LE CHEMIN DU BONHEUR
Jadis, par un soir pur où les colombes lasses Chantaient, les yeux mi-clos, dans les vallons rosés, Où les rayons du ciel semblaient de longs baisers Effleurant les sillons comme des lèvres grasses,
Un homme vit venir, d'un pas rêveur et lent, Comme un lis animé marcherait sur la mousse; Une femme si belle et si tendre et si douce, Qu'il se mit à genoux devant elle en tremblant.
Oh ! les chansons des bois fredonnant sous les brises, Les sanglots des torrents, les soupirs des oiseaux, Toutes les voix du ciel, de la terre et des eaux Célébraient sa venue en strophes incomprises !
« Elle est belle » — disaient les vents et les ramiers; « Elle est belle ! » chantaient les sources dans leur glose. Craintivement, ainsi qu'un grand lévrier rose, Le soleil expirant se couchait à ses pieds.
Et, devant sa beauté grave et surnaturelle, L'homme, vibrant soudain d'amour vertigineux, Ouvrit des yeux si clairs, si chauds, si lumineux Que trois pommiers émus fleurirent derrière elle.
Et la femme sourit comme une aurore éclôt ; Puis, comme un églantier pencherait une branche, Elle tendit sa main aromatique et blanche, Et l'homme en la prenant poussa presque un sanglot.
LE Cil KM IN DU BONHEUR
Ah ! c'était elle enfin, l'introuvable Chimère Que le cœur fauve appelle aux soirs brûlants d'été, Et dont l'amour sera l'urne au flanc enchanté Toujours pleine, toujours pure, jamais amère !
Ils marchèrent tous deux, pareils à des enfants, Côte à côte, en le soir, sans but et sans paroles; Des nuages vermeils semblaient des banderolles Que Dieu faisait flotter sur leurs fronts triomphants.
Et, la main dans la main comme l'âme dans l'âme, Ils allèrent heureux, frémissants et bénis ; Et le ciel entr'ouvrait, pour les voir réunis, Les yeux émerveillés de ses globes de flamme.
Pour eux, tous les ruisseaux chantèrent en mineur Leur cantilène tendre aux notes cristallines, Puis l'étoile d'amour marcha sur les collines Comme pour leur montrer le chemin du bonheur.
Elle marcha longtemps, longtemps dans la nuit brune, Sur les bois recueillis, sur les monts vaporeux, Puis elle s'arrêta devant les amoureux Au-dessus d'un grand lac baigne' de clair de lune.
Et sous leurs pas égaux, ce lac parut s'ouvrir Comme un lit nuptial aux bruits légers de gaze ; Et, quand l'onde atteignit leurs lèvres en extase, Ils unirent en paix leurs bouches pour mourir.
Alors l'Esprit des eaux tressaillit de mystère, Puis, refermant sur eux les flots calmes et plats, Fit naître un lotus rose, en souvenir, hélas ! Du seul amour heureux qui fleurît sur la Terre.
MIRETTE
A Mademoiselle Consuelo Fould.
MIRETTE
Mirette a des yeux couleur de printemps Qui font s'entr'ouvrir les boutons de rose, Et l'on dit qu'il naît des lis éclatants A la place émue où son pied se pose.
Le front de Mirette est si gracieux, Que lorsqu'ils y voient un sourire éclore, Les oiseaux distraits chantent dans les cieux Comme s'ils voyaient resplendir l'aurore.
Quand Mirette plonge un doigt blanc, au fond D'un ruisseau limpide à l'onde coureuse, Oh ! les flots ont tant de plaisir qu'ils font Pousser des lotus sur leur rive heureuse.
Et, quand elle va le long des chemins, Sa vue est si bonne au vieillard qui passe, Qu'il sent tout à coup, en joignant les mains, Comme un clair de lune en son âme lasse.
Et l'on dit qu'un prince âgé de vingt ans Descend chaque soir de sa tour lointaine, A l'heure où Mirette aux yeux de printemps Va remplir sa cruche à quelque fontaine.
Il ne parle pas à Mirette, oh non !
Il n'est pas de mots assez purs pour elle, Et, pour murmurer dignement son nom, Il faudrait la voix d'une tourterelle.
MIRETTE 51
11 n'approche pas de Mirette, oh non!
A tant de bonheur qui pourrait prétendre ? Pour suivre ses pas comme un compagnon, Il faudrait, je pense, être un agneau tendre.
Mais, quand il la voit un peu se pencher Sur le cristal bleu de l'onde indiscrète, Le prince ébloui, du haut d'un rocher^ Contemple sur l'eau les traits de Mirette.
Puis, quand elle part, sous les bois joyeux Qui couvrent de fleurs sa nuque dorée, Le prince va boire, en fermant les yeux, L'eau pure où brilla l'image adorée.