LA PROMESSE
[l était écolier, elle était écolière; Elle s'appelait Lise, il s'appelait Firmin ; Elle, panier au bras; lai, sac en bandoulière, Ulaient et revenaient en se donnant la main.
Un soir, Firmin marcha beaucoup plus près de Lise. 3h! comme les rosiers embaumaient par instants! Et Lise dit, très bas, comme on parle à l'église : « Firmin, je t'aimerai lorsque j'aurai vingt ans! s
Mais elle est morte à quinze et Firmin l'a pleurée, Dans une fosse étroite, un jour, on la porta; Et c'est là qu'elle dort, d'un linceul blanc parée, A l'ombre d'un rosier que son ami planta.
Cinq ans après, un soir, Firmin vint à l'église Et, songeant aux amours naïves du vieux temps, Il se mit à genoux sur la tombe de Lise... Oh ! comme le rosier embaumait par instants !
Et, tandis qu'il pensait à la promesse ancienne, Le jeune homme sentit — et son âme trembla — La bouche d'une fleur qui lui baisait la sienne... La défunte aurait eu vingt ans cette nuit-là.
A Julien Berr de Turique.
Au clair de lime, en Tartarie, Au clair de lune, lentement; Chante la svelte Bulburie, La Fée aux yeux de diamant.
Au clair de lune, sur la grève, Elle chante, chante sans trêve, Des airs d'amour, des airs de rêve
Et de langueur, Sur un luth d'or à voix si pure
Que la mer danse à son murmure, Et chaque astre bat en mesure, Comme un grand cœur.
Oh! la chanson de Bulburie
Au clair de lune, au bord des flots!
Les agneaux de la bergerie
En l'écoutant ont des sanglots,
Les bœufs soupirent dans les granges,
Les rocs ont des frissons étranges
Gomme si l'aile des archanges
Les effleurait, Et le lotus s'ouvre, et la rose Pâlit d'extase, et le vent n'ose Continuer sa triste glose
Dans la forêt.
Et l'homme qui l'entend s'arrête Dans un délicieux transport, Joint ses deux mains, penche sa tête Et reste là jusqu'à sa mort.
Village, amis, maison, fortune, Maîtresse blonde ou mère brune Il a tout oublié ! La lune
Se couche en vain Et le soleil en vain se lève :
L'homme e'coute, écoute sans trêve Les chants d'amour, les chants de rêve
Du luth divin.
Puis, ouvrant sa bouche pâlie, Hagard, lyrique, échevelé, Il chante, il chante avec folie Les airs qui l'ont ensorcelé; Il chante, il cherche les cantiques Aux rythmes graves et mystiques Qui font les agneaux extatiques,
Les bœufs tremblants, Les rocs émus, les eaux charmées, Qui font les cœurs des bien-aimées S'ouvrir, comme des fleurs pâmées
De lotus blancs.
Oh ! la chanson que Bulburie Lui fît entendre dans la nuit!
Il module, entonne, varie, Cherchant cet air qui fuit, qui fuit ... Il veut le dire, il gronde, il clame, Il jette au ciel, en vers de flamme, Tous les concerts qu'il a dans l'âme,
Il chante, heureux, Narguant la faim, la soif, la grêle, Le froid qui mord son buste grêle, Les ans qui courbent sous leur aile
Son dos poudreux;
Infatigable, il chante, il chante!
Blême, loqueteux, ulcéré, Devant la Mort à faux tranchante Il cherche encor l'air adoré!
Mais quel triomphe s'il peut dire La chanson pure qu'il admire!
A lui l'encens, l'or et la myrrhe, A lui l'autel !
Car le chanteur de Tartarie Qui peut, sous la lune attendrie, Retrouver l'air de Bulburie Est immortel.
