‹ Les féeriesChapitre 8 sur 15 · LE JARDINIER AVEUGLE · texte numérisé non relu

LE JARDINIER AVEUGLE

Touton, le jardinier, est aveugle et bien vieux, V'oici quatre ou cinq ans qn'il a perdu les yeux, )u'il ne voit plus s'ouvrir les œillets ni les roses; :A. dans l'ancien jardin aux corbeilles écloses, Timidement, le dos frileux, à petits pas, 1 marche, en souriant aux fleurs qu'il ne voit pas. 1 sent que les jasmins sont beaux, que les jacinthes )u frisquet de la veille ont subi les atteintes, )ue le lilas pâlit, que les myrtes vont bien,

Que le citronnier sèche et ne donnera rien

Si Ton n'abreuve pas plus souvent ses racines;

Il présume qu'il faut sarcler les capucines

Et qu'on devrait fumer le grenadier mourant.

Ensuite, dans le parc ombreux et murmurant,

Il tâte avec douceur, de ses mains décharnées,

Les arbres qu'il planta dans ses jeunes années ;

11 constate qu'ils sont prospères, que leurs troncs

S'élancent vers le ciel, bien souples et bien ronds,

Avec des chants d'oiseaux sur leurs feuilles charmées,

Et mille souvenirs lui tombent des ramées :

Sous ce tilleul, sa femme, un matin, vint s'asseoir ;

Sous cet ormeau, son fils défunt jouait un soir...

Et l'aveugle a des pleurs dans ses vaines prunelles.

Il s'en retourne alors; mais le long des tonnelles,

Parfois, quelque pommier qui connaît le bon vieux,

D'un bout de branche en fleurs semble essuyer ses yeux.

MIRA.ZZÀLU

A Mademoiselle Valentine Gerfaut.

MIRAZZALU

1 était une fois un homme au corps velu

Nommé Mirazzalu, Jn homme au corps velu si laid, si noir, si triste )ue tous les chiens hurlaient à la mort sur sa piste 'A qu'après l'avoir vu, condors et colibris

Mouraient, les yeux flétris.

■es crapauds expiraient de dégoût sur ses traces,

Les panthères vornces uyaient devant son corps immonde et repoussant,

Et, quand il leur parlait d'amour en frémissant, Les femmes d'alentour, pleurant d'ignominie, Entraient en agonie.

Or, Mirazzalu vit, par un soir blond de mai,

Passer la Reine Ismé, La jeune Reine Ismé dont l'approche parfume, Et que sept négrillons à l'éventail de plume Veillent, sur un char d'or où tirent, à pas lents,

Quatorze éléphants blancs.

Et Mirazzalu dit à la Reine : « Je t'aime ! »

Et, sous son diadème, La jeune Reine Ismé pâlit et chancela.

Et puis, sentant venir la mort, elle appela Son bourreau Kalitzar, dont le sabre superbe

Tranche un cou comme une herbe.

« 0 Kalitzar, va-t'en tuer Mirazzalu ! »

Et le monstre velu Fut conduit au désert par une nuit obscure

MIRAZZALU 149

Pour que nul homme errant ne vit sa face impure. jais, au désert, le ciel apitoyé s'ouvrit Et la lune sourit.

Et, voyant ce visage arrondi dans la nue

Briller à sa venue, Le monstre eut tout à coup deux larmes dans ses yeux. ; c 0 bourreau, permets-moi d'adresser mes adieux Au seul visage ami qui me sourit au monde, A la Lune, à ma blonde. »

Et Kalitzar posa le sabre à son côté.

Alors, grave, exalté, Sentant monter son cœur dans sa poitrine brune, Mirazzalu joignit ses deux mains sous la Lune, l'uis, comme brame un cerf aux naseaux pleins de sang,

Il dit en gémissant :

« Lune chère aux grillons qui chantent dans les pleines,

Lune douce aux phalènes, Lune qui baises l'aile aux hiboux repoussants

Souris-moi, montre-moi tes yeux compatissants Et caresse mon cou de ta belle main blanche Avant qu'on ne le tranche.

« Lune, je vais mourir sans que l'on m'ait aimé ;

Le vautour affamé Réclame seul mon corps au bourreau qui s'apprête. Mais toi, sois triste un peu, penche-toi sur ma tête Et reçois dans ton sein pieux qui resplendit

Mon âme de maudit ! »

Et quand il eut conté sa détresse profonde

A Ja planète blonde, Il lui tendit ses bras de monstre vierge et noir Avec tant de tendresse et tant de désespoir Qu'on la vit, lentement, comme une houri nue

Descendre de la nue.

