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LES TROIS FEES

Près du berceau royal entouré de trophées, Délibe'raient, un soir, les trois méchantes fées Que la Cour oublia d'inviter au festin.

« Faisons à cet enfant le plus affreux destin

Qu'un homme ait jamais eu! grondaient-elles. A l'œuvre! »

L'une dit, en sifflant ainsi qu'une couleuvre : « Donnons-lui la Laideur; il faut qu'il soit si laid Que les chèvres des bois lui refusent leur lait.

— Et donnons-lui la Peste », ajouta la deuxième.

Alors, s'étant levée à son tour, la troisième Déclara :

« Ce n'est pas suffisant, ô mes sœurs : Pour le pestiféré la terre a des douceurs Et la face du monstre à son heure est ravie. Il faut que cet enfant souffre toute sa vie, Il faut qu'il soit hué, qu'il soit persécuté, Qu'il traîne sur ce globe un corps déchiqueté Par les crocs de l'Envie obscure et haïssable, Qu'il laisse de son sang à tous les grains de sable, Qu'à chaque appel qu'il pousse on l'abreuve de fiel, Et, quand se fermeront ses bons yeux pleins de ciel, Qu'il sente encor la Haine à son lit d'agonie !... Et pour cela, mes sœurs, donnons-lui du Génie. »

LES PLEURS DE MYRTUS

LES PLEURS DE MYRTUS

Sous la lune de nacre au bord des cieux penchée, Sur les pétales blancs des buissons défleuris, Myrtus tremblait d'amour dans les bras de Noris Et la mer pour les voir semblait s'être approchée.

Le vent, pour les bercer, flûtait au bois ombreux On ne sait quels fragments discrets de pastorales ; Et le ciel d'Orient, plein de splendeurs astrales, Comme un œil bleu d'ami s'extasiait sur eux.

Pourtant Myrtus pleurait en silence près d'elle.è « Pourquoi ces pleurs ? lui dit Noris en s'attristant. « N'êtes-vous pas heureux, ami ? Je le suis tant ! » Et son bras nu le prit avec des frissons d'aile.

« Oh! si! je suis heureux ! » dit-il, « ferme tes bras ! Mais je pense à l'épine en respirant la rose. Ce cœur contre lequel ton sein tiède se pose, Un jour, Noris, un jour, tu le transperceras !

Oui, tu me tromperas et tu seras trompée ! C'est la loi de l'amour; ne souris plus : gémis. Les amants les meilleurs sont d'affreux ennemis Qui s'entretuent avec des fleurs sur leur épée.

Un soir, Noris, cet astre au visage éclatant Te verra palpiter sur une autre poitrine, Une autre bouche aura ta bouche purpurine : Et la mer chantera comme ce soir pourtant !

Oh ! pourquoi tournez-vous, étoiles obstine'es? Pourquoi couler, ô flots, et tomber, ô lilas? Laissez dormir pour nous le Temps poudreux et las Qui vient dans son char d'or plein de blanches années,

LES PLEURS DE MYRTUS 29

Je suis heureux, ce soir, et j'ai peur de demain : Reste en la mer, soleil ! dure toujours, nuit sainte ! Chasse, chasse du ciel l'aurore d'hyacinthe Comme on pousse une blonde enfant avec la main.

Je veux aimer sans fin mon amante rieuse ; 0 Noris, reste à moi, toujours à moi, viens, viens ! Mes bras pendant trente ans vont se nouer aux tiens, Comme un lierre s'enroule aux branches d'une yeuse.

Faites cela pour nous, Seigneur, Dieu de bonté ! Notre amour est si beau ; n'ordonnez point qu'il passe ! Et, du doigt, arrêtant les globes dans l'espace, Immobilisez-nous dans votre éternité.

C'est s'approcher de Dieu que d'aimer sur la terre Aussi vous m'entendez, je le sens, je le vois : Les siècles sont finis, le temps cède à ma voix, Les astres vont dormir et les flots vont se taire !

