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et de Juvénal. Ma Grand'Mère est une de ces pièces incomparables, dont je doute que le poète ait eu luimême la conscience, et qui n'a de modèle en aucune langue.
Dans ses chansons politiques, Béranger n'est que l'écho des passions de son temps : il grandit avec l'opposition libérale ; il monte avec les souvenirs, avec les conspirations bonapartistes.
Que fait-il en 1810 et 18 11, quand le despotisme impérial, parvenu à son apogée, a fait taire la Révolution ? Chante-t-il la Liberté et la République? Non : il est tout entier à Gomus, Bacchus, Vénus ; il attendra les Bourbons et la Charte.
Que fait-il encore, de 1812 à i8i5, quand la France est écrasée sous les désastres, et que les armées étrangères ont établi leur quartier général à Paris ? Il chante des gaudrioles, le Roi d'Yvetot, le Sénateur, Roger Bonlemps, les Gueux, la Grande Orgie, etc., etc. Ce ne sont pas les Gaulois et les Francs, ni le Bon Fran\'ais, ni la Requête des Chiens de qualité, ni VOpinion de ces demoiselles, qui peuvent racheter cet étrange oubli de poète patriote. Certes, on n'était pas trop malheureux en France, on riait, on chantait, on dansait, on s'amusait, durant ces affreuses invasions, s'il faut s'en rapporter au répertoire de Béranger. Ce n'est que plus tard, au retentissement de la tribune, à la voix des députés libéraux, de Manuel, de Benjamin Constant, de Foy, quand l'ennemi a évacué la France, que le rouge monte au
visage du poète et qu'il prend son élan. Le Marquis de Carabas, Mon âme, sont de 1816 ; la Vivandière et Champ d'asile, deux chants épicpies, de 181 7 et 18 18. De ce jour nous possédons Béranger : il ne s'arrêtera plus. Après i83o, retiré de la politique, mais toujours fidèle au mouvement des idées, il deviendra encore le prophète du socialisme.
Dans cette longue suite de petits poèmes, au nomhrc de plus de trois cents, et qui, placés bout à bout, formeraient une espèce d'épopée, Béranger montre-t-il une intelligence véritable du mouvement historique, des passions de son époque, du droit et de l'avenir de la Révolution ?
Il n'en est rien. Béranger a si peu le secret des choses, que c'est précisément à son ignorance qu'il a dû son succès. Jamais homme plein des hautes pensées que pouvait suggérer à un Royer-Collard. par exemple, à un Saint-Simon, la marche des choses, ne se fût avisé de mettre ces pensées en chansons : il en aurait fait un poème épique, tout au moins des tragédies. Jusqu'à trente ans, Béranger avait été rimeur aussi malheureux qu'obstiné ; peu à peu cependant il s'était rompu au couplet; il avait acquis, dans le genre inférieur du refrain, un vrai talent, lorsque la Restauration arriva.
En homme d'esprit et de pratique, Béranger songea donc à tirer parti de ses moyens. Son éducation était faite, et le contraste des idées et des événements avec le cadre de la chanson, la seule forme poétique dont il disposât, ne pouvait manquer de produire,
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pour le sublime comme pour le ridicule, des effets surprenauts. Il mit en couplets, sur des airs connus, non pas l'idée qu'il n'eut jamais, mais le sentiment révolutionnaire, tel que le lui offraient les souvenirs de gS, la bataille impériale, le débat constitutionnel, et cette longue figure de l'Ancien Régime qui revenait, comme un spectre, en la personne des émigrés. La littérature française se trouva ainsi enrichie, par l'exhaussement de la chanson, d'un genre nouveau, dans lequel Béranger n'avait pas trouvé de modèle et où il restera sans égal, l'histoire et la poésie ne se répétant jamais.
Du reste, la Révolution est demeurée pour Béranger un mythe : l'empereur, une idole ; les princes de Bourbon, l'ennemi. Sous tous les rapports, sa pensée est courte, défectueuse, arriérée, contradictoire. La preuve, c'est qu'il a baaucoup perdu de sa réalité ; dans trente ans, les trois quarts de ses chansons n'auront plus de valeur. Ses vingt dernières années, il les a passées à remâcher ses plus heureux refrains et à regretter ses amours ; il est mort déiste. Comme Rousseau, il fut, parla prédominance de l'élément féminin, un agitateur en qui la passion débordait la conscience ; il a servi la Révolution, mais il a fait baisser le sens moral et dérouté le sens politique ; s'il montre quelque virilité d'entendement, c'est dans l'architecture de ses chansons, dont chacune forme un crescendo continu, un tout logique et complet, parfois même comme la miniature d'un poème épique.