A Madame Jules Comte.
ou
HISTOIRE D'UNE PRINCESSE SI BELLE QUE LES HOMMES QUI LA VOYAIENT MOURAIENT AUSSITOT D'AMOUR
Il était une fois, dans les îles du Rêve,
Un palais de corail bâti sur une grève
Où la mer opulente et molle déposait,
Chaque fois qu'une fille amoureuse passait,
Un coquillage d'or empli de perles fines.
Et dans ce palais rose, où des harpes divines
Résonnaient nuit et jour d'harmonieux accords,
Était une princesse au front si pur, au corps
Si blanc, aux traits si beaux, que nul homme en cette île,
Jeune ou vieux, triste ou gai, fidèle ou versatile,
Fût-il valet de ferme ou page de la Cour,
Ne pouvait l'approcher sans en mourir d'amour.
Quand elle apparaissait au haut d'une tourelle,
Les pèlerins émus joignaient leurs mains pour elle,
Ouvraient tout grands leurs yeux éblouis, et pleuraient ;
Puis, jugeant superflu de vivre, ils expiraient
Au bord de quelque route ou dans quelque clairière,
En murmurant des mots d'extase et de prière.
Et c'est pourquoi, marins, laboureurs et marchands, Tous les hommes craintifs faisaient, à travers champs, De longs détours, ou bien passaient, paupière close, De peur de voir surgir, devant son palais rose, La beauté redoutable. Et tous ses serviteurs S'appliquaient sur les yeux des bandeaux protecteurs. Et, lorsque la Princesse allait à la campagne, Un négrillon aveugle et leste dans son pagne Criait, en parcourant les champs silencieux : « Si vous tenez à vivre, hommes, fermez les yeux! » Et l'on fuyait. Ou bien, parfois, un vieux corsaire, Accablé par les ans, vaincu par la misère,
Dédaignant de se pendre aux arbres du chemin, Venait voir la Princesse, et lui baisait la main, Et tremblait d'aise; puis, au cours de la veillée, Il rendait doucement son àme émerveillée.
La Princesse n'avait aucun nom d'ici-bas : Tous étaient trop grossiers. On ne l'honorait pas : Tous les cultes du monde étant indignes d'elle. On n'en parlait jamais. Et la lyre rebelle Se brisait sous les doigts du barde audacieux Qui voulait célébrer la splendeur de ses yeux. Puis ce barde mourait, rêvant de quelque prose Dont chaque mot serait un pétale de rose.
Or, la Princesse, un beau matin de mai fleuri,
Soupira fort, étant encore sans mari.
« Allez! dit-elle, allez, serviteurs, hommes d'armes
(Et ses yeux purs versaient d'éblouissantes larmes
Illuminant le sol comme des diamants)
Allez conter ma peine affreuse et mes tourments,
En cheminant de val en val, de grève en grève;
Traversez plaines, monts, cités, hameaux, sans trêve,
9i LES FÉERIES
Et me trouvez quelqu'un, prince ou planteur de choux, Qui, pour devenir roi, veuille être mon époux. » Ils partirent...
« Holà! holà! les pauvres diables!
Dirent-ils en courant aux pêcheurs pitoyables, Aux bergers loqueteux, aux mendiants lassés, Lequel veut être roi parmi vous? Avancez! » — Ils fuyaient tous.
— « Merci ! Nous n'avons nulle envie D'un trône qui s'acquiert aux dépens de la vie! » Et les soldats voyaient un pâtre jovial Par-ci, par-là, leur faire un pied de nez royal.
Ils revinrent, après six mois de courses vaines.
Et la Princesse en pleurs fit alors trois neuvaines,
Jeûna pendant vingt jours, puis, un matin d'été,
Monta seule sur un char de roses, porté
Par mille papillons éclatants et dociles,
Et se mit en chemin pour chercher, dans les Iles
Du Rêve, un beau garçon amoureux, un mari.