C'est fait, Noris ! c'est fait! nous ne vieillirons plus. Vois donc : la mer suspend ses vagues solennelles! Victoire! Nos amours vont fleurir, éternelles, Dans l'extase profonde et calme des élus.

Je serai toujours jeune, et toi toujours ravie !

Cette lune toujours luira sur notre front !...

Oh ! c'est trop de bonheur, Noris ! mon cœur se rompt.

Donne ta bouche ardente et bois toute ma vie ! »

Et, dans ce baiser grave, il mourut, transporté. Malgré les oraisons de son âme éperdue, Les astres sourds volaient encore en l'étendue Et le cœur de l'amant s'était seul arrêté.

A Mademoiselle Maguêra.

11 était une fois, dans une île fleurie

De quelque mer lointaine et que l'on croit tarie —

Car des pépites d'or étaient ses seuls galets —

Un monarque très vieux, au fond d'un vieux palais.

Ce prince avait pour femme une pastoure gente

Et fraîche comme un lis qu'un clair de lune argenté

Et si belle que l'œil en restait ébloui.

Les choses se passaient alors comme aujourd'hui Et les vieillards craintifs, derrière leurs lunettes, Considéraient parfois leurs épouses jeunettes,

Se demandant si, sur ces lèvres de satin,

Quelqu'un n'avait pas mis un baiser clandestin...

Mais allez voir le vent qui passa sur les roses !

Et le vieux Roi, dardant ses prunelles moroses

Sur celles de la Reine — hélas ! suspecte, un peu ! —

N'y voyait jamais rien, vraiment rien que du bleu.

C'était triste, fort triste.

« Ecoute donc, m'amie :

Ce joli pastoureau ne t'embrassa-t-il mie, L'autre jour, en venant te présenter son lait ?

— Nenni, Sire ! Voyez-moi toute s'il vous plaît : Trouvez- vous quelque part des traces de bras d'homme

— Et l'autre soir, mon grave et digne majordome, Raisa-t-il point tes doigts derrière un paravent?

— Mais non! Voyez mes doigts : ils sont tout comme avant

Alors le Roi s'en fut trouver la fée Albane. Cette fée habitait une aimable cabane Au bord d'un lac où des poissons facétieux Avaient de gros rubis à la place des yeux.

Albane châtiait la débauche et le vice.

« Madame — dit le Roi — j'implore votre office. - Que veux-tu, mon enfant ? — Madame, l'univers Me paraît immoral et conçu de travers ; Il faut le retoucher. Quelle triste ironie, Puisque la trahison devrait être punie, Que les dieux n'aient pas eu le bon sens d'inventer Un mécanisme sûr pour bien la constater ! Pourquoi, sur une épouse indigne qu'on embrasse, Un baiser défendu laisse-t-il pas de trace ? C'est absurde, Madame ! — En effet, mon enfant ! Je me suis dit aussi ces choses, bien souvent, Et je veux t'accorder ce que ton cœur désire : A partir de ce jour, très noble et très haut Sire, Sur le corps de la Reine au sourire enjôleur, Chaque tendre baiser fera naître une fleur, Une rose, veux-tu ? — J'aime beaucoup la rose !... — Bien ! l'on t'en offrira de belles, et pour cause ! Des roses d'un parfum exquis, d'un ton charmant, Et je les planterai dans la chair fortement ; Ta femme ne pourra les cueillir, je le îure !

Ni son amant non plus ; la tige en sera sûre ; Enfin, tu sauras tout. Quant aux fleurs qui naîtront, Comme on peut les trouver gênantes sur le front, Ou la joue, ou les yeux, lu m'appelleras, Sire, Trois fois : et je viendrai moi-même les détruire D'un souffle « fut! fut ! fut! » comme on voit s'écrouler Des bulles de savon qu'un enfant fait voler. Adieu, mon fils ! »

Heureux, la figure sereine, Le vieux Roi s'en revint trouver la jeune Reine.

