J.-J. ROUSSEAU
L'influence de Rousseau fut immense cependant : pourquoi ? Il mit le feu aux poudres que depuis deux siècles avaient amassées les lettrés français. C'est quelque chose d'avoir allumé dans les âmes un tel embrasement: en cela consiste la force et la virilité de Rousseau ; pour tout le reste il est femme.
Le successeur immédiat de Rousseau, dans cette série féminine, fut Bernardin de Saint-Pierre. Je n'en dirai rien : l'opinion sur le caractère de cet écrivain est formée depuis longtemps.
Je passe également sur toute la période révolutionnaire et impériale, pendant laquelle les intelligences d'élite furent entraînées dans d'autres directions, et j'arrive à la littérature contemporaine, qui commence à la Restauration.
Ici, je l'avoue, je ne vois guère que les historiens et les philologues dont la pensée féconde mérite les honneurs de la virilité, et soutienne la Révolution et le progrès. Tout le reste me paraît, en prédominance croissante, livré à l'esprit femelle, stérile et rétrograde .
BÉRA^GER
Une réaction vient de se déclarer contre le célèbre chansonnier, à propos de sa publication posthume. Je crois cette réaction mal fondée dans ses motifs, mais en partie juste.
Que Déranger ait passé les vingt dernières années de sa longue existence à rimer une centaine de chansons au-dessous du médiocre, il en avait parfaitement le droit, et c'est nous qui sommes des sots de les lire ; — que l'insignifiance de ses mémoires soit poussée jusqu'au commérage, est-ce sa faute si nous attendions de lui des révélations ? — que son chauvinisme soit en iSô'j ce qu'il était en 1825, cela prouve tout juste que le monde a marché depuis trentedeux ans, et que Béranger est resté ce qu'il était ; — qu'il s'en vienne ressasser, quand l'histoire est ouverte, la postérité saisie, l'opposition éteinte, de stupides calomnies contre les Bourbons, et se croie pour cela un grand citoyen, c'est une infirmité d'esprit à porter au compte de la vieillesse ; — qu'il demande pardon au lecteur des grivoiseries de son jeune temps, je ne le trouve pas de mauvais exemple ; — qu'il implore le Dieu des bonnes gens, le Dieu de Maximilien, le Dieu d'Alphonse de Lamartine, après l'avoir si drôlement chansonné, on n'en peut rien conclure, sinon que Béranger, tout révolutionnaire et esprit fort qu'il
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se croyait, entendait aussi peu la Révolution que la philosophie ; — qu'au lieu de se lancer, comme tout l'y invitait, dans la carrière politique, il ait arrangé sa petite vie loin du flux et du reflux de la popularité, des orages du parlement et des écueils du pouvoir, ménager de sa réputation, craignant sur toute chose de se compromettre, désireux de ne se brouiller avec personne et de s'assurer un superbe enterrement, il serait d'autant plus injuste, à mon avis, de l'en blâmer, qu'il se faisait justice et qu'en pareil cas tout individu doit être cru sur parole.
Béranger n'en reste pas moins le premier poète français du dix-neuvième siècle : de quel calibre est cet homme ?
Béranger appartient à la Révolution, sans nul doute ; il vit de sa vie ; ses chansons, comme les fables de La Fontaine, les comédies de Molière et les contes de Voltaire, ont conquis parmi le peuple et les hautes classes une égale célébrité. Et c'est ce qui élève Béranger au-dessus de tous les poètes contemporains : en fait d'art et de poésie, une pareille universalité d'admiration est décisive et dispense de tout autre argument.
Béranger est-il initiateur, comme furent les anciens lyriques, comme Homère, Virgile, Corneille, Boileau, Molière, La Fontaine, Voltaire ? X-i-'û en lui le concept, l'idée ?
A cette question je réponds sans hésiter : Non, Béranger n'a rien du poète initiateur ; c'est un écho^
une harpe éolienne. Lui-même le dit quelque part : Je suis un luth suspendu, qui résonne dès qu'on y touche. Que la voix publique A'ienne ébranler son âme, il chantera ; lui-même ne la devance pas. Seul, il se trompe constamment ; il ne connaît ni sa route, ni son étoile.
Pour le style et les mœurs, je parle ici des mœurs poétiques, c'est simplement un disciple de Voltaire et de Parny ; aucune qualité propre ne le distingue, si ce n'est peut-être la fatigue et l'obscurité trop fréquente de ses vers. Sa plaisanterie et ses gaudrioles sont en général puisées à deux sources suspectes, l'impiété et l'obscénité. Ses chansons bachiques n'ont pas non plus la joie franche des chansons gauloises : elles sont d'un poète qui se met à table ; il y a de la recherche, de la préméditation, trop de philosophie. Déranger est sérieux, point naïf, souvent tendu et forcé, jamais aviné. Il serait demeuré un poète médiocre, si les circonstances où il vécut ne lui avaient fait trouver une autre veine.
Pour le fond, il n'a pas plus d'invention et d'initiative.
D'abord, il chante l'amour grivois, et rétrograde de Rousseau à Brantôme et à Boccace. Rarement il s'élève jusqu'au sentiment et à l'idéal ; et toute cette partie de son œuvre serait à dédaigner, si, par la vivacité des tableaux et le mordant de la vérité, sa chanson, licencieuse de pensée et de fait, n'était devenue une satire d'un genre supérieur à celui d'Horace