Or un soir, la Princesse au cœur endolori Trouva — dans quel royaume? on n'a pu me le dire — Un jeune troubadour dormant près d'une lyre. Oh î si joli, si doux, si fin et si touchant Que chaque papillon s'arrêta sur-le-champ Pour l'admirer; et tous, avec des ailes folles, Dansèrent devant lui des menuets frivoles; Et la Princesse en vain voulut partir : « Non! non! » Lui signifièrent-ils, dans un geste mignon D'insectes résolus. Et leur belle maîtresse, Palpitant tout à coup d'ineffable tendresse, Estima qu'ils avaient raison et descendit. Puis, donnant un baiser au jeune homme, elle dit (Très bas, très bas, avec une prudence extrême) : « Beau dormeur, mon joli troubadour, je vous aime! »
Il tressaillit.
Mais elle, aussitôt s'alarmant, Lui mit ses fraîches mains sur les yeux, promptement : « 0 beau dormeur, laissez vos paupières bien closes ! Ne veuillez pas savoir quelle fée aux doigts roses Ou quel vague génie au chant mystérieux
Vous parle, ô troubadour chéri, fermez les yeux!
Je suis belle, et je t'aime, et je veux que tu vives,
Car mon corps radieux a des clartés si vives
Que tout homme imprudent qui le regarde, meurt.
Oh ! ferme, ferme bien tes yeux, joli dormeur!
Je suis à toi, je suis puissante, je suis Reine!
Viens, viens ! mon char clouté d'émeraudes, que traîne
Un vol de papillons dociles et charmants,
Vat'emporter dans un pays d'enchantements,
Où l'on t'acclamera sans fin; où des cantiques
Te salueront au fond de temples fantastiques;
Où ton torse divin sera revêtu d'or;
Où, plus grand que jadis Nabuchodonosor,
Plus riche que Grésus, plus heureux qu'aucun être,
Qu'aucun homme vivant, défunt ou bien à naître,
Tu te verras, le front lauré, les sens grisés,
Sacrer roi par mon peuple et dieu par mes baisers!
Veux-tu? »
Le troubadour la suivit avec joie.
La Princesse enleva sa ceinture de soie Et lui banda les yeux... Les papillons badins Volèrent à travers les champs, et les jardins,
Et les taillis, et les hameaux, vite volèrent, Et leurs beaux ailerons frénétiques allèrent Jusqu'à ce qu'apparut, sous le ciel fabuleux, Un palais de corail baigné par des flots bleus.
« C'est ici! » dit la Reine.
Alors, des jeunes filles Voilèrent son beau corps de la tête aux chevilles, Pour qu'on n'en pût rien voir, et puis leurs doigts légers, Odorants comme les tendrons des orangers, Défirent le bandeau du troubadour.
c Miracle ! »
S'écria-t-il, devant le merveilleux spectacle Du grand palais vermeil aux lustres de rubis. Et l'on vit luire, au bord de ses yeux ébaubis, Deux larges pleurs d'extase.
Et la Reine voilée L'épousa quelques jours plus tard. Et l'assemblée Dit, en chantant : « Vivat, vivat ! » au nouveau Roi. Et l'épouse, pensive et tremblante d'effroi,
Pour que son bien-aimé seigneur eût longue vie, Resta toujours le front voilé, malgré l'envie Qu'il avait d'admirer ses charmes éclatants. Il l'adora, de tout son cœur, longtemps, longtemps ; Il chanta, d'une voix attendrie et jalouse, Le corps mystérieux de l'invisible épouse. Et, fervent, il aimait à croire, certains jours, Qu'elle était brune avec de grands yeux de velours; Et tantôt qu'elle était blonde avec une bouche Piquante, un menton fin ponctué d'une mouche ; Non, elle était plutôt blanche avec des yeux verts; Sinon très mate avec des yeux gris...
Et ses vers Incertains, bigarrés de couleurs chimériques, S'envolaient, chaque jour plus ardents, plus lyriques. Et lui pleurait parfois, consumé de regrets...
« Oh! j'aime mieux mourir! disait-il. Viens, parais! Eblouis-moi de ta beauté surnaturelle! » Et, frémissant d'amour, il se jetait sur elle Afin de déchirer ce voile ténébreux.