Jamais peut-être un homme ne se rencontra doué d'inclinations plus heureuses que M. de Lamartine. Il aime la vraie gloire et il s'y connaît ; son esprit cherche naturellement la vérité, son cœur la Justice ; les plus hautes conceptions, quand elles lui sont présentées, il les embrasse sans effort ; personne plus que lui ne désire servir et illustrer son pays ; il a la rehgion du devoir, le courage dans le danger, et celui, plus rare encore, de la fidéUté à sa conviction, alors même que cette conviction peut le rendre impopulaire. Ajoutez une chasteté de sentiments qui rappelle Bossaet, et une puissance de verbe qui tient du prodige. Tout d'abord on Taime, on se sent attiré vers lui ; on le prendrait volontiers pour directeur de conscience; il semble même, à la limpidité et à l'éloquence de sa parole, que l'on pourrait se reposer sur lui du soin de penser et de raisonner, tant, dans ses écrits comme dans ses discours et dans toute sa personne, l'expression du beau apparaît comme le gage souverain de la raison. ^lalheureusement, ces belles qualités sont déparées, souvent même neutralisées, par un irréparable défaut : le travail intellectuel, chez M. de Lamartine, cet esprit d'analyse et de synthèse qui seul, en donnant la raison des choses, élève et entretient l'idéal, manque tout à fait ; il contemple, il ne pénètre pas ; et
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comme il arrive à tous les contemplatifs, on peut dire que la raison en lui ne dépasse la mesure de la femme que juste de ce qu'il faut pour qu'il ne soit pas femme.
Ce qui ressort de la vie et des écrits de M. de Lamartine, c'est qu'il n'a pas l'intelligence de son époque et de son pays ; il ignore d'où nous venons et où nous allons ; trop instruit pour se payer d'utopies, trop faible de génie pour percer les ténèbres qui l'enveloppent, cherchant le courant providentiel autant que peut le révéler à une âme de poète le tourbillon des événements, il ne sait jamais quelle route choisir, quelle conduite tenir, quel principe affirmer. De là ce scepticisme qui malgré lui fait le fond de sa philosophie, et lui a donné dès ses débuts un caractère de tristesse, auquel, selon moi, son caractère est étranger.
J'emprunte les détails qui suivent à l'Histoire de la Révolution de i848 par Daniel Stern, l'une des plus ferventes admiratrices de M. de Lamartine.
Né à Mâcon, en 1790, d'une famille noble, M. de Lamartine fit ses études avec une rare distinction au collège de Belley, entra en 181 4 dans la maison militaire de Louis XYIIT, publia ses Méditations en 1820, et suivit jusqu'en i83o la carrière diplomatique.
Par sa naissance, son éducation, ses sentiments de famille, son inclination personnelle, M. de Lamartine est royaliste, de plus chrétien. Quel bonheur pour lui, s'il était né au siècle deBossuet, alors que rien n'était venu ébranler dans la nation la foi monarchique
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et religieuse ! Sa poésie eut éclairé le monde, et sa gloire, aussi pure que sa pensée, eût duré plus qu'elle.
Après la Révolution de juillet, M. de Lamartine se tient à l'écart ; il contemple cette Révolution qui était venue donner le démenti à sa muse et déranger sa fortune politique. Puis, croyant reconnaître le doigt de Dieu dans le fait accompli, il publie une brochure où il explique et légitime, aux yeux de la raison et de la foi, l'avènement de la dynastie d'Orléans. Il ne se vend ni se donne ; son désintéressement est un sûr garant de sa loyauté. Comme je le disais tout à l'heure, il cherche le courant providentiel, et opère, en tout bien et tout honneur, sa transition.
Elu en i833 député de Berghes (Nord), pendant qu'il était à Jérusalem, il s'assied au banc des conservateurs, appuie la loi contre les associations, soutient la prérogative royale, puis vote contre la loi de dotation ç:\.\ts fortifications.
