L'INFIDÈLE IONIS 2W
On ditqu'Olim a tes baisers ; on dit qu'il a Tes yeux remplis de ciel et ta gorge aurorale... Oh ! mon cœur s'est tordu comme un lion qui râle Et j'ai pleuré du sang lorsqu'on m'a dit cela !
Eh bien, je te pardonne à présent, et j'oublie. Je t'aime tant ! Qu'importe un rival odieux ? Aucun baiser d'Olim ne paraît sur tes yeux : Tiens! donne-moi tes yeux, ma folle et ma jolie !
Donne tes yeux, ta bouche et ton âme! Et, vainqueur- Partons pour le pays de l'extase et du rêve ; Vivons l'éternité de la minute brève Où tout le firmament semble fondre en deux cœurs.
Partons ! L'astre d'amour attend nos saints délires. Vois-tu mille soleils fleurir sous tes pieds blancs ? Vois-tu l'Eden splendide ouvrir, sous nos élans, Ses portes de corail et d'or, au son des lyres?
Ionis, Ionis, Dieu t'appelle en ma chair! Oh ! viens! verse la joie infinie en mon être Où, foudroyé d'amour, je tombe, comme un hêtre Que la tempête rouge embrase d'un éclair. »
Ainsi longtemps, longtemps, Lindus pria l'aimée. La mandore d'Olim à l'aube retentit.
Ionis ne vint pas et Lindus repartit Sous les magnolias à l'ombre parfumée.
Mais, comme il sanglotait, les yeux clos, en nommant Celle qu'au fond du cœur il adorait encore, Un magnolia bleu se pencha dans l'aurore Et, de ses bras fleuris, le serra doucement.
A Madame Mac-Swiney.
« Oyez, bourgeois, oyez, manants ! »
Et, sous leurs casques rayonnants, Les hérauts clament dans les rues Aux bonnes femmes accourues :
« Oyez ! Monseigneur Grégoré Fils de notre roi ve'néré Aura vingt ans dans quelques lunes.
Oyez, oyez, blondes et brunes !
Le jeune prince fait savoir
Qu'il a dessein de recevoir
Dans la nuit de la Saint-Pacôme
Toutes les filles du royaume
De Naples, Rome et d'autres lieux,
Pourvu qu'elles aient de beaux yeux
Et des épaules assorties !
Et qu'elles soient bien averties
Qu'on dansera, qu'on soupera,
Et que le Prince épousera,
Vingt jours après cette soirée,
La plus belle et la mieux parée. »
Et, prenant leurs trompes d'argent, Les hérauts s'en vont, ravageant, Avec leurs fanfares guerrières, Les cœurs novices des tourières.
Or, damoiselle Morella Rougit fort en oyant cela
« Je serai reine } » se dit-elle.
Etsous sa coiffe de dentelle Ses yeux brillèrent tant, oh tant!
Qu'un rosier fleurit à l'instant Et tendit vers elle une rose.
Ah ! la belle petite chose Qu'était la brune Morella !
Quand le bon Dieu la modela Ce fut sans doute un soir de fête.
D'une étoile qu'il avait faite Tantôt, et de quelques jasmins Qu'il peignit ensuite, ses mains Avaient gardé des étincelles Et des parfums ; et ces parcelles Se retrouvaient, par-ci, par-là, Dans le corps frais de Morella.
Donc, afin d'être bientôt reine, Elle fit une robe à traîne Splendide, en étoffe d'argent.
Et puis, de son doigt diligent
Expert en fines broderies,
Elle y fixa les pierreries
Qu'avait, dans un coffre sculpté,
Son père, orfèvre en la cité.
Perles, opales, améthystes, » S'alignant sous ses mains artistes
Y tracèrent mille dessins,
Des figures de rois, de saints :
Saint Pacôme, saint Jean, saint Pierre,
D'autres, ayant sous la paupière
Des saphirs à la place d'yeux,
Et Marie au front radieux,
Et les anges, et les prophètes
Avec leurs auréoles faites
De topazes, et puis Jésus
Avec des diamants cousus
Sur sa bavette de Malines * Et, pour ses lèvres corallines,
Elle disposa, sur deux rangs,
Ses rubis les plus transparents.
Oh ! quelle robe de lumière !
Les filles de la terre entière
Pourront concourir ; Morella
Sous sa parure de gala
Les vaincra toutes ! oui-da, toutes !
Des bravos monteront aux voûtes
Du grand palais flanqué de tours
Lorsque, dans ces pompeux atours,
La belle fera son entrée.
Et, dès qu'il l'aura rencontrée,
Le prince ému dira : « Voilà
Celle que j'aime ! Honorez-la ! »
0 triomphe ! devenir reine !...