On vit paraître un corps sous son front radieux,

On vit pleurer ses yeux, On vit s'ouvrir ses bras lumineux et superbes

MIRAZZALU 151

Et, quand ses pieds de nacre eurent touché les herbes. Elle baisa, sur son front noir, Mirazzalu, Le monstre au corps velu.

Et, sous ce frais baiser de la Lune attendrie,

0%miracle ! ô féerie !

Sa laideur se fondit comme une ombre au soleil : Il parut beau, grand, jeune et vêtu de vermeil ; Et le bourreau barbare, ébloui de lumière,

Tomba clans la poussière.

Et la Reine guérit en apprenant cela,

Et son cœur se troubla ; « O beau Mirazzalu, gémit-elle, je t'aime ! Voici mon anneau d'or, voici mon diadème, Yoici mon corps tremblant qui soupire vers toi !

Je t'adore : sois Roi ! »

Alors, Mirazzalu, de sa voix souveraine,

Répondit à la Reine :

« La Lune est mon amie, elle a mon cœur fervent. *

Et depuis, il vit seul et parle dans le vent. Mais la Lune, à minuit, quand il chante ses proses, Le prend dans ses bras roses.

L ÉGLISE SANS CLOCHER

L'EGLISE SANS CLOCHER

(conte pour le jour des morts)

Il était jadis, je ne sais plus où,

Une paroissette humble et sans le sou

Dont les habitants — septante peut-être

Avec le curé, le garde champêtre,

Le maire, l'adjoint, le facteur-boîtier,

Et le perroquet du cabaretier,

Et le groom anglais de la vicomtesse —

Courbaient tout le jour leur front de tristesse

Depuis le lever jusques au coucher,

Parce que l'église était sans clocher.

En oyant sonner la cloche honteuse,

Les enfants naissants à la voix piteuse

Ne cessaient de geindre et de pleurnicher,

Parce que l'église était sans clocher.

Les époux, penauds et glacés dans l'âme,

Disaient oui sans force et s'aimaient sans flamme,

Et, plus d'un ménage, hélas! dut clocher

Parce que l'église était sans clocher.

Le prêtre essayait, parfois, le dimanche,

De grossir sa voix, d'arrondir sa manche,

De parler latin et de bien prêcher :

A quoi bon ? L'église était sans clocher!

— Il faut un clocher ! disait-il au prône ;

Gomment voulez-vous que Dieu, sur son trône,

Mes pauvres amis, se laisse toucher

Par des oraisons de gens sans clocher?

Mes très chères sœurs et mes bien chers frères,

Economisons sur nos honoraires,

Et peut-être, un jour, pourrons-nous jucher

Sur noire portail un petit clocher ! »

De ses beaux sermons, c'était la substance..

El, dans le saint lieu, toute l'assistance

L'ÉGLISE SxVSS CLOCHER

D'approuver du front et de rabâcher :

« Il faut un clocher ! il faut un clocher ! »

Donc,, les habitants économisèrent.

Les dix conseillers bientôt proposèrent De venir chanter Pater et Credo, Et de renvoyer chantres et bedeau. Alors le curé, non moins charitable, Dit à ces messieurs : « Il est équitable Que chacun de nous y mette du sien ; Je sonnerai donc la cloche pour rien, »

Or, par une nuit obscure et glacée,

Les pieds refroidis et la main gercée,

Assis en plein air sur un vieux priant,

Le curé sonnait la cloche, en priant.

C'était la Toussaint, et, jusqu'à l'aurore

— Ainsi que cela se pratique encore

Dans maint bourg de France — il fallait sonner,

Sonner sans repos et carillonner ;

Car si le sonneur s'endort, par mégarde,

La légende dit que Dieu, qui regarde,

Va de sa main blanche ouvrir les tombeaux Et les morts poudreux, portant des flambeaux, Avec des bruits sourds d'os qui se décroche, Montent au clocher et sonnent la cloche. — Le curé savait cette histoire-là.

Aussi, vers minuit, quand son front croula, Quand sa main lâcha la cordelle grise, N'éprouva-t-il point beaucoup de surprise A voir arriver, devant ses yeux clos, Deux squelettes blancs avec des falots.