Autant qu'il est en lui, M. de Lamartine, rallié à la dynastie nouvelle, reste fidèle au principe monarchique ; mais il n'en est pas le flatteur, sa conduite le prouve. Tout cela, cependant, est-il bien logique ") Etait-il possible d'abstraire à ce point les personnes des principes, que M. de Lamartine pût se croire dans la sincérité de sa foi parce qu'il suivait, du côté où le vent la faisait tomber, la couronne .^ Qui empêche aujourd'hui que M. de Lamartine, après s'être rallié à la dynastie des Orléans, ne se rallie de nouveau à la dynastie des Bonaparte .^
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En 18^2, le tempérament de M. de Lamartine se décèle tout à fait : il vote la régence de la princesse Hélène, soutenant, par toutes sortes de considérations, qu'en fait de régence la main d'une femme est préférable à celle d'un homme. Pourquoi pas, aussi bien, en fait de royauté ?. . . Le 27 janvier i843, il vote contre l'adresse et passe à l'opposition, convaincu, dit-il, que le gouvernement s'égare et s'éloigne de son principe. De quel principe parlait alors M. de Lamartine ? De la Révolution, sans doute. Mais alors pourquoi n'avait-il pas des premiers applaudi à la chute des Bourbons ? Pourquoi ensuite, devenu député, n'étaitil pas entré de plain-pied dans les rangs de l'opposition, au lieu de ce stage de dix ans parmi les conservateurs ?
Ainsi, tandis que la Révolution de juillet s'écarte de son principe, M. de Lamartine s'écarte du sien, ce qui fait dire à M. de Humboldt : Lamartine est une comète dont on n'a pas encore calculé l'orbite.
Les mots la France s'ennuie. Révolution du mépris, Il suffit d'une borne, etc., sont de ce temps. Lui qui dans son Cours faniilier de littérature nie dédaigneusement le progrès, il s'indignait en iS^o que les conservateurs dont il se séparait résistassent au mouvement, dont lui-même ne pouvait déterminer la direction ni prévoir l'issue !
En i846, il publie son Histoire des Girondins. De l'opposition dynastique il avait glissé dans la république de l'idéal ; par une dernière évolution, le liui-
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tième volume de son Histoire n'était pas sous presse que de la République idéaliste il tombait dans le jacobinisme ; l'ancien volontaire de la légitimité se raccrocbait à la queue de Robespierre.
En i847; au banquet de Mâcon, il s'associe à l'agitation qui allait renverser le trône, et, suivant toujours le courant providentiel, il soutient en février i848 le droit de réunion, contre lequel il avait voté, au moins implicitement, en i833. Je voudrais savoir, à cette heure, ce que pensent de ce fameux droit de réunion les agitateurs de 1847, et M. de Lamartine tout le premier !...
C'en est fait : M. de Lamartine est dans le courant ; il ne doute plus ni de lui-mêm.e ni du ciel, il avance toujours. Le 21 février il déclare qu'il ira au banquet quand même, et dût-il s'y trouver seul ; il accepterait, dit-il, la honte d'une reculade pour lui, non pour la France.
Le branle est donné ; la monarchie chancelle et tombe. Pourquoi, le 24 février, M. de Lamartine ne se souvient-il plus de la princesse Hélène, dont il avait si éloquemment défendu la cause en 18^2, et qui était là, son enfant dans ses bras, appelant son orateur des yeux et du cœur ? Il y pensait, je le veux croire, aussi bien que M. Garnier-Pagès ; mais le peuple envahit l'assemblée, le courant se prononce contre la régence, en place de laquelle M. de Lamartine, interprète de la volonté du peuple et des desseins de Dieu, propose un Gouvernement provisoire.
Ce n'est pas assez, on demande la République. —
M. de Lamartine hésite : il dit que PERS0^•^'ELLEME^"T il est pour elle, mais qu'il réserve les droits de la nation. Le contraire eût été plus vrai, surtout plus digne. Personnellement ^L de Lamartine est royaliste, et dans la circonstance il ne réservait rien, il lâchait tout.
Le 25, grand combat de M. de Lamartine contre le drapeau rouge : les rouges sont confondus ; toutefois M. de Lamartine accorde à Louis Blanc la rosette rouge.
Le courant devenant toujours plus furieux. M. de Lamartine crée la garde mobile, pour rassurer les honnêtes gens : on en verra les œuvres quatre mois plus tard. Il repousse le droit au travail, puis il signe le décret qui le garantit.
