L'ORANGER BLANC
Celui que Floride aime, aujourd'hui se marie, C'est Pèdre, le vaillant et souple matador ; Il est devant l'autel avec dona Marie La Catalane brune aux pendeloques d'or.
Floride n'a jamais dit son amour à Pèdre, Car il est bien trop beau pour accepter sa main ; Et, pâle, elle s'assied au bord de sa cathèdre Pour voir passer les deux époux sur le chemin.
C'est un matin d'avril où les colombes blanches S'envolent, deux à deux, sur les orangers blancs; Et Floride se lève et s'en va sous les branches, Et le soleil baise en les fleurs ses pieds tremblants.
Mais la cloche en sa tour s'ébranle et carillonne, L'orgue hennit avec transports son chant vainqueur. Voici les mariés ! Yivat ! Pèdre rayonne Et Floride en pleurant met les mains sur son cœur.
Or Pèdre "qui la voit lui sourit au passage Et dit : Bonjour, Floride! en un salut galant. — Bonjour, Pèdre ! dit-elle en tournant son visage Puis elle tombe et meurt sous un oranger blanc.
Mais cet oranger blanc, courbant sa tige frêle, Gomme un ami pieux au cœur endolori, En un geste bien doux jeta ses fleurs sur elle. Et l'on dit qu'il est mort sans avoir refleuri.
LE ROI ROUGE
LE ROI ROUGE
Le roi Paul fit tuer cent mille hommes : l'Histoire Lui décerna le nom de Grand.
Son fils Grégoire En fit tuer le double : il fut fort honoré. A sa mort, tous les yeux honnêtes ont pleuré.
Son fils Luc fit des ronds en crachant sur l'eau claire L'Histoire le méprise ; il n'est pas populaire ; Son nom ne fait rien battre au sein du marmiton.
Aussi Grégoire II, son digne rejeton,
En montant sur le trône eut une idée insigne :
Etant moins batailleur qu'un pêcheur à la ligne,
Mais, voulant plaire à des sujets dignes d'amour,
Il décréta qu'on en tuerait deux cents par jour.
On prendrait les plus beaux, les plus forts, les plus braves,
Et leur sang, recueilli par d'élégants esclaves,
Serait versé dans un bassin de marbre vert,
Où les dames pourraient patiner en hiver.
Le décret étonna quelque peu le royaume.
Le noble en son manoir et le gueux sous son chaume Dirent à l'unisson : « Quel fou que notre roi ! » Et tous les gens fuyaient avec des cris d'effroi, Lorsque les recruteurs arrivaient dans les villes; 11 n'y restait qu'enfants chétifs, vieillards débiles, Aveugles, culs-de-jatte, estropiés, boiteux. Et le Roi qui l'apprit s'exclama : — « C'est honteux ! Je rougis de régner sur un peuple aussi lâche ! Partez, mes recruteurs! besognez sans relâche !
LE ROI ROUGE 137
Le réservoir de sang tarit près du château
Et mon fils n'y peut plus faire aller son bateau ! » -
Alors, pendant cinq ans, les bourreaux opérèrent. Le bassin déborda, les herbes s'empourprèrent, La terre devint rouge et l'on vit, par moments, Des nuages pareils à des caillots fumants Monter vers le soleil écarlate et farouche; Chaque rose vomit du sang comme une bouche ; Du sang sortit du tronc des chênes enivrés, Et des hiboux vermeils sur des rameaux cuivrés, Entendant chaque nuit des larmes et des râles, Fêtèrent le Roi Rouge en notes gutturales.
« Sire, dirent un soir quelques pâles valets, Votre peuple s'insurge et fond sur le palais !
— De quoi se plaint-il donc? demanda le monarque
Voudrait-il, par hasard, que je misse une barque
Sur la mare de sang, afin qu'on pût, l'été,
Y canoter une heure ou deux en liberté?
Non? Alors voudrait-il que ce sang fit... que sais-je î Manœuvrer un moulin ou tourner un manège ? Nous soumettrons la chose à des ingénieurs : Faites-le proclamer bien haut par nos crieurs! »
La proclamation ne fut pas très goûtée.
« A mort! à mort! » rugit la foule révoltée. Les portes du palais volèrent en éclats. Et bruyamment, armés de piques, d'échalas, D'arquebuses, de faux, de fourches, d'armes vagues, Cent mille forcenés grouillant comme des vagues Coururent en hurlant vers le prince inhumain Qui, la couronne au front et le sceptre à la main, Sous son manteau de pourpre et sa cotte d'or jaune, Les attendait, pensif et grave, sur son trône.
Il se sentit troué par vingt pieux à la fois.
Mais, avant de mourir, il dit à pleine voix :
t Peuple imbécile, peuple aveugle, peuple ignare!
Que me reproches-tu? Le sang de cette mare?
LE ROI ROUGE
Tout roi qui se respecte en fait couler autant, Pour rien, pour le plaisir admirable et tentant De perdre un fief ou deux, de saccager la plaine, Et de vider de temps en temps tes bas de laine, Moi, je n'ai rien perdu, rien saccagé, rien pris, Et si quelque bon sens éclairait vos esprits, 0 rustres idiots, ô hordes furieuses, Vous baiseriez mes pieds de vos lèvres pieuses ! »
Test ainsi que parla le Roi Rouge, en lançant, chaque mot de sa harangue, un jet de sang. Puis il tomba, hué par la foule tragique.
Et ce fut fort bien fait : il était trop logique.