Mais le soir même, hélas ! il fut un peu confus. S'étant aventuré dans des bosquets touffus, Il vit sa femme assise à l'ombre d'un érable ; Elle avait sur le front une rose admirable Qui, gracieusement, dans l'air, se balançait... « Ah! coquine ! Qui t'a donné ce baiser?

— C'est...

Mon oncle, monseigneur !

— Est-ce bien sûr?

— Sans doute! »

Le Roi prit son poignard, sa main frémissait toute,

Il regarda sa femme, hésita, chancela, Puis, sage, il respira la rose et s'en alla.

Mais, le deuxième jour, algarade nouvelle "

La Reine, en s'échappant d'une ombreuse tonnelle,

Sentit, près de sa nuque, une fleur qui poussait.

« Ah! coquine ! Qui t'a donné ce baiser ?

— C'est..

Ma tante, monseigneur !

— Vraiment ?

— Je vous le jure. »

Mais, le troisième jour, triste fut l'aventure : La Reine vit au bois un pâtre aux yeux hardis, Un jouvenceau folâtre avec lequel, jadis, Elle aimait bien jouer, rieuse et peu farouche, Et cette fois, la rose, hélas ! orna sa bouche. i 0 pâtre, qu'as-tu fait? Que dira mon mari? » -^a rose était énorme, et le gars attendri entendit les sanglots de la reine peureuse. Le Roi va me tuer — dit-elle — Malheureuse !.. »

Le berger s'alarma.

« Quoi ? Vous tuer, grands dieux ?

Oh ! non ! »

11 prit la Reine et lui baisa les yeux. Misère! Surles yeux deux autres fleurs poussèrent ! Au front des jeunes gens les cheveux se dressèrent Et, tout à coup, on crut entendre un bruit de pas. « Le Roi ! — cria la Reine. — Il arrive là-bas ! C'est bien lui ! Je suis morte ! »

Et l'ancienne bergère Se laissa défaillir alors sur la fougère. Et le berger toujours l'embrassait en tremblant ; Il baisa son front rose, il baisa son cou blanc, Et ses deux mains, et ses cheveux, et sa poitrine ; Et, sous chaque baiser qu'il donnait, purpurine, Terrible, accusatrice, une autre fleur naissait! Et déjà le mari, là-bas, apparaissait ; Et les rayons du soir, sur sa cuisse tortue, Faisaient luire une dague horriblement pointue. « 0 dieux ! — dit le berger — venez me secourir! » Et, pensant que sa belle amie allait mourir, Inspiré tout à coup et le cœur plein de fièvres,

Il embrassa la Reine avec d'ardentes lèvres, Longtemps, longtemps, d'un bout à l'autre, sans façon.

« Oh ! le riche bouquet de roses, mon garçon ! — Lui dit le Roi charmé — L'étonnante corbeille ! Jamais nos yeux royaux n'en virent de pareille ! Tu vas vendre ces fleurs?

— Oui, sire... oui, justement!

— Adieu ! porte-toi bien. Le bouquet est charmant! Tu le vendras fort cher.

— C'est bien mon espérance ! »

Et le berger lui fit très bas la révérence.

Il n'avait pas perdu son temps, le jouvenceau ! La Reine n'était plus qu'un odorant monceau De roses, tout son corps disparaissait sous elles ! Et quand le Roi fut loin, le vent aux folles ailes Fit trois fois : « fut! fut! fut! » en venant la frôler : Et la Heine soudain vit ses fleurs s'envoler. Et le ciel retentit de gaîtés inconnues. « Chut ! c'est moi ! — dit la fée Albane dans les nues. J'accours et te délivre avec empressement,

Moi, gardienne des mœurs de ce gouvernement. Amis — n'en dites rien ! — sur un joli visage, Quelques tendres baisers que l'on pose au passage, C'est peu.réprchensible et c'est fort opportun. Et l'immoralité, c'est de n'en donner qu'un ! »

vt

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