Dans son manifeste du 6 mars il nie les traités de i8i5 quant au droit, mais les admet quant au fait, juste ce qu'avait dit M. Guizot, et conclut par ce mot magique, la paix : ce qui ne l'empêche pas, quinze jours après, de demander 2i5.ooo hommes pour observer le Rhin, les Alpes et les Pyrénées. C'est alors qu'il proclame le grand principe politique : La bonne foi.
Après la journée du 17 mars, Lamartine voit sa popularité décliner, celle de Ledru-Rollin grandir. Aussitôt il cherche à se rapprocher de celui-ci ; il ta te le terrain, voit Blanqui le i5 avril, et le lendemain se jette dans les bras de Changarnier. Le cri du 17 mars, le cri du peuple, avait été : Vive Ledru-Rollin ! Le
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cri du i6 avril, cri de la bourgeoisie, fut : Vive Lamartine, à bas les communistes !...
Je ne pousserai pas plus loin ces rapprochements, dont les harangues et écrits de M. de Lamartine fourniraient vingt pages. J'en ai dit assez pour faire comprendre au lecteur qu'un semblable zigzag d'opinions, chez un homme que son caractère, met à l'abri de tout soupçon injurieux, procède d'autre cause que de légèreté et de mauvaise foi : c'est l'entendement qui ne fonctionne pas, qui, ne produisant pas de germes, laisse l'homme sans résolution, sans conseil, sans critère. C'est M. de Lamartine qui, par sa guerre ridicule au drapeau rouge et aux communistes, a déchaîné la terreur bourgeoise ; c'est lui qui, par le trouble de son esprit et l'inconsistance de son caractère, a commencé la dissolution de la République ; c'est lui enfin qui a donné le signal de la réaction, et qui, tombé du pouvoir, l'a le mieux servie. Mieux eût valu uncATaie femme. Esprit malade sous une apparence de sérénité ; enfant sublime, dont la malfaisance égale l'innocence, M. de Lamartine est une de ces natures que les partis doivent se renvoyer l'un à l'autre, comme des mèches incendiaires, si mieux ils n'aiment les exclure d'un commun accord du forum et de la politique.
Je ne m'étendrai pas longuement sur l'écrivain : d'avance nous l'avons jugé. Si le moral de la Révolution commence à baisser en Rousseau ; s'il est plus bas encore en Béranger, il tombe tout à fait en Lamartine. Or, sans cet élément moral qui fait l'âme de
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toute littérature, le poète, l'écrivain, quel qu'il soit, est comme un banquier sans argent ; son papier est de nulle valeur, et toute sa circulation aboutit à la banqueroute.
Les Méditations poétiques, œuvre capitale de AI. de Lamartine, sont une lamentation sur la fin de l'âge religieux et monarchique, un poème purement négatif. Par ce côté funéraire, ce poème se rattache à la Révolution ; aussi le succès fut grand et mérité. Mais déjà l'on pouvait prédire que le poète, s'il restait fidèle à lui-même, n'irait pas loin : l'oraison funèbre de l'ancien monde chantée, M. de Lamartine ne pouvait être dans le nouveau qu'un poète de scepticisme, ce qui veut dire un écrivain hors du droit, hors de la morale, une non-valeur littéraire. Pour qu'il devînt autre chose, il eût fallu qu'il devînt lui-même un homme nouveau : or, nul poète d'un ordre élevé ne saurait être double, incarner en sa personne deux époques, deux principes. Le vrai poète est l'homme d'une idée, homo unias libri.
Les Harmonies sont une reprise malheureuse des Méditations ; versification lâche, incorrecte, pensée nulle. En poésie on ne se répète pas, bis repetila non placent.
Le Voyafje en Orient, essai de variations sur le thème de Vltinéraire de Chateaubriand : un écrivain ne fait pas de ces choses, bien qu'il ait parfaitement le droit de les faire.
