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MADAME ROLAND

Manon Phlipon, née à Paris, fille d'un graveur ; tête romanesque, formée à l'école de Rousseau, chrétienne d'abord, puis philosophe par sentiment, républicaine par engouement, mais toujours dominée par le sentiment et l'idéal : à dix-sept ans elle accepte, en la personne de Roland de la Platière, un Wolmar, en attendant queleciel lui envoie un Saint-Preux ; rédige, en collaboration avec sou mari, des livres sur le commerce et les manufactures; puis, tout à coup, devenue clubiste, femme d'Etat et cheffesse de parti, elle agite la nation plus qu'elle ne la sert, et perd la Gironde, son mari et elle-même, par son immixtion aussi malheureuse que malhabile dans la politique : voilà, en dix lignes M""^ Roland.

Ce dont je la loue est d'avoir, par l'influence propre à son sexe, par le sentiment et l'idéal, contribué au développement de la Justice révolutionnaire ; elle gâta son rôle dès qu'elle eut la prétention d'employer d'autres armes, et d'agir aussi parla force de la raison.

Les mémoires qu'on lui attribue étant apocryphes, je ne puis la juger que par son parti et par un seul acte ; mais cet acte est décisif et la peint tout entière, elle et ses amis. On lui a supposé un amour secret et profond pour un Girondin : personne ne peut dire ce

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qui en fut. J'admets que sa vie occupée, sou esprit remuant, le respect de son mari, le soin de sa réputation, la sauvèrent jusqu'à la fm des misères d'un entraînement que fille et femme elle dut réprimer : que ne fît-elle pour la vanité ce qu'elle avait si bien su faire pour l'amour ! La Gironde, en conservant le pouvoir quatre mois de plus, eût sauvé peut-être la république, tombée à sa naissance dans la mare de sang de septembre.

^jmc j\oland et les Girondins, c'est tout un : dire ce que fut le parti, c'est faire le portrait de la femme.

Par l'idée qu'elle représente autant que par ses talents, la Gironde a toujours eu ma sympathie; comme caractère, je la trouve déplorable.

Mieux que les Jacobins elle avait conservé la pensée de 89, marquée par les fédérations ; mais elle la comprend si peu, cette pensée, elle se montre si incertaine, si chancelante, qu'on l'accuse, sous le nom de FÉDÉRALISME, avcc uuc apparcucc de raison, de vouloir le démembrement de la France.

La Gironde est philosophe et se moque à juste titre des capucinades de Robespierre : et par son affectation de scepticisme elle se fait accuser encore de corruption ; elle ne sait pas prendre la direction de l'esprit public, se poser en défenseur de la morale et du droit, défendre son idée et tenir son drapeau.

La Gironde est révolutionnaire jusqu'à la violence : c'est elle qui décide la chute du trône ; et elle se fait accuser de niocléranlisme,

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Malgré les Jacobins, elle fait déclarer la guerre à l'Autriche, ce qui était la vraie tactique : la victoire la justifie ; et elle se fait accuser de trahison.

On l'appelle le parti des hommes d'État^ aveu forcé de la supériorité de leur politique ; et ces hommes d'Etat sont sans cesse occupés de querelles particulières et de personnalités. Ils s'effrayent de Marat, ils méconnaissent Danton, ils jalousent Robespierre.

D'où vient que le caractère de ce parti jure si fort avec son idée ? C'est que l'idée ne lui venait pas de son fonds ; il la suivait, mais ne la portait pas : ce qui faisait dire des Girondins en général que, s'ils savaient parler, ils ne savaient point agir, et il y eut du vrai dans ce reproche.

La Gironde, élite bourgeoise, formée de sujets à la nature élégante et artiste, inclinant par son admiration de l'antiquité, par sa littérature et son éloquence, à Tutopie, était le parti idéaliste de la Révolution, l'élément féminin, par conséquent,

Robespierre et les Jacobins, bien autrement bavards, étaient-ils donc plus hommes d'action, plus forts sur les principes, plus loin du despotisme et des formes de l'ancien régime que la Gironde '? Tout au contraire : c'est le parti de la médiocrité envieuse, de la contrefaçon monarchique, de la roideur sans puissance, du dogmatisme sans portée. Si les Girondins sont les femmeliiis de la Révolution, Robespierre et ses hommes en sont les castrats. La République de i848, qui reprit celte tradition, devait en fournir une triste preuve.

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Mais les Jacobins affectaient de se tenir plus près du peuple ; s'identifiant avec la Montap^ne, affichant des mœurs austères, montrant des figures rechignées et des barbes incultes, ils furent, dans l'opinion, les justiciers de la Révolution, l'élément mâle. Leur triomphe momentané était certain.

Quelle merveille qu'avec leur tempérament les Girondins eussent leur Egérie, une héroïne belle, éloquente, passionnée ? Cela devait être, et cela fut. Les montagnards de gS n'eurent-ils pas aussi leur Théroigne de Méricourt, comme ceux de 48 leur George Sand ?... La gloire et l'infortune de M""" Roland étaient dans la logique des circonstances ; c'était la reine prédestinée du parti qui d'une main renversait la royauté, de l'autre menaçait Marat et les septembriseurs.

Le fait qui signala l'influence de ^I""* Roland est la lettre au roi, du lo juin 1792, qu'elle rédigea pour son mari.