« Tiens I c'est toi, Justin? et puis toi, Grégoire? Dieu vous a donc mis dans le purgatoire ? Moi, je vous croyais dans le paradis ! Vous eûtes pourtant des messes jadis ? — Dit le saint curé, très marri dans l'âme. — Mais vous n'avez pu sortir de la flamme ; Le Diable vous mit dans l'affreux bûcher Parce que l'église était sans clocher ! Tenez, un conseil puisque nous y sommes : Les morts après tout sont encor des hommes;

L'ÉGLISE SANS CLOCHER 159

Bàtissez-le, vous ! Allez donc, là-haut,

Extraire du mont le granit qu'il faut

Et couper du bois dans les forêts vertes.

Les portes du Ciel vous seront ouvertes,

Et Dieu, par la main, viendra vous chercher,

Lorsque notre église aura son clocher !

Nul ne restera dans le purgatoire;

Et vos petits-fîls chanteront victoire

En vous bénissant; et lorsque, à mon tour,

J'entendrai mon glas sonner dans ma tour,

Dans ma belle tour romane ou gothique,

Ce glas me sera doux comme un cantique ! »

Alors, sur un ton de Miserere :

« Vous avez raison, monsieur le curé î »

Dirent les défunts. Et, souples, ingambes,

En faisant claquer les os de leurs jambes,

Les deux morts s'en vont quérir, sans broncher,

Des matériaux pour faire un clocher.

Et, comme toujours il clôt sa paupière,

Le bon curé voit, dans le cimetière

Voisin, d'autres morts surgir du sol gras,

Et sonner la cloche avec leurs longs bras,

Tandis que le vent, froissant les ténèbres, Emplit les échos de chocs de vertèbres. Mais le curé dort et n'a peur de rien; Chaque mort d'ailleurs est un paroissien, Un vieux campagnard de sa connaissance : Aussi refait-il, avec une aisance Parfaite, en poussant des soupirs ardents, Le sermon qu'il tint aux morts précédents ; Et, levant au ciel ses paumes douillettes', Electrise-t-il ces nouveaux squelettes Qui, hochant le front, lui disent, en ré : « Vous avez raison, monsieur le curé! » Puis vont promptement se mettre à l'ouvrage. Et le prêtre voit, dans son entourage, Des milliers de morts surgir, et surgir Encore, et venir l'entendre, et mugir En faisant grincer leur mâchoire étique, Dans un unisson rauque et fantastique Sous lequel frémit le sol effaré :

« Vous avez raison, monsieur le curé ! » Et tous ces morts-là vont couper des arbres, Pétrir des mortiers, façonner des marbres,

L'ÉGLISE SANS CLOCHER 1*H

Scier, raboter, clouer, et tâcher

De bâtir enfin le fameux clocher.

Des squelettes ont, sur leurs dos qui craquent,

Des poutres, des blocs pesants ; d'autres braquent

Leurs yeux ronds et creux sur des jalons blancs,

Et font des dessins, et tirent des plans.

Et haches, marteaux, truelles, cordages

S'agitent ; on voit des échafaudages

Enormes jaillir, des murs s'ébaucher:

Il commence, il monte, il croît, le clocher !

Il se dresse, il part tout blanc vers la nue !

Il est large et beau ! Nulle tour connue

N'est aussi splendide ! Et, triomphateur,

Son front de granit dépasse en hauteur

Cologne, et Strasbourg, et Rome, et la Mecque !

Et son bon curé sera fait évêque !

Gloria Deo ! crie en souriant

Le prêtre endormi sur son vieux pliant.

Et, lorsque la flèche extraordinaire

Pointe dans l'azur son paratonnerre,

Il voit brusquement son coq se percher,

Dans un vol de gloire, au haut du clocher.

« Passants, entrez tous dans ma cathédrale ! »

Et le coq, enflant sa voix gutturale,

Entonne, devant l'horizon vermeil,

Un cocorico superbe au soleil

Avec tant d'orgueil et de véhémence,

Hélas ! qu'il fait choir l'édifice immense,

Le clocher si beau, si fier, si brillant !...

« Ah ! satané coq ! » crie en s'éveillant Le prêtre.

Et sa mine est fort dépitée.

Et puis, tout creusé par cette nuitée, Il dit à son coq, qui chante au jardin : « Je vais te manger à midi, gredin ! »

Ll MUSETTE DE LUC

A Madame Caro-Delvaille.

^a blonde Amaryllis est une lisserande >i belle que les gens n'osent pas lui parler; !t le chevrier Lue, qui rêve dans la brande, 'àlit quand elle approche et se met à trembler.

lais ses chevreaux pour elle ont un bêlement tendre, ion chien galope et va lécher sa main de lis, lt dans les pins au long murmure, on croit entendre *es vents heureux causer tout bas d'Amaryllis.

