur, La muette sentit se dilater son être Comme si le soleil se levait dans son cœur.
« 0 beau violoneux, revenez, je vous prie ! — S'écriait sa pensée en palpitant d'émoi — Je ne sais point parler, mais la Vierge Marie Fera que les oiseaux du ciel parlent pour moi !
« Chantez, ô rossignols ! chantez dans la ramure ! Sources, brises, torrents, chantez tous, effrene's! Et que tout soit ma voix et que tout lui murmure : « Mon beau violoneux, je vous aime ; venez !... »
« Viens! le printemps joli nous rira dans les branches Et les bois jetteront des fleurs sur nos cheveux; Et si tu vois s'ouvrir dans l'herbe, des pervenches Mon aimé, tu sauras que ce sont mes aveux !
« Viens ! je te donnerai tout le lait de mes chèvres, Viens ! je te donnerai tout ce que tu voudras Et tu prendras mon âme heureuse sur mes lèvres Et, comme deux rosiers, se mêleront nos bras.
«Viens ! ... » Elle l'attendit longtemps, longtemps. . .Très douces, Ses brebis lui léchaient les genoux, son bon chien Surveillait les sentiers couverts de feuilles rousses : Mais rien n'y cheminait vers elle, jamais rien. •
Pourtant, un soir d'automne où la lune blêmie Posait des baisers blancs sur les mares des bois, La viole chanta dans la plaine endormie Et la muette fit le signe de la croix
Puis pâle, elle attendit au seuil de sa cabane. « Dieu vous garde, pastoure ! Ouvrez votre huis ! c'est moi ! Je m'en vais en chantant à la cour de Toscane Donner la sérénade à la fille du Roi.
« Car la fille du Roi, dit-on, a fait entendre Qu'elle octroierait sa main au gentil troubadour Qui, sur un ton plus pur et d'un archet plus tendre, Saura faire pleurer sa viole d'amour.
« J'y vais ! Mais je suis las et couvert de poussière.
Asile, pastourette, ouvrez votre maison !
Et je dirai pour vous ma plus grave prière
Ou, si vous aimez mieux, ma plus folle chanson. »
Et la porte s'ouvrit, s'ouvrit, très lente: « Hôtesse, Hôtesse aux grands yeux bleus pourquoi donc pleurez-vous Mais il ne comprit point l'objet de sa tristesse Et se coucha parmi les agneaux blancs et doux.
Et tandis qu'il dormait, la pastoure amoureuse, La pastoure muette aux beaux rêves déçus, Prit à côté de lui la viole poudreuse Et l'ouvrit en priant Notre-Seigneur Jésus.
Et pour qu'il fût vainqueur, le gars pauvre et volage,
Pour qu'il fût sacré roi, le cruel adoré,
Et pour que sa viole au joyeux babillage
Sût bien pleurer d'amour sur un ton bien navré,
La pastoure fendit sa poitrine brûlante, Sa poitrine brûlante avec sa serpe, et puis Elle arracha son cœur avec sa main sanglante Et l'enferma, vermeil, dans la viole en buis.
Et puis elle mourut, et puis deux chèvres blanches Bêlèrent en voyant son âme s'envoler...
Et lorsque les oiseaux chantèrent sur les branches Le gars prit sa viole afin de s'en aller.
Il partit, il marcha, longtemps, longtemps, sans trêve, En demandant l'aumône ainsi qu'un pèlerin ; Puis, tout à coup il vit jaillir, comme en un rêve Des temples de porphyre aux coupoles d'airain,
Et puis des tours lançant au ciel des sonneries, Et puis un palais d'or cerné de palefrois, Et là devant passaient, en longues théories, Tous les violoneux qui voulaient être rois.
Et la princesse blonde en sa robe étoilée Les regardait, du haut de son trône vermeil. L'ami de la pastoure entra dans la mêlée Et leva son archet tiédi par le soleil.
Et la tendre viole, en ses mains ingénues, Gémit alors des airs si plaintifs et si doux Qu'au loin, croyant ouïr un ange dans les nues, Les laboureurs pensifs se mirent à genoux
C'était le cœur saignant qui clamait sa détresse. Et la Princesse, avec des pas vertigineux, Descendit de son trône en pleurant de tendresse Et vint baiser au front le beau violoneux,
Puis elle dit : « Yoici mon Roi ! Sonnez fanfares ! » Et, sur les tours de marbre et les dômes d'airain, Retentirent des chants de luths et de cithares Célébrant la splendeur du nouveau souverain.
Mais alors la viole, en un coin délaissée,
Fit entendre en sourdine un vieil air douloureux
Qui semblait un suprême adieu de fiancée
Et le cœur murmura : « Je t'aimais ! sois heureux ! »
LÀ JALOUSIE D'ALAIN
LA JALOUSIE D'ALAIN
>entez-vous dans le vent mille mains cajoleuses ?
ies astres ont ce soir des douceurs de veilleuses
Et, pour que les amants soient heureux, des buissons
tournois couvrent de fleurs les bancs et les gazons.
Lussi maint couple jeune en la forêt proche ertre. Et la brune Marthon, fille du premier chantre, Qui sonne l'Angélus du soir dans le clocher,
Iroit sentir mille doigts de velours la toucher,
ia choyer, la pousser vers la forêt fleurie.
It, penchant son front rose, elle invoque Marie,
Pour ne pas succomber au démon tentateur. Le démon, dans l'espèce, est Rémi le pasteur Dont elle a vu, là-bas, luire les yeux de braise. Et, de sa bouche tendre aux arômes de fraise, Elle soupire fort en disant les Ave.
Elle sait que Rémi, l'Angélus achevé, L'attendra sous un pin, devant le clos de Gille ; Il osa le lui dire, hier, à l'Evangile, En feignant de prier tout bas, le polisson ! Et, depuis lors, le cœur de Marthe a le frisson Et bat la générale à travers sa poitrine. Rémi polke si bien, au son de la clarine !
Et, cependant, Marthon pense au défunt Alain, Un enfant aux yeux bleus comme deux fleurs de lin Et qui dort, quelque part, là-bas, sous une pierre. Alain l'aimait aussi, mais d'une autre manière : En silence, de loin, comme un ange aimerait. Bon Alain ! Il mourut quand son amour secret Allait peut-être éclore et montrer sa fleur tendre... Et Marthe, en approchant des tombes, croit entendre,
LA JALOUSIE D'ALAIN 201
Dans le chant des grillons au timbre cristallin,
Un peu de la voix pure et plaintive d'Alain.
Mais bah ! les morts sont morts ! Et vers le clos de Gille,
La brune part, le cœur ému, le pied agile.
Tu peux la pousser, va, brise aux doigts cajoleurs !
Et vous, buissons, jetez des fleurs, jetez des fleurs !
Et Marthe en rougissant longe le cimetière.
Mais, tout à coup, dans l'ombre, à côté d'une pierre, Quelque chose retient sa robe, doucement. Qu'est-ce ? Elle se retourne avec étonnement Et découvre un ajonc épineux qui l'accroche... Mais elle pousse un cri d'effroi : la pierre proche, Sur laquelle un raycn de la lune a glissé, Porte le nom d'Alain aux trois quarts effacé. . « Pardon ! je n'irai pas ! » dit Marthe à cette pierre. Elle tombe à genoux, murmure une prière. Baise le nom d'Alain puis rentre, tout en pleurs.
Sur ses cheveux, l'ajonc avait laissé des fleurs.
L'ŒUF BLEU
A Serge Barranœ.
L'ŒUF BLEU