‹ Les féeriesChapitre 5 sur 15 · LE BONHEUR DE PÉPICK · texte numérisé non relu

LE BONHEUR DE PÉPICK

Et mon châlet devant la mer qui me sourit!... Donnez, donnez de l'or ! J'acquerrai de l'esprit, Je serai beau, j'aurai l'amour, j'aurai la gloire ! Donnez ! j'en veux encore, ouvrez une autre armoire ! Je sens mon dos léger à prendre mon essor! 0 bon Thyrtas, donnez de l'or ! donnez de l'or! »

Il en mettait, il en mettait dans sa besace. Et ses yeux ronds avaient des lueurs de rosace Dans l'éblouissement de bonheurs surhumains. Il en mettait, il en mettait ! Et ses deux mains D'où les pièces croulaient en cascades sonores Semblaient jongler avec la foudre et les aurores.

« N'as-tu peur de fléchir sous le poids? dit Thyrtas. — Non, non ! J'ai les reins forts ! Je veux encor ce tas, Et cet autre, et cet autre !... » Il se mit la besace Au cou, puis replongea dans l'or sa main tenace. Il en reprit, il en reprit, sans se lasser. Vainement, il sentit ses jambes s'affaisser : « J'en veux encor ! » dit-il, les lèvres écarlates. Vainement, il sentit craquer ses omoplates :

« J'en veux encor ! » dit-il, les yeux remplis de sang J'ai tant souffert ! j'en veux toujours! » Et, se baissant, Il reprenait de l'or avec sa main rapace.

Quand il en eut assez, il ferma sa besace : Puis, songeant à ses biens futurs avec transport, Il fit quatre ou cinq pas et tomba raide mort.

« Heureux Pe'pick ! lui dit alors Thyrtas le sage.

Tu meurs et le sourire éclaire ton visage ;

Tu meurs, croyant tenir l'idéal enchanté !

0 Mendiant, nul roi n'eut ta félicité ;

La Mort t'a pris à point : dors en paix, pauvre hère !

Le bonheur le plus doux est celui qu'on espère. »

Cric-crae-cric-croc, la vieille fée, De trois rameaux de houx coiffée, Descend de sa tour de corail.

Gric-crac-cric-croc est amazone Et monte un fringant crapaud jaune Haut de trois pieds et long d'une aune Avec sept cloches au poitrail.

Gric-crac-cric-croc trouve Laline, Gaminette gente et câline

Gardant des chèvres sur un roc.

« Oh, la charmante enfant ! — s'écrie La vieille amazone attendrie — Descends, mignonne, accours chérie !

Viens embrasser Cric-crac-cric-croc î »

Mais Laline, fort incivile, Lui fait un pied de nez et file Avec des bonds de jeune faon.

« Insolente ! » dit l'amazone.

Elle pique son crapaud jaune Et s'introduit comme un cyclone Dans la chaumière de l'enfant.

« Gens, votre fille est une impie !

— Clame la farouche harpie,

Du haut de son crapaud méchant —

Tremblez ! La première personne

Qu'embrassera la polissonne

A partir de l'heure qui sonne

Tombera morte sur-le-champ ! »

Oh ! comme on pleure à la chaumière ! « Quel sort affreux ! » dit la fermière. Le fermier part d'un air pressé ; Le vieil oncle chez lui s'enferme :

Laline est l'effroi de la ferme Et plus d'un garçon la bat ferme Dans la crainte d'être embrassé !

Lors, comprenant que nul ne l'aime, Les yeux rougis, la face blême, Laline a quitté la maison, Au bois fleuri s'en est allée :

Mais les oiseaux de la vallée En la trouvant tout esseulée Viennent lui dire leur chanson.

En leur compagnie ingénue,

Si jolie elle est devenue

Qu'on croit voir la Reine des cieux.

Le bois reste en fleurs autour d'elle,

Toujours, toujours, et l'hirondelle

Au soleil d'Afrique infidèle

Se chauffe aux rayons de ses yeux.

Et maint chevalier, et maint page, Maint duc, quittant son équipage, Pour l'admirer vient se tapir Sous un tilleul ou sous un frêne.

Ah ! plus d'un Roi la ferait Reine !

Mais tous redoutent fort Tétrenne Et s'en vont avec un soupir.

L'un d'eux, dit-on — cœur charitable Envoya son grand connétable A ce premier engagement :

Mais le grand connétable, dame !

Chargea de la chose un vidame Lequel y dépêcha sa dame Qui manda son ancien amant.

Et Laline la tant jolie A si grande mélancolie

Qu'elle pleure soir et matin.

Oh î se flétrir sans qu'on arrose D'un peu d'amour son cœur morose Puisque la mort, comme un fruit rose, Est sur sa bouche de satin !

Or, la voyant si désolée,

Un nain à figure grêlée,

Moitié vieillard, moitié gamin,

Vient s'agenouiller devant elle

Avec une pâleur mortelle,

Et son émotion est telle

Que son toquet tremble en sa main.

« Voici mon visage, Laline !

— Dit-il d'une voix cristalline — Vos lèvres peuvent s'y poser.

Embrassez-moi sans repentance ; Un nain n'a guère d'importance.

Je perds de bon cœur l'existence Si je meurs sous votre baiser.

— Bon nain, j'accepte! — dit Laline Le Roi m'attend sur la colline

Et le Pape nous mariera.

Donne ta figure grêlée î Nous te ferons un mausolée Splendide, en pierre dentelée, Comme aucun prince n'en aura !

Viens! » Elle tend son cou gracile Et le nain s'avance, docile, Gomme on s'approche de l'autel ; Et, tel un saint qui communie, Il lève sa face jaunie Avec une extase infinie

Puis attend le baiser mortel.