Dans Jocefyn, poème de six mille vers, et qu'il eût
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fallu réduire à cinq cents, M. de Lamartine a voulu représenter un amour idéal contenu par la religion. C'est le Vicaire savoyard corrigé et refait ; mais telle est la faiblesse du jugement en M. de Lamartine, qu'il ne s'aperçoit pas que son héros, qu'il a voulu faire vertueux et chaste, fait autant honte à Famour qu'à la religion et à la vertu. Puisque Jocelyn s'est fait prêtre par un acte d'héroïsme, la foi, la Justice, la poésie, le cœur humain, le plus simple bon sens n'admettent plus qu'après ce sacrifice la perte de son amour lui pèse quelque chose, que sa Laurence ose l'accuser et qu'elle se jette par désespoir amoureux dans le désordre. Celui qui renonce à sa maîtresse pour sauver sa religion, sa patrie, moins que cela, pour donner l'extrême onction à son évêque, n'a plus de larmes à répandre ; le devoir accompli prend la place de l'amour, devient amour lui-même. Et celle qui a perdu de la sorte son amant doit se dire qu'elle a gagné un héros, elle est heureuse. Le Jocelyn, en un mot, n'a pas le sens moral : cette simple observation, qui certes est loin de la pensée de M. de Lamartine, fait de son poème une œu^Te scandaleuse et met à néant- ses six mille vers.
Je n'ai pas lu la Chute d'un Ange, qu'on m'a dit être fort inférieure encore à Jocelyn. Serait-ce ime variante du poème d'Eloa, de M. Alfred de Yig-ny, comme le Voyage en Orient est une réédition de l'/Zinéraire, comme Jocelyn est une résurrection du Vicaire savoyard ?
Les Histoires de M. de Lamartine, fatigantes par la pompe continue du style, sont pour le reste au-dessous de la critique. Son Conseiller du peuple, œuvre de réaction, mériterait de ma part de rudes représailles ; je me contente d'un mot. Après s'être laissé descendre, avec le courant providentiel, jusqu'à la République sociale, il a remonté, sous la même influence, vers la contre-révolution ; que le vent tourne de nouveau, il reviendra des premiers : ce sera toujours le même homme. ]\'a-t-il pas déjà distingué entre le bon socialisme et le mauvais socialisme ?
Dans Raphaël, M. de Lamartine â voulu réagir contre l'impudicité croissante des romans en vogue par la peinture d'un amour immaculé. Peut-être aussi, à l'exemple de Benjamin Constant, s'est-il proposé de consigner, dans une fiction plus ou moins personnelle, quelque souvenir de sa vie intime ; ce que je regretterais, je l'avoue. Quoi qu'il en soit, l'idée de rétablir la moralité dans le roman par une purification de l'amour était excellente, digne du cœur de M. de Lamartine. Mais ici encore il est retombé, par l'irréflexion de sa pensée, dans le défaut de Jocelyn, à tel point que Raphaël, qui par la forme touche au mysticisme, est, quant au fond, ce que j'ai lu jamais de plus obscène.
Comme on n'accuse pas à la légère un homme tel que M. de Lamartine, posons quelques principes.
Parmi tous les amoureux et amoureuses du roman et du théâtre, il en est fort peu dont j'approuve la pas-
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sion, et qui par conséquent m'intéressent ; pourquoi ? C'est qu'il est rare que le devoir ne soit sacrifié à l'amour, qui dès lors devient ignoble, antipoétique, et, s'il est malheureux, indigne d'être plaint.
Dans le Cid de Corneille, Rodrigue et Chimène m'intéressent au plus haut degré : ils sont beaux tous deux ; ils me passionnent ; leur amour est légitime, et parce qu'il est légitime, son infortune excite ma pitié. Le sacrifice que le jeune homme et la jeune fille en font au devoir est tout ce qu'il y a de plus idéal et en même temps de plus tragique.
Dans Polyeucte, dans Zaïre, les conditions sont les mêmes que dans le Cid ; et telle est la puissance du beau moral sur l'imagination, que nous n'apercevons plus les taches qui déparent ces tragédies : elles nous émeuvent profondément, et malgré notre pitié, nous sommes satisfaits.
C'est autre chose de la Camille des Horaces, et de l'Hippolyte de Phèdre.
Meurtrier de sa sœur, Horace, coupable tout au plus devant le tribunal domestique, est innocent devant le peuple. Il pouvait supporter les regrets de Camille ; il doit punir ses imprécations. Cette fille, en qui l'amour parle plus haut que le patriotisme, n'est plus Romaine ; elle est indigne de son père et de ses frères ; elle fait tache dans sa famille, il faut qu'elle meure.