Puis, quand elle est passée, insoucieuse et vive, Luc prend une musette en bois d'aulne, à cinq trous, Et joue une chanson si pure et si plaintive Qu'elle émeut dans les champs les âmes des bœufs roux,

Et cette chanson-là dit toutes ses pensées,

Tous ses espoirs et tous ses rêves infinis;

Et, quand il la module en notes cadencées,

Les oiseaux pour voir Luc se penchent dans leurs nids.

Il la chante longtemps, au crépuscule mauve, Pour que la tisserande aux cheveux de soleil L'écoute en s'endormant, là-bas, dans son alcôve, Et rêve un peu de lui dans son calme sommeil.

Car il l'aime et son cœur est tout plein d'elle ; il l'aime Et lui donnerait bien un chevreau nouveau-né, Son bon chien si soumis, son vieil àne lui-même, Et son grand bouc barbu comme un roi couronné

Mais ses lèvres jamais n'avouèrent ces choses,

Et, seule, sa musette k la voix de cristal

L'a dit aux coteaux verts, aux pins noirs, aux cieux roses,

Aux échos attristés de son pays natal.

Or, Luc vit, un matin, une folle assemblée Marcher vers la maison d'Amaryllis : « Holà ! Où courez-vous ainsi ? » dit-il, l'âme troublée. Et doucement, au loin, une chèvre bêla.

« Nous allons fiancer la belle tisserande Avec le meunier Paul, » dirent les gars joyeux. La tristesse de Luc fut sans doute bien grande, Mais nul, à part son chien, ne vit pleurer ses yeux.

Et, le soir, il partit vers la maison bruyante, Pleine de chants de fête et de gais rigodons, Où parents et voisins à mine souriante Comblaient Amaryllis de souhaits et de dons.

« Voici — disaient les uns — des chaînes argentées ! » D'autres disaient : « Voici des châles de satin ! » Et des enfants jetaient près d'elle des hottées Odorantes de jonc, de fenouil et de thym.

Alors, tremblant ainsi que devant la Madone, Le chevrier marcha vers les futurs époux Et dit : « Amaryllis, souffrez que je vous donne Ma musette de pâtre en bois d'aulne à cinq trous. »

Ensuite, ayant rejoint les chèvres ses compagnes, Mandé son chien fidèle et son âne caduc, Il chemina, de bourg en bourg, vers les montagnes. Etjamais plus, depuis ce soir, on ne vit Luc.

Mais lorsque Amaryllis eut mis sa robe blanche Pour s'en aller, au son d'un violon fleuri, Un brin émue, avec des airs de lis qui penche, Prendre le bras de Paul, son radieux mari,

Elle entendit soudain, dans son alcôve obscure, >ù l'on avait rangé les présents et les fleurs, [onter une chanson si plaintive et si pure

Qu'elle s'agenouilla, les yeux voilés de pleurs.

•a musette de Luc aux notes cadencées ïouait seule dans l'ombre; et sa dolente voix Ledisait aux échos d'alentour les pensées, ies rêves, les espoirs et les vœux d'autrefois.

/épouse devint pâle et retint son haleine : Qui donc chante cet air? » dit-elle en se levant. 111e eut peur et s'enfuit, le front bas, dans la plaine, fais la chanson de Luc la suivait dans le vent.

-Ile sortait du creux des rocs et des broussailles,

lu fracas des torrents et du chant des corbeaux,

^t les pins l'entonnaient comme des basses-tailles,

t la mer écumante en hurlait des lambeaux.

Cet air montait du sol, il tombait des nuées, Il criait dans le sang, dans l'espace, en tout lieu. Et, gravement, avec de sinistres huées, Les étoiles du ciel devaient le dire à Dieu.

Oh! la chanson de Luc ! oh ! la plainte farouche ! « Chantez, garçons d'honneur î chantez à l'unisson ! » Mais, quels que soient les airs qui sortent de leur bouche, Amaryllis n'entend que l'horrible chanson.

« Allez sonner la cloche, et partons ! voici l'heure ! »• L'épouse prend le bras de son père caduc, Mais, le long du chemin, le violon qui pleure Répète la chanson implacable de Luc.

Et l'orgue du village aussi la fait entendre, Et le prêtre la chante à l'autel à son tour. Et l'épouse, en son cœur qui palpite à se fendre, Sent éclore soudain la fleur d'un autre amour.

Elle sort de l'église, elle court, haletante, Retourne à son alcôve et, tombant à genoux, Ramasse avec transports la musette chantante Et met un long baiser sur chacun des cinq trous.