Mais la Reine lui dit, un matin : « Sois heureux!
Les dieux se sont laissé fléchir par ma prière.
Une fée est venue à moi, la nuit dernière,
Et m'a dit en m'offrant, avec sa blanche main,
Trois gouttes d'eau sur un pétale de jasmin :
« Prends ceci, frottes-en les yeux du Roi qui t'aime,
« A l'heure où tu verras, au fond du Levant blême,
« Les trois soleils royaux d'Orion scintiller :
« Et le Roi, sans mourir, pourra te contempler. »
On juge si la fée aimable fut bénie.
Le Roi fit procéder à la cérémonie, Pieusement, suivant le rite convenu ; Puis la Reine sourit et montra son front nu.
0 merveille! splendeurs! magnificences roses ! Le Roi posa ses mains sur ses prunelles closes. Gomme s'il voyait naître un soleil radieux, Et sanglota de joie en bénissant les dieux.
11 me serait très doux d'achever cette histoire Comme un simple chef-d'œuvre admis au répertoire
Et de dire, en coupletsémus et triomphants, Combien nos glorieux époux eurent d'enfants. Mais force m'est d'apprendre au lecteur bénévole Que, quelques mois après, cette petite folle De Reine trépassa de chagrin et d'ennui : Le Roi ne l'aimait plus.
Lecteur, pardonne-lui; Pour l'ancien troubadour, la Princesse invisible C'était l'Idéal pur, fantasque, inaccessible, Toujours cher, toujours jeune et toujours convoité Sans voiles, ce n'était, hélas! que la Beauté.
L'ILE AUX ANES
A Léon Blat.
L'ILE AUX ANES
C'était une île fortunée
Qui devait florir en l'année
Trois mille neuf cent douze, avant
Jésus-Christ — m'a dit un savant.
Or, apprenez que dans cette île
On ne voyait nul volatile :
Poules, canards, coucous, pinsons
N'y chantaient jamais leurs chansons.
Les animaux les plus célèbres,
Chiens, bœufs, loups, loirs, chats, rats, ours, zèbres,
D'autres, dont Buffon nous parla,
N'avaient jamais mis leurs pieds là.
Mais, dans les champs, les bois, les villes.
On rencontrait d'énormes files
D'ânes de toutes les couleurs,
D'ânes au front paré de fleurs,
D'ânes couverts de pierreries,
D'ânes portant des armoiries
Ou des rosettes au côté,
D'ânes au toupet frisotté,
D'ânes fleurant l'héliotrope
Comme des galantins d'Europe,
D'ânes fêtés, d'ânes chéris
Gomme des ténors de Paris.
Et quand l'un de ces personnages,
Pour avoir le son des ménages,
Daignait faire entendre un braiment,
On murmurait : « Charmant ! charmant !
Que vous avez d'esprit, cher maître ! »
Et les familles de se mettre
Au balcon pour le voir passer ;
Et les critiques d'encenser
L'ILE AUX ANES 105
Cette voix d'or, ce cœur de flamme.
« Comme il vous met du vague à l'âme ! »
Disaient tout bas les amoureux.
Et, fermant leurs yeux langoureux,
Les filles se sentaient troublées
Le soir, dans les sombres allées,
Quand elles entendaient la voix
De l'âne augu ste au fond des bois.
Or, il advint qu'une tempête Poussa vers cette île une bête Etrange, au corps tout emplumé.
Et cette bête, un soir de mai, — C'était un rossignol profane — Chanta sur ces oreilles d'âne.
L'imprudent ! que faisait-il là?
Toute la Ville se roula
Et le couvrit de ses huées.
Les yeux perdus dans les nuées,
Le rossignol chantait, chantait,
Sur la foule qui l'insultait ;
Il chantait, en strophes brûlantes,
L'azur du ciel, les fleurs des plantes,
Il chantait l'orgueil de chanter.