Et, penchant sa tête sereine, Morella souriait tant, tant, En brodant et passementant, Qu'on croyait voir passer l'aurore Sur sa robe multicolore.
Quand le grand jour fut arrivé, La belle alla dire un Ave
A l'autel de Sainte-Marie Puis, rentrant à l'orfèvrerie, Vite, vite, elle revêtit Sa robe éclatante et partit Vers la capitale. Et dix nègres De dix ans, dix nègres allègres.
Précédés par quatre jongleurs, La portaient sur un lit de fleurs,
Oh ! que de monde sur les routes !
« Vivat ! s'écriaient tous et toutes.
Quelle belle fille, Jésus !
— Et quelle robe elle a dessus !
— Vivat ! tu seras couronnée ! »
Jusqu'à la fin de la journée
On s'écrasa sur son chemin.
Par-ci par-là, levant leur main
Des mendiants clamaient vers elle.
« L'aumùne, brave damoiselle !
Cela vous portera bonheur ! »
Et lors, afin que le Seigneur
L'aidât à monter sur le trône,
Morella leur faisait l'aumône;
Elle donnait, donnait, donnait.
« Belle, un écu ? — Belle, un jaunet? »
Disaient vingt gueux au teint livide.
Mais elle avait la bourse vide.
« Pitié ! Le prince Gregoré
A bon cœur et t'en saura gré. »
Chantait une voix de crécelle.
Et lors la tendre jouvencelle
Décrocha pour cet indigent
Un saphir de l'œil de saint Jean.
« J'ai sept enfants ! » geignait un autre
Au milieu de sa patenôtre.
Morella jeta deux rubis.
« Le loup a mangé mes brebis ! »
Contait un pâtre aux mains ouvertes.
Trois belles émeraudes vertes
Consolèrent ce malheureux.
« N'oubliez pas le vieux le'preux ! »
Dit un Maure devant sa case.
Elle défit une topaze
Et la jeta dans son bonnet...
Elle donnait, donnait, donnait.
« Priez pourquoi! » leur disait-elle.
Mais quelle énorme clientèle !
Que de pauvres de tous côtés !
Nez cancéreux, bras amputés,
Bosses, goitres, moignons, guenilles
Gomme des cordons de chenilles
Bordaient la route, infiniment.
Et d'améthyste en diamant
La belle — ah ! Dieu ! quelle étourdie
Petit à petit expédie,
Avec des gestes parfumés,
Tout son trésor aux affamés,
Tout, jusqu'à la dernière pierre !
Adieu la robe de lumière!
Mais alors, Morella trembla.
« Seigneur, seigneur! Qu'ai-je fait là?
Se dit-elle. Je suis perdue ! »
Elle regardait, morfondue,
Son vêtement pauvre et terni.
« Je ne peux plus vaincre, nenni !
Comment voulez-vous que j'agrée
Au fils du Roi, si mal parée ! »
Et des pleurs mouillèrent ses yeux.
Là-bas, sous le soir radieux
Qui teignait le ciel de ses chromes,
Surgit une forêt de dômes
Entre sept coteaux violets ;
Et, sur ces dômes, un palais,
Un grand palais aux tours altières Semblait tout fleuri de bannières.
Les négrillons pressaient le pas.
« 0 mes porteurs, n'avancez pas !
Leur dit la Belle fort marrie.
Retournons à l'orfèvrerie ; Une autre sera Reine, allez! »
Et, de ses sanglots redoublés, Elle épouvantait dans les mousses, Les grillons aux clarines douces.
Mais les porteurs étaient bien las.
Pour avoir un peu de soûlas, Ils firent une pause brève.
Morella, pleurant son beau rêve, Marcha vers un étang voisin Et, croisant les bras sur son sein,
Elle dit aux étoiles claires
Qui voguaient comme des galères
Dans le ciel noir : « Pardonnez-moi ! »
Et la Belle, tremblant d'émoi,
Allait se jeter dans l'eau pâle,
Quand une étoile aux tons d'opale
Se détacha du ciel et vint
Vers elle, et puis dix, quinze, vingt,
Cent étoiles, blanches, vermeilles,
Vertes, comme un essaim d'abeilles
Qu'une haie en fleurs appela,
Descendirent sur Morella !
Et, pour qu'elle fût encor reine,
Se mirent sur sa robe à traîne,
En rétablissant les dessins,
Les figures de rois, de saints,
A la place des pierreries.
Oh ! quelles riches broderies !
Oh ! quel costume éblouissant !