« Otez ma robe ! ôtez mon voile, ô mes compagnes ! Jetez tous ces bouquets ! rendez tous ces présents ! » Puis elle va, de bourg en bourg, vers les montagnes, En demandant la route à suivre aux paysans.

« Luc ! » dit-elle aux vallons. « Luc! » dit-elle aux prairies « Es-tu là? réponds vite ! » Et son œil consterné Scrute les monts et cherche, autour des bergeries, Le bouc grave et barbu comme un roi couronné.

Mais voici qu'un chevreau pousse un bêlement tendre, Qu'un chien galope et va lécher sa main de lis... « Luc! » cria-t-elle. Et, dans les pins, on crut entendre Les vents mouillés de pleurs répondre : « Amaryllis ! »

Il était là : c'était bien lui ! L'àme ravie, Elle ouvrit ses bras blancs comme deux églantiers. Puis dit : « Luc, je vous aime et vous offre ma vie ! » Et Luc en souriant tomba mort à ses pieds.

Et maintenant il est au ciel. Et je suppose

Qu'il garde des chevreaux frisés près de saint Jean,

Avec son chien fidèle et son bouc grandiose

Au front duquel Dieu mit deux cornes en argent.

LÀ RANÇON DES BAISERS

A Mademoiselle Suzanne Reichenberg,

LA RANÇON DES BAISERS

L'Amour, le seul ange des cieux

Que Dieu laisse errer sur la terre,

Inventa le baiser joyeux,

Dans l'ile rose de Cythère ;

Puis, fier de son invention,

— Fierté d'ailleurs bien naturelle —

Demanda la permission

D'aller la montrer, d'un coup d'aile,

Aux autres anges ses amis.

Et, le bon Dieu l'ayant permis,

17ti LES FEERIES

L'Amour s'envola dans la nue, Monta, monta, monta longtemps, Parmi les soleils éclatants Qui souriaient à sa venue, Monta, monta, puis arriva Devant les portes de lumière Du Paradis, où Jéhovah Dieu des dieux, tenait cour plénière D'anges, d'apôtres et de saints.

Au son des luths et des buccins, Sous un dais de pourpre dorée, Le blond Amour fit son entrée :

« Joie et salut à tous ! Je viens De découvrir chez les terriens • Une caresse tendre, oh! tendre!

Un geste si délicieux Que j'ai voulu sans plus attendre En faire profiter les cieux.

D'ailleurs, tenez, voici la chose ! »

Et l'Amour, de sa bouche rose Fleurant l'ambroisie et le miel, Baisa quelques anges du ciel.

LA RANÇON DES BAISERS

— Oh ! la bonne et douce caresse !

Encore? dirent-ils, charmés.

Et leurs fronts se tendaient, pâmés, Et leurs ailes tremblaient d'ivresse.

— Oh ! c'est trop bon ! Reste avec nous ! Reste au paradis où nous sommes!

Ne retourne plus chez les hommes, Nous t'en supplions à genoux !

— Non pas, non pas, mes camarades î Gardez pour d'autres vos tirades, Leur dit l'Amour sans plus d'émoi !

Le Ciel, entre nous, peu m'importe ; La Terre a grand besoin de moi; Bonsoir! Veuillez m'ouvrir la porte.

— Méchant ! tu ne sortiras plus !

Dirent les anges résolus

En lui faisant une barrière

D'ailes blanches, de bras rosés,

Nul autre n'aura tes baisers :

Nous t'enfermons ! arrière, arrière ! »

Vainement l'Amour essaya

De passer à travers les anges :

Il ne put. Il pleura, pria :

Jamais les célestes phalanges Ne consentirent à s'ouvrir.

— Mon Dieu, venez me secourir !

Dit-il de sa voix éperdue.

A cette plainte, Jéhovah

Sur son trône d'or se leva.

Il chemina par l'étendue

Et, sous chaque pas qu'il faisait,

Une rose blanche éclosait.

Il vit pleurer l'Amour candide.

Alors, il lui dit doucement —

Et chaque mot au firmament

Allumait un soleil splendide :

« Combien donnas-tu de baisers?

— Cent ! répondit l'ange à voix basse.

— Combien de pleurs as-tu versés?

— Cent aussi ! — Bien ! je te fais grâce Qu'on le délivre incontinent ! »

Et l'Amour s'enfuit rayonnant Vers le beau pays de Cythère.

Depuis lors il est sur la terre

LA RANÇON DES BAISERS 179

Et vient tour à toiir nous griser Sans que nul ange s'en alarme.

Mais tôt ou tard, chaque baiser Doit se payer par une larme.

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