Et le soleil, pour écouter
Sa douce et grave symphonie,
Le soleil, père du génie,
Penchait au loin son front sanglant,
Puis le baisait en s'en allant.
Mais la chanson était trop belle.
« A mort ! » dit la foule rebelle.
« A mort ! * Mille poings furieux Menacèrent l'hôte des cieux A la voix pure, aux ailes fîères.
Et, sous une grêle de pierres, L'oiseau tomba, déchiqueté.
Qu'importe, amis ? Il a chanté
LE MIRACLE D'OLIRÀN
A Léo Clavette.
LE MIRACLE DOLIRAN
Oliran, le guerrier superbe aux yeux de lune, Grave et bardé de fer sur sa cavale brune, Chevauchait, dans le soir, par des chemins fleuris.
La paix était conclue ; et las, poudreux, maigris, kmriant aux bœufs roux, aux champs verts, aux feuillages, jes soldats retournaient gaiement dans leurs villages.
)epuis quarante jours, Oliran le guerrier Chevauchait.
Tout à coup, sur son lourd étrier,
Il se haussa, les yeux brillants de pleurs d'ivresse : Il le voyait là-bas, sous la blonde caresse Du soleil vespéral, il le voyait, le cher Et doux pays natal qui façonna sa chair, Qui fit s'épanouir son âme simple et tendre ; Le bon pays où tant de cœurs devaient l'attendre, Le pays des pins noirs au pied des dunes d'or Et dont chaque gazon couvre un aïeul qui dort, Le pays où fleurit Mellida, son aimée ; C'est lui, c'est lui ! Voici sa brise parfumée, Ses monts de sable fauve et ses champs de maïs : «c 0 pins sacrés, coteaux si fiers, ô mon pays ! » Dit Oliran joyeux.
Et ses deux bras robustes S'ouvrirent, comme pour étreindre les arbustes.
Depuis sept ans bientôt, il en était absent.
Et, de ses naseaux bruns pleins de caillots de sang,
Sa jument hennissait en voyant les prairies ;
Et les sources, avec des phrases attendries,
Semblaient dire au guerrier : « Soyez le bienvenu ! »
Les tournesols des champs au grand œil ingénu
LE MIRACLE D'OLIRAN 111
Paraissaient se pencher vers sa route ; les branches
Semaient sur lui des fleurs printanières et blanches,
Et les oiseaux du ciel parlaient de Mellida !
« Parfums de l'aubépine, âme du réséda,
Arômes de la menthe et de la marjolaine,
N'êtes-vous pas son souffle épandu sur la plaine?
Vous sur qui Mellida s'est mirée, ô ruisseaux,
Ne racontez-vous point sa grâce à vos roseaux ?
Ciel si pur, n'es-tu pas un peu de son sourire ?
Et vous, prés verdoyants et mois où le zéphyre
Fait éclore aujourd'hui des liserons menus,
Ne fùtes-vous pas, hier, foulés par ses pieds nus?...
Elle est jeune, elle est belle, elle m'aime ! oh! vertiges! »
S'écriait Oliran. Et, balançant leurs tiges,
Tous les arbres semblaient heureux de son bonheur !
Et les cloches des tours chantaient en son honneur !
« Vive Oliran ! » criaient les femmes attroupées ;
Et les vieillards baisaient ses deux longues épées
Dont le fil s'ébrécha sur des fronts d'ennemis.
Et les vierges aux traits suaves, ayant mis
Des fleurs dans leurs cheveux, des rubans à leurs tailles,
Chantaient l'hymne de paix au héros des batailles.
Puis leur essaim joyeux, dansant dans la forêt, S'écarta comme un champ de roses s'ouvrirait, Et dit : « Voici l'aimée ! » Et si blanche, si belle Qu'elle sembla répandre une aurore autour d'elle, Et qu'on joignit les mains dans l'extase en pleurant, Apparut Mellida sous les yeux d'Ohran.
Le guerrier tituba d'amour.
« Ma fiancée ! »
Cria-t-il.