De tout leur cœur reconnaissant,
Les pauvres diables de la route
Priaient pour Morella sans doute
Et faisaient ce miracle-ci.
« Oh ! bonnes étoiles, merci ! »
Dit la brune transfigurée.
Et, de tous leurs rayons parée, Elle alla vers ses négrillons.
« Allah ! qu'est-ce que nous voyons ! S'écria l'escorte ingénue.
Leur maîtresse éclairait la nue Avec les astres blancs, bleus, verts, Dont ses habits étaient couverts.
Et la mésange et l'hirondelle A plein gosier chantaient près d'elle, Croyant voir naître le matin.
Et, montrant le palais lointain Avec ses tours et ses portiques Aux dix négrillons extatiques ;
« Allez ! Monseigneur Gregoré
M'attend sur son trône doré !
Dit la brune. Allez qu'on se presse î »
Et les porteurs pleins d'allégresse Repartirent vers les remparts.
Oh ! quels transports, de toutes parts ! De l'une rive à l'autre rive On cria : « Quelle fée arrive !
Seigneur Jésus ! Voyez, voyez ! »
Et badauds, rustres, écuyers, Sortant d'hôtels ou de boutiques, Poussaient des clameurs frénétiques.
« Voyez ! Elle a pour vêtement Les étoiles du firmament!
Ce doit être Sainte Marie ! »
Des vieilles, de leur main flétrie, Firent le signe de la croix.
Et les cloches dans les beffrois Carillonnèrent vers la nue, Pour saluer cette inconnue Dont la parure et la beauté Portaient l'aurore en la cité.
« Noël! » chanta' la ville entière. Et dans sa robe de lumière Morella parvint au palais.
Quel tourbillon de corselets, De coiffes d'or, d'épaules nues !
Trente mille belles, venues Des pays les plus reculés, Dansaient au son de luths voilés, Et levaient, en d'aimables poses, Toute une forêt de bras roses.
Mais lorsque Morella parut, Un frisson d'extase courut
Et tous les yeux la contemplèrent; Et les cordes des luths tremblèrent ; Le feu des lustres de vermeil Pâlit, comme si le soleil D'une planète colossale S'était levé dans cette salle.
Et Gregoré cria : « Voilà Celle que j'aime ! Honorez-la! »
Et sa main se tendit vers elle.
« Eblouissante jouvencelle, Soyez ma bru! » dit le vieux roi.
Et jusqu'au jour chaque beffroi Fit retentir sa voix sacrée.
Et la noce fut célébrée Par le très saint pontife, Jean.
Le Prince était vêtu d'argent; L'épouse portait sous ses voiles Sasplendide robe d'étoiles, Car les astres étaient restés Fidèlement à ses côtés.
Mais, quand tomba la nuit sereine,
Quand, dégrafant la robe à traîne,
Le prince embrassa Morella,
Une étoile au ciel s'envola ;
Et chaque baiser de la brune
En fit de même partir une...
Si bien qu'à l'aube — ou peu s'en faut
On les revit toutes là-haut.
LA PREFEREE
LA PREFEREE
Sous les mille bras nus de son harem en joie, Sous la splendeur des seins qu'il cueille dans la soie, Sous les baisers profonds, sous les cheveux fréteurs D'odalisques offrant leurs bustes ceints de fleurs, Aroun, l'empereur noir, reste morne et soupire.
t Perles de mes tribus, roses de mon empire,
Prometteuses d'amour aux spasmes généreux,
Qui de vous, qui de vous peut me rendre amoureux ? »
Dit-il, en attirant avec ses mains graciles
Des rangs de cols neigeux et de hanches dociles.
« Qui de vous, dans mon cœur, peut mettre un peu d'émoi
— Et toutes à l'envi répondent : — Moi ! — Moi ! — Moi ! » Toutes pour lui se font câlines et plaisantes. Et l'Empereur, de ses prunelles méprisantes, Ne voit que bras tendus, fronts rieurs, seins nacrés Et lèvres de velours baisant ses pieds sacrés. « Qui de vous, qui.de vous peut être mon amante?
— Répète l'Empereur de sa bouche écumante — Les plus belles, venez ! les plus tendres, venez! Remettez de la joie en mes yeux consternés, Remettez du soleil en mon âme transie ! Venez, venez ! que votre extase m'extasie, Que je trouve l'ivresse en votre enivrement Et qu'au contact de votre amour, je sois aimant! »
Et les bras noirs ou blancs, les seins bronzés ou roses, Les bustes nus, cambrés en d'affolantes poses, Défilent sous les yeux du Maître omnipotent. « Viens, toi! » murmure-t-il parfois, en arrêtant