Qu'Hlppolyte aimât quelque part, en chevalier ou en prince, je ne l'en eusse pas plus blâmé que n'eût fait Thésée. Mais comment supporter ce jeune homme
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condamnant, par une amourette, la politique, le règne entier de son père ? On me dit que l'amour ne se commande pas : soit ; mais le devoir commande aussi, et plus haut que l'amour. Ce qu'il y a de pis est que cette désobéissance donne raison à Thésée : il a le droit de penser qu'un fils dont les sentiments sont la censure de toute sa vie, qui le brave et tend la main à l'ennemi, a bien pu former encore des projets sur Phèdre.
Je suis sans sympathie pour Françoise de Rimini et son cousin, que Dante, amoureux mystique, a trop ménagés. Que me fait cet adultère produit par le désœuvrement du corps et de l'esprit, la lecture des romans et le chatouillement de la volupté? ?s'est-ce pas la pire espèce d'adultère, partant la moins intéressante ?
Lucie de Lammermoor me ravit : fiancée, fidèle alors même qu'elle accepte un autre époux, elle reste dans la Justice. Le coupable est le frère qui la trompe, et qui, en la sacrifiant à son ambition, immole le devoir et le droit de la femme, tout ce qui fait la gloire et la félicité du genre humain.
Mais, tout en plaignant Roméo et Juliette, je les blâme et ne les pleure pas : eux aussi ont manqué au droit paternel. Comment ces deux jeunes gens s'ingèrent-ils de trancher les vieux différends de leurs familles par un mariage clandestin ? Quoi I c'est ainsi que va finir l'antagonisme héréditaire des Montaigu et des Capulet !... Je ne suis pas de ceux qui traitent l'amour
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de misère, je ne suis ni guelfe ni gibelin ; mais il me semble que les deux familles avaient le droit de punir les indiscrets amants, je ne dis pas en les tuant, mais en les mettant en religion.
J'ai horreur de Paul et Virginie : je regarde cet amour, possible peut-être, mais non plausible, et où respire l'inceste, comme une profanation de l'enfance. Paul et A irginie sont, par les douze premières années de leur vie, frère et sœur ; ils ne devraient s'aimer que bien tard, et après une séparation prolongée ; et je trouverais Virginie plus pure, au dernier moment, dans les bras du matelot nu qui offre de la sauver, que morte avec le portrait de Paul sur le cœur.
La fable de M. de Lamartine se déroule entre deux personnages ; Raphaël, une espèce de Sténio ; Julie, une Lélia rectifiée, créole, esprit fort, qui s'est fait une religion à elle, mais qui se convertira à la fin, par la grâce de l'amour et pour la plus grande gloire de Dieu.
Or, de quelque style qu'ait su la couvrir l'auteur, la situation passe toute licence.
Raphaël et Julie se rencontrent aux eaux d'-Aix, le premier poitrinaire, la seconde attaquée d'une maladie de cœur qui lui interdit tout rapport physique d'amour. Ils s'aiment, néanmoins, et comme bien on pense, d'autant plus qu'ils n'ont rien à espérer. Le jeune homme suit la femme à Paris, est agréé par le mari, vieillard octogénaire, cjui approuve cette liaison platonique. On se voit, on s'écrit, on s'adore pendant
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six mois au bout desquels, forcés de se séparer, on se donne rendez-vous à Aix, et la femme meurt.
Tel est le fond sur lequel M. de Lamartine a broché 35o pages de ce style feuillu, melliflu, qui ne le quitte pas, et qui eût si fort impatienté Diderot.
Qu'est-ce, d'abord, que ce mariage ?
Jeune, belle, ardente à l'amour, mais sans bien, Julie a consenti à épouser un vieux savant, qui doit, dans quelques années, délai moral, lui laisser une jolie fortune avec laquelle elle pourra se remarier, et qui en attendant ne la gêne pas, satisfait qu'il est, dit-il, du plaisir des yeux et de la possession du cœur. En offrant sa main à la jeune fille, il avait déclaré, protesté, qu'il regrettait de n'avoir pas de Jils à qui il pût la donner ; que, ne pouvant l'obtenir pour un fils, il voudrait l'avoir pour y?//^ ; qu'en Fépousant lui-même, il n'aspirait à rien de plus qu'à des relations paternelles, etc.
Sur quoi j'observe que, puisqu'il ne s'agissait que de paternité, il y avait un moyen bien simple, qui ne contrariait personne et ne choquait point la nature : c'était d'adopter Julie, puis de la marier. Il est vrai qu'alors le roman n'est plus possible ; mais c'est justement ce que je reproche à M. de Lamartine et à ses pareils, et en quoi je les accuse de manquer de virilité intellectuelle ou de conception : dès qu'on les oblige à respecter, dans leurs compositions, la logique, la vérité et la morale, en un mot la raison des choses, on les condamne au silence.