Le ciel mauve, ainsi qu'un gynécée, S'enténébra pour leurs baisers religieux Et Mellida, les bras ouverts, l'ivresse aux yeux, Si pâle qu'on crut voir son âme aux douces fièvres Palpiter comme un vague oiseau bleu sur ses lèvres, Marcha vers Oliran, marcha vite, courut, Se haussa, l'embrassa sans rien dire, et mourut, Mourut, très doucement, de joie.
Et, sur la vierge, Chaque étoile d'argent s'alluma comme un cierge, Et les brises du soir chantèrent tour à tour : « Heureux, heureux qui meurt dans un baiser d'amour!
LE MIRACLE DOLIRAN 113
Mais alors Oliran saisit la bien- aimée
Et, couvrant de ses pleurs sa face inanimée ,
Il appela longtemps : « Mellida ! Mellida ! »
Il partit, traversa la plaine, escalada Les dunes, parcourut en tout sens la vallée, Gomme pour retrouver la chère âme envolée. Mais aucune aubépine en fleur, nul réséda Ne venait redonner le souffle à Mellida.
Alors il déposa la morte sur les herbes,
Puis, tombant face à terre, avec ses bras superbes
Il étreignit le sol, comme pour supplier
Le globe vaste, en qui doit se réfugier
Tout rayon qui s'envole et tout lis qui se brise,
De rendre à Mellida l'âme qu'il avait prise.
Le globe resta sourd.
Alors, se redressant, Le front glacé d'angoisse et les yeux pleins de sang, Oliran dit : « C'est vous, astres de Tempyrée, C'est vous qui m'avez pris l'âme de l'adorée ! Rendez-la-moi ! »
Le ciel ne rendit rien.
Alors, Ne sachant où va l'âme invisible des morts, Il se mit à genoux sous les étoiles blondes.
« 0 Dieu, toi dont l'essaim vertigineux des mondes Est la poussière d'or que soulèvent tes pas, Viens! je t'appelle! accours! ne me repousse pas! Viens! tout mon être gronde et pleure et te supplie! Je sens un tourbillon d'extase et de folie M' emporter tout à coup dans les airs frémissants, Et je vais te parler avec de tels accents, Mon cantique sera si pur, ma voix si forte Qu'il faudra redonner la vie à cette morte ! Entends-tu? Je le veux ! 0 Dieu, si tu savais !... Moi, lorsque Mellida me regardait, j'avais
LE MIRACLE D'OLIRAN 115
Ton paradis au cœur; lorsque sa main bénie
M'effleurait, je vibrais d'une joie infinie,
Comme si les printemps se posaient tous sur moi!
Et lorsque je baisais son front, ah ! j'étais roi !
J'étais puissant, j'étais le maître altier des choses,
Et mes regards auraient fait éclore des roses
Si je n'avais fermé mes yeux lourds de bonheur !
Et l'on vous aurait vu jaloux de moi, Seigneur !
Et vos anges m'auraient, à défaut de lanières,
Jeté tous vos soleils au dos comme des pierres!
Je délire... Seigneur, soyez-nous généreux!
Grâce ! Nous devions être heureux, toujours heureux !
Nous devions traverser la vie en un sourire !
Réveillez Mellida!... Quoi qu'on en puisse dire,
Vous êtes bon et juste, ô Dieu ! vous exaucez
L'homme candide et pur qui vous implore assez :
Oh ! que ma voix s'élève et franchisse les nue^ !
Rossignols attendris, colombes ingénues,
Chantres harmonieux des vallons et des bois,
Apportez-moi votre aide et prions à la fois.