— Pauvre nain ! ta bonté me touche.

Le premier baiser de ma bouche

Tu ne l'auras jamais, jamais !

Va-t'en bien vite et m'abandonne.

Mais si le ciel veut que j'en donne

Un deuxième, ah ! par la Madone, Celui-là, je te le promets ! »

Emerveille', le nain s'incline Et part. Et, comme avant, Laline Reste seule dans les bois verts.

Mais un pinson de fin plumage Semble dire que c'est dommage Et, dans un éloquent ramage, Il lui donne un conseil pervers.

Et la belle écoute, surprise, Avec des rougeurs de cerise...

Il a de l'esprit, ce pinson !

Son conseil est charmant... Laline Ote sa robe en percaline, Son casaquin, sa capeline

Et prend des habits de garçon.

Alors, comme un pâtre attiffée, La belle s'en va chez la fée

Et monte à la tour de corail.

Bientôt elle voit l'amazone A cheval sur son crapaud jaune Haut de trois pieds et long d'une aune Avec sept cloches au poitrail.

« Oh ! le charmant garçon ! s'écrie La vieille mégère attendrie — Quoique fée, on n'est pas de bois — Main de velours et teint d'albâtre î Veux-tu m'embrasser, joli pâtre? »

La vieille n'est pas Gléopâtre :

Mais qu'importe pour une fois ?

« Noble dame, grand bien vous fasse ! »

Le pâtre lui baise la face

Et la vieille meurt, sans un cri,

Victime de sa forfaiture.

Laline, avec désinvolture,

Prend la baguette à sa ceinture

Et s'en retourne au bois fleuri.

« Bon nain, bon nain ! appelle-t-elle —

Viens ! ma bouche n'est plus mortelle. »

Ses b^as nus lui font un collier,

Sa bouche s'offre avec tendresse :

Et, sous cette longue caresse,

Le nain grandit, le nain se dresse

Et devient un beau chevalier.

Et la belle dit au Roi : « Sire, Voici l'époux que je désire! »

Et l'ancien nain fut son mari.

Et quand Laline, à la chapelle, Eut dit son « oui » d'une voix frêle, On entendit chanter sur elle Tous les oiseaux du bois fleuri.

L'ILLUSION D'HOLMUS

A Madame Hoc /ion.

L'ILLUSION D'HOLMUS

0 lune, lune blanche entre les monts jaillie! > soupirs cadencés de la mer recueillie •ffrant des fleurs d'écume aux étoiles des cieux; 1 brises qui passez sur les fronts soucieux omme de fraîches mains de lointaines amies; ents Angélus montant des plaines endormies, erniers chants des oiseaux, premiers cris des grillons; uit sainte dont je vois traîner, sur les sillons, a robe de brouillard légère et veloutée; inglots des ruisseaux purs dans la lande attristée;

Langueur des liserons mi-clos comme des yeux,

Encens du soir fumant dans l'air silencieux

Pour le soleil divin mort sur son lit de roses,

0 crépuscule, ô paix des âmes et des choses,

Pourquoi suis-je donc seul à rêver en pleurant?

— Disait le jeune Holmus, le troubadour errant —

« Oh! dans cette forêt odorante et profonde

Où des clartés de lune ont l'air de bras de blonde

Qui se noueraient autour des pins au torse nu,

Trouver soudain la vierge au sourire ingénu/

La femme au corps en fleur qui vous attend, penchée

L'amoureuse idéale et vainement cherchée

Par monts et vaux, au fond des bois, au sein des cours

Celle qu'on n'a jamais et qu'on voudrait toujours!

Oh! la trouver ici sous cette lune blanche!

Voir son corps svelte éclore au loin, sous quelque branc

D'acacia pâli par l'éclat de ses seins!

Voir ses pieds nus, qui font envie aux lis voisins,

Marcher vers moi sur les pelouses attendries!

Voir s'ouvrir ses bras purs, voir ses lèvres fleuries,

Où le zéphir ému va s'aromatiser,

M'offrir toute son âme à boire en un baiser!...

L'ILLUSION D'IIOLMUS 75

0 nuit, si belle nuit, fais-la venir! 0 brises,

Poussez-la doucement le long des routes grises !

Appelez-la dans vos murmures, ô roseaux!

Dans vos hymnes, grillons, dans vos rêves, oiseaux,

Dites son nom pour qu'elle arrive et m'apparaisse !

Oh! je tremble d'espoir et chancelle d'ivresse;

Je vais la voir, j'en suis certain, elle est tout près!

Je sens passer, sur les vallons, son souffle frais,

Je sens courir ses pieds neigeux sur les bruyères !

Je vais la voir! Elle a quitté, sur mes prières,

La planète d'azur où le Seigneur la mit!

Alléluia ! Je vais la voir ! Le sol frémit

Et j'entends éclater des chœurs dans les étoiles :

Je la vois, elle vient.! Ces lueurs sont ses voiles,

C'est son front qui rayonne entre les monts joyeux,

Ce sont ses pleurs que les bleuets ont dans leurs yeux,

Et dans le clair de lune apparaît son, sourire!

Je la vois, elle approche, et la forêt l'admire

En penchant tous ses troncs vers son buste éclatant.

Elle m'ouvre ses bras printaniers et m'attend,

Et son amour m'arrive en un parfum de roses,

Et je sens son baiser sur mes paupières closes,

Je sens, contre mon cœur, son cœur battre d'émoi Elle est à moi, la Vierge en fleur! elle est à moi ! »

Holmus l'halluciné se pencha vers la terre

Et tomba, mort d'amour, dans le bois solitaire,

En étreignantle vide avec ses bras nerveux.

Mais la Lune, en passant, pleura sur ses cheveux.

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