Si vieux pourtant et décharné que soit un homme, il lui reste toujours une velléité de concupiscence, et c'est ce que M. de Lamartine avoue ingénument de celui-ci : — « Sa tendresse se bornait à me presser « contre son cœur, et à me baiser sur le front, en « écartant de la main mes cheveux. )) Assez comme cela : ce mari est un vieux drille, qui déguise sous de grands mots une fringale de soixante-douze ans, et se permet, faute de mieux, les attouchements. Il suffit que le soupçon existe pour que l'honnêteté disparaisse, et que la prétendue paternité devienne incestueuse. Et quoi de plus immoral que la peinture de ces amours contraints à la réserve ou réduits à l'impuissance par un obstacle étranger à la volonté : la décrépitude chez le vieillard, l'anévrisme chez la femme, le vœu sacerdotal chez Jocelyn ?
Du mari passons à la femme. Si peu qu'on voudra, Julie est épouse ; elle doit respecter en sa personne et dans la personne de son époux, même non usager, la sainteté du mariage. Or, ce respect ne consiste pas seulement à s'abstenir de ces viles satisfactions des sens que lui interdit son anévrisme, mais à se défendre de tout amour, si épuré et désintéressé qu'il soit. M. de Lamartine, si raffiné dans son platonisme, n'ignore pas que le mariage est chose toute morale, dans laquelle le commerce des sens n'arrive que comme accessoire. Ce devait être l'honneur de Julie, sa gloire, comme c'était son devoir, de conserver l'inviolabilité de son mariage aussi bien de cœur que de corps. Ici
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encore, si l'écrivain est logique, s'il reste fidèle à son principe et à son but, le roman tombe : impossible d'aller plus loin.
Mais Julie est créole ; elle n'entend pas de celte oreille ; son \énérable d'ailleurs l'y autorise. Il lui a dit : Aimez, rajeunissez, soyez heureuse à tout prix. Depuis six ans, sous prétexte de santé, elle vagabonde, cherchant un amant selon son cœur ; et comme elle va vite quand il est trouvé ! Et Je vous aime, et Je vous appartiens, et ce soir même nous coucherions ensemble, sans ce maudit anévrisme. Connaissez- vous rien de plus obscène, que ce tableau où M. de Lamartine peint les deux amants, logés porte à porte^ et qui, après avoir rétabli la communication, se donnent tout ce qu'ils peuvent, moins ce que vous savez, parce que là mort est au bout ? Lélia n'eût pas hésité ; elle aurait dit : Mourons I... J'aime mieux Lélia, j'aime mieux Messaline.
Pendant six semaines, M. de Lamartine nous représente ce Raphaël, que la maladie de cœur tient à distance, en adoration devant le lit de Julie et s'écriant :
(( 0 amour î que les lâches te craignent et que les méchants te proscrivent î Tu es le grand-prêtre de ce monde, le révélateur de l'immortalité, le feu de l'autel ! Sans ta lueur, l'homme ne soupçonnerait pas l'infmi 1... ))
A quoi Julie, en proie aux palpitations, réplique par cet te antienne :
(( Il y a un Dieu, c'est l'amour... Je l'ai vu, je l'ai senti. Ce n'est plus vous que j'aime, c'est Dieu. — Dieu ! Dieu ! Dieu î — Dieu, c'est toi ; Dieu, c'est moi pour toi I Raphaël, tu es mon culte de Dieu I »
Mais il faut connaître aussi ce Raphaël, l'homme-dieu de Julie. Raphaël est un jeune homme pauvre, doué de quelques talents, pour qui sa famille s'est sacrifiée, et qui, tandis que son père, sa mère et six enfants dans l'indigence cultivent pour vivre le champ paternel, au lieu de chercher un emploi dans le monde, mange leur dernier sou en faisant l'amour. Pour se soutenir quelques mois de plus à Paris, il vend à un juif l'anneau de mariage de sa mère : il ^est vrai qu'il pleure beaucoup avant de se défaire de cette relique ; mais enfm il la livre, un jour qu'il avait fait une course au bois de Boulogne avec Julie. Tandis que là-bas on meurt de faim, il chante sous un hêtre, avec Julie, un dithyrambe à l'amour : Dieu ! Dieu ! Dieu !... A cet endroit du roman, je m'attendais à voir paraître un frère en blouse et gros souliers, venant souffleter le lâche et stupide Raphaël sous les yeux de son indigne maîtresse : M. de Lamartine n'a pas de ces inspirations. Si Raphaël avait eu le moindre sentiment de son devoir, après s'être réjoui ou désolé, je laisse la chose à la discrétion du romancier, pendant quinze jours, de cette aventure d'auberge, il serait retourné à ses affaires, comme eût fait le plus humble commis voyageur ; mais nous n'eussions toujours pas eu de roman, et il existerait de M. de Lamartine un chef-d'œuvre
de moins. Tout se passe donc sans esclandre, et l'aventure finit comme elle a commencé, à la satisfaction du lecteur et de l'écrivain. L'étudiant et la petite pensionnaire qui liront cette nouvelle ne manqueront pas dédire : L'amour est trois fois saint, Raphaël est un grand cœur, et M. de Lamartine un grand génie.