Prions ! que chaque fleur soit une bouche ouverte,
Que, sur la dunearide et sur la plaine verte,
S'exhalent les soupirs des grillons! Que, pieux, Tous les pins du pays murmurent vers les cieux Des supplications bien humbles et bien douces ; Que les ruisseaux dolents s'éplorent dans les mousses ; Que les agneaux plaintifs bêlent; qu'au bord des eaux Sanglotent avec moi les joncs et les roseaux ; Et que la mer qui pleure et le hibou qui passe, Tout sur la terre, et dans les airs, et dans l'espace Demande au Créateur un miracle d'amour Et que ma Mellida renaisse avec le jour !... C'est fait ! je les entends ; ils préludent, ils prient Et le ciel noir est plein d'astres qui me sourient. Ecoutez : l'océan gronde, les bois houleux Lancent avec fracas des hymnes fabuleux, Le sol gémit, la lune implore, et le vieux monde N'est plus qu'un orgue immense à la clameur profonde Criant, à l'unisson de mon cœur enflammé : « Grâce ! Rendez la vie à ce corps bien-aimé ! Et Dieu descend du ciel ; oui, je le vois éclore, Je vois monter sur les coteaux son front d'aurore, Il vient! Des chants d'oiseaux l'acclament, il paraît Et ses pieds de lumière enjambent la forêt ;
LE MIRACLE D'OLIRAN 117
Il approche, il grandit, ii peuple l'étendue,
Il est dans tout, il entre en ma chair éperdue,
Il habite mon front et mon cœur pleins d'émoi !
Nous ne faisons plus qu'un! Victoire! Dieu, c'est moi! »
Oliran transporté se tut sous les cieux roses.
Il était bien le roi des êtres et des choses,
Il le sentait : son doigt eût soulevé les monts,
Les étoiles tournaient au vent de ses poumons,
Les éléments étaient soumis à sa pensée.
Il regarda sa froide et pâle fiancée
Et la foudre gronda dans l'espace interdit :
« Morte, ranimez-vous, puisque Oliran l'a dit. »
Alors les feux du jour s'abattirent sur elle Pour réchauffer son corps ; et, sur leur tige frêle, Pâlirent brusquement les roses d'alentour ; Et l'on vit leurs couleurs renaître tour à tour
Au front, au col, aux seins, aux bras de l'adorée; Et le vent pur entra par sa bouche effarée ; L'azur s'insinua dans ses grands yeux ternis, La chanson printanière et suave des nids S'infiltra par sa gorge... 0 prodiges ! ô fables ! Et sentant dans son cœur des transports ineffables : « Est-ce vrai? s'écria le héros ébloui, Est-ce vrai qu'elle va revivre ? *
Et Dieu dit : « Oui, »
Par la voix des ramiers heureux et des mésanges. Et puis il s'en revint au ciel avec ses anges.
Mais alors Oliran pâlit et chancela :
« Quelle est, demanda-t-il, la vieille que voilà? Cette vieille effroyable, odieuse et flétrie Qui paraît à travers ma Mellida chérie? » Une voix répondit :
« Tes deux yeux éclatants Traversent les brouillards de l'espace et du temps : Il reste un peu de Dieu dans tes prunelles d'homme Et tu vois l'avenir. Cette vieille se nomme
LE MIRACLE D'OLIRAN 119
Mellida.
— Mellida ?
— Mellida dans trente ans.
L'automne doit faner tous les lis du printemps. »
Oliran, le guerrier superbe, devint blême.
« Et cet aïeul blanchi qui pleure et qui blasphème?
— C'est Oliran, l'époux de Mellida.
— Moi?
— Toi !
— Ces pleurs de de'sespoir, de colère ou d'effroi...
— Tous ces pleurs, Mellida te les fera répandre. Car la femme la plus aimante, la plus tendre Fait souffrir mille morts à l'homme le plus cher. »
Le guerrier frissonnant jusqu'au fond de sa chair Regarda le .ciel dur comme un dôme de cuivre. 0 nature mauvaise ! ô misère de vivre I
Cependant Mellida ressuscitait ; son cœur Palpitait, ébranlé d'un battement vainqueur,
La chaleur regagnait ses épaules, ses hanches,
Ses seins ronds s'élevaient comme deux ondes blanches,
S'élevaient, s'abaissaient dans un rythme divin,
Elle allait entr'ouvrir ses yeux de vierge enfin,
S'agiter dans la vie implacable et brutale,
Vivre, devenir vieille, égoïste et fatale !
