J.-J. ROUSSEAU
Le moment d'arrêt de la littérature française commence à Rousseau. Il est le premier de ces femmelins de l'intelligence, en qui, l'idée se troublant, la passion ou affectivité l'emporte sur la raison, et qui, malgré des qualités éminentes, viriles même, font incliner la littérature et la société vers leur déclin.
Le bon sens public et l'expérience ont prononcé définitivement sur Jean-Jaccjues : caractère faible, âme molle et passionnée, jugement faux, dialectique contradictoire, génie paradoxal, puissant dans ses aspirations, mais faussé et affaibli par ce culte de l'idéal qu'un instinct secret lui faisait maudire.
Son discours sur les Lettres et les arts ne contient qu'un quart de vérité, et ce quart de vérité, il l'a rendu inutile par le paradoxe. Autant l'idéalisme littéraire et artistique est favorable au pi ogres de la Justice et des mœurs quand il a pour principe et pour but le droit, autant il leur est contraire quand il devient lui-même prépondérant et qu'il est pris pour but : voilà tout ce qu'il y a de vrai dans la thèse de Rousseau. Mais ce n'est pas ainsi qu'il a vu la chose : son discours est une déclamation que l'amour du beau style, qui commençait à faire perdre de \ue l'idée, put faire couronner par des académiciens de
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province, mais qui ne mérite pas un regard de la postérité.
Le Discours sur rinégalité des conditions est une aggravation du précédent : si Rousseau est logique, c'est dans l'obstination du paradoxe, qui finit par lui déranger la raison. La propriété, malgré la contradiction qui lui est inhérente et les abus qu'elle entraîne, n'est en fin de compte qu'un problème de l'économie sociale. Et voyez la misère de l'écrivain, tandis que l'école physiocratique fonde la science précisément en vue de résoudre le problème, Rousseau nie la science et conclut à Vétat de nature.
La politique de Rousseau est jugée : que pourrais-je dire de pis contre sa théorie de la souveraineté du peuple, empruntée aux protestants, que de raconter les actes de cette souveraineté depuis soixante et dix ans? La Révolution, la République et le peuple n'eurent jamais de plus grand ennemi que Jean- Jacques.
Son déisme, suffisant pour le faire condamner par les catholiques et les réformés, est une pauvreté de théologastre, que n'osèrent fustiger, comme elle méritait de l'être, les chefs du mouvement philosophique, accusés par l'Eglise et par Rousseau lui-même de matérialisme et d'immoralité. Justice est faite aujourd'hui et de l'état de nature et de la religion naturelle.
L'Héloïse a relevé l'amour et le mariage, j'en tombe d'accord, mais elle en a aussi préparé la dissolution :
de la publication de ce roman date pour notre pays l'amollissement des âmes par l'amour, amollissement que devait suivre de près une froide et sombre impudicité.
Les Confessions sont d'un autolâtre parfois amusant, mais digne de pitié.
Quant au style, excellent par fragments, toujours correct, il est fréquemment déshonoré par l'enflure, la déclamation, la roideur, et une affectation de personnalité insupportable. Rousseau a ajouté à la gloire de notre littérature ; mais, comme pour le mariage et l'amour, il en a commencé la décadence.
En somme, et cette observation est décisive contre lui, Rousseau n'a pas le véritable souffle révolutionnaire ; il ne comprend ni le mouvement philosophique ni le mouvement économique ; il ne devine pas, comme Diderot, l'avenir glorieux du travail et l'émancipation du prolétariat, dont il porte si mal la livrée ; il n'a pas, comme Voltaire, cet esprit de Justice et de tolérance qui devait amener, si peu d'années après sa mort, la défaite de l'Eglise et le triomphe de la Révolution. Il reste fermé au progrès, dont tout parle autour de lui ; il ne comprend, il n'aime seulement pas cette liberté dont il parle sans cesse. Son idéal est la sauvagerie, vers laquelle le retour étant impossible, il ne voit plus, pour le salut du peuple, qu'autorité, gouvernement, discipline légale, despotisme populaire, intolérance d'église, comme un mal nécessaire.