Je voudrais poursuivre cette revue, qui m'intéresse au plus haut point ; mais l'espace me manque, et mon sujet m'appelle ailleurs. Posons seulement des conclusions.
Toutes les fois que dans une littérature le génie, distrait par d'autres travaux, vient à se retirer, et que l'élément féminin prend le dessus, alors paraissent les écrivains de second ordre, écrivains de vulgarisation et de propagande, dont la mission, s'ils savent y rester fidèles, est de porter juqu'aux dernières couches de la société la révélation du juste et du beau ; mais qui, doués de plus de passion que d'invention, affectant plus de sensibilité que de profondeur, trouvant à la santé moins de charme qu'à la morbidesse, préparent la dissolution littéraire par l'hypertrophie du style, et marquent le point où commence la décadence des peuples.
Deux traits principaux les distinguent: l'impuissance où ils sont d'appliquer leur talent à des œuvres originales ; le penchant aux sujets erotiques.
Tout écrivain aspire naturellement à prendre une initiative, tout poète veut être créateur ; et comme la
création littéraire ne peut être la même à toutes les époques, qu'il y a des intermittences forcées, il arrive que l'homme de lettres, dédaignant le rôle modeste de vulgarisateur, se trouve littéralement sans emploi.
N'est-ce pas un littérateur sans emploi que M. de Lamartine ?Et Victor Hugo, qui, avec une puissance de style supérieure encore, s'en va du moyen âge catholique à rOrient mahométan quêtant des sujets pour ses vers, et ne voit pas la Révolution couchée à ses pieds, n'est-ce pas aussi un poète déshérité? Et MM. Soumet, de \igny, Laprade, chantres de l'autre monde, qui rêvent la chute des anges, le réveil de Psyché, le rachat de l'enfer, quand nous leur crions : A bas le prolétariat ! pensent-ils avoir bien mérité de leur siècle et de la postérité par leurs rimes ?
Il y a plus de vie littéraire, plus de génie, dans de petites histoires de la Révolution, écrites sans faste, mais lues du peuple, comme celle de Villaumé, dans les récits plus ou moins légendaires de Marco Saint- Hilaire, dans les chansons de Pierre Dupont et les moralités de Lachambeaudie que dans toutes ces œuvres qu'une société de convention admire en bâillant et qui s'enterrent à l'Académie.
Dans cette déroute des chefs de la littérature, il est facile de prévoir ce qui peut advenir des femmes qui les suivent.
La femme est éducatrice ; elle a une mission sociale et conséquemment une part dans l'action littéraire.
M. DE LAMARTI>E Bq
puisque c'est par la parole, par la poésie et l'art, que s'enseigne et se propage la morale. Mais ici encore et plus que jamais la femme a besoin d'être soutenue par la sévérité du génie viril : elle est perdue si, au lieu de trouver chez l'homme un guide puissant par la raison, elle ne rencontre qu'un auxiliaire de ses faiblesses, un agent provocateur de son penchant à l'amour. Elle semblera d'abord une héroïne, parce que, l'homme s'efféminant, elle deviendra son égale ; peu à peu, l'érotisme subjuguant tout à fait sa pensée, elle tombera dans une espèce de nymphomanie littéraire, et tandis qu'elle rêve d'émancipation, d'égalité des sexes, de parfait amour, elle ira se perdre dans les mystères de Cotytto.