« Oh! non, dit Oliran. Je ne veux pas! oh! non !
Je veux toujours aimer tes traits, bénir ton nom ;
Je te veux toujours belle, ô femme, et toujours bonne !
Comme un temple de marbre où règne une madone,
Je veux vouer mon cœur à ton culte éternel !
Dieu, dit-il en fixant l'Orient solennel,
Dieu juste, faites grâce et reprenez sa vie ! »
Mais il était trop tard : rose, tiède, ravie S'éveillait Mellida.
« Montagnes et forêts, Fleuves et vents, vous tous, esprits que j'implorais, Avec un chant si pur et d'une voix si forte, Priez, oh ! priez Dieu pour qu'elle reste morte ! »
LE MIRACLE D'OLIRAN 121
Mais elle lui tendait ses bras en souriant.
c Anathème ! » dit-il.
Le soleil flamboyant Criblait de flèches d'or les pins noirs de la dune. Oliran, le guerrier superbe aux yeux de lune, Prit sa dague en pleurant et dit à Mellida : « Je t'aime pour toujours 1 »
Puis il la poignarda.
LE SAVANT ZIZOZUL
LE SAVANT ZIZOZUL
Zizozul, le lutin haut d'un pouce et demi Qui porte pour épée un fin rayon de lune,
Suit partout Mathias son ami, Le rimeur le plus fol qui rimaille parmi
Les fols rimeurs de Pampelune.
Et le lutin murmure à Mathias enchanté
Mille discours si doux, si doux qu'on croit entendre,
Dans quelque subtil aparté', Rire une libellule espiègle, ivre d'été,
Ou gémir un papillon tendre.
Il dit ce que le pin raconte au vent qui fuit, Ce que gronde l'orage et soupirent les seigles :
Car Zizozul est fort instruit :
Il voit tout, il sait tout, comprend tout et traduit
En espagnol le chant des aigles!
Or, Mathias dit un jour : « Lutin, gentil lutin, Qui portes pour épée un fin rayon de lune,
Mon âme est triste ce matin ; Viens me traduire en grec, hébreu, kurde ou latin,
Ce que la mer chante à la dune! »
Aussitôt le lutin prit un livre menu
Fait d'une fleur d'ajonc pliée en trois cents pages :
« La mer dit, sur un air connu :
Mathias, viens voir Lola, la Basquaise au sein nu
Qui va, cherchant des coquillages.
— Est-ce vrai, Zizozul? la mer a dit cela ? » Mathias courut, parmi les dunes radieuses,
LE SAVANT ZIZOZUL 127
Et vit la Basquaise Lola.
Alors son front pâlit, son regard s'étoila, Ses mains se joignirent, pieuses.
« Zizozul, je l'ai vue, et ses yeux m'ont souri, Et j'ai senti mon cœur s'ouvrir comme une rose !
Ecoute/écoute : au bois fleuri, Chaque oiseau chante à Dieu son poème attendri;
Oh ! traduis-moi leurs chants en prose ! »
Et vers le bois fleuri, le lutin s'élança, Nota les chants d'oiseau de sa fine écriture,
Fit demi-tour et prononça :
« Le geai dit que Lola t'attend sur la Plazza,
Avec des fleurs à la ceinture.
— Lutin, gentil lutin haut d'un pouce et demi, Courbe-toi : je suis roi, j'ai sceptre et diadème,
Je suis plus fier qu'un pape, ami :
Car le cœur de Lola sur mon cœur a frémi
Et sa bouche m'a dit : « Je t'aime ! »
— Je t'aime?... Etranges mots! » Et le lutin d'ouvrir Pour en trouver le sens vingt brochures savantes.
Il finit par le découvrir :
« Je t'aime se traduit je te ferai souffrir
Dans toutes les langues vivantes. »