Tous les historiens ont remarqué le ton impérieux et blessant, l'énergie déplacée, malhabile, de cette épître. Une femme ne pouvait plus mal faire. Pour comprendre tout ce qu'il y a de puéril dans cette œuvre, il faut la rapprocher des fameux messages de la Constituante, inspirés, dictés ou rédigés par Mirabeau et Sieyès. Ici, le respect le plus profond et le plus vrai, joint à une fermeté qui évite de paraître dans le style, et qui. n'existant que dans les choses, triomphe d'autant plus sûrement ; là une vivacité toute de forme,

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qui laisse voir que la Gironde n'est plus maîtresse de la situation et que les événements lui échappent. Aussi la royauté, comme un fier coursier, obéit à la main de la Constituante; elle fait sauter la Gironde.

Jamais l'intervention d'une femme ne fut plus funeste : la chute de la Gironde date de ce jour. Avec les rois, il faut parler le langage de la Constituante ou garderie silence de la Convention ; etje me figure que, si la Législative avait été appelée à discuter en séance publique la lettre de M"'" Roland, elle l'eût sévèrement blâmée, tant pour le fond que pour la forme.

A partir de ce moment, l'influence de M™^ Roland se renferme dans son salon. Elle mourut avec courage, mais non sans faste. Jusqu'à l'échafaud elle ne peut s'empêcher de déclamer : 0 liberté ! que de crimes commis en ton nom ! Bien supérieure, à cet instant suprême, m'apparaît l'infortunée Marie-Antoinette, montant à l'échafaud sans prononcer une parole, sans verser une larme, avec ses vêtements blancs de veuve, presque aussi belle que la Lucile de Camille Desmoulins. Marie-Antoinette n'a pas fait moins de mal à la royauté que M""^ Roland à son parti ; elle eut du moins son excuse dans la nullité de son époux. Il est possible, l'accusation est loin d'être prouvée, que Marie-Antoinette, si mal mariée, ait été légère ; du moins elle reste femme, et cette femme est plus sublime en face de la guillotine que le demi-homme appelé ^M""® Roland. La pécheresse l'emporte ici sur la stoïcienne : pourquoi ^ parce qu'un mot, une

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heure lui ont suffi pour reconquérir sa dignité de femme, et que l'autre, par sa virilité affectée, a perdu la sienne.

On peut dire que M""^ Roland eut son continuateur, son vengeur, en Charlotte Cordât. L'une de ces femmes complète l'autre : c'est la même roideur de caractère, la même soif de renommée et de pouvoir, le même mépris du parti opposé ; du reste, la même bravoure devant la mort. Seulement, tandis quel'émancipation de la première n'avait pas dépassé le for intérieur, la seconde se donne liberté complète.

Charlotte Corday d'Armans, comme elle se nommait, sorte de gentillâtre, aventurière, repue de romans, fainéante, menteuse, archicatin, aspirant, comme M'"*^ Roland et à son exemple, à jouer un rôle politique, et sachant à merveille, dans ce but, trafiquer de son pucelage : telle fut l'assassin de Marat. A Caen, où elle vit les Girondins, elle eut des relations intimes avec Barbaroux, on dit même avec le grave Péthion. Thibaudeau et Doulcet de Pontécoulant,bien instruits de ces détails, l'affirmèrent toujours. M. Yillaumé qui a recueilli leur témoignage, et étudié à fond cette affaire, est présent pour en déposer. L'émancipation de Charlotte Corday datait de loin ; elle en avait tiré hardiment, et de bonne heure, les conséquences. Du reste pas d'amour en cette créature. Dupe des illusions girondines, elle se figurait, nouvelle Judith, que, Marat mort, une réaction de Paris contre la Montagne était inévitable, et sur ce beau calcul elle avait fondé

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l'espoir de sa fortune. Ni les Girondins, ni à plus forte raison une Charlotte Cordav, ne pouvaient comprendre que, la Révolution étant emportée par un courant irrésistible, la prudence commandait de le suivre, jusqu'au moment où de lui-même il s'arrêterait. Ici encore éclate la supériorité de conduite des hommes de la Plaine sur les emportés delà Gironde.

La Plaine, personnifiée en Sieyès, vote la mort du roi sans phrases ; envoie, au gré des événements, au tribunal révolutionnaire, Girondins, Hébertistes et Dantonistes, se lavant les mains des condamnations qui peuvent s'ensuivre ; vote en trois jours la Constitution de gS, salue la déesse de la Liberté, assiste à la fête de l'Etre suprême, puis, éclatant de rire au rapport de Barèresurle messie de Catherine Théot, d'une chiquenaude met Robespierre et les Jacobins à bas. Tout cela n'est pas fort héroïque, sans doute ; mais le tapage girondin, mais les épurations jacobines, mais les processions maratistes, était-ce donc de l'héroïsme .^ Entre partis qui luttent pour le pouvoir, le plus fort n'est-il pas celui qui sait le mieux se contenir et faire servir à ses desseins l'ineptie de ses comj^étiteurs i^ Il y avait aussi des hommes courageux dans la Plaine : Féraud et Boissy d'Anglas le prouvèrent. Mais ils savaient, ce que la Gironde et M™^ Roland, les Jacobins et leurs tricoteuses, ne comprirent jamais, qu'en Révolution il y a des frénésies populaires qu'il faut laisser se calmer quand on ne peut plus les retenir ; qu'on n'en finit pas avec l'anarchie et le despo-

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tisme par l'assassinat ; que ce ne sont pas les hommes qui font les partis, mais les partis qui font les hommes, et qu'entre deux folies furieuses qui agitent une nation il n'y a d'autre initiative à prendre que celle de la réserve et du silence. Marat assassiné, Hébert devint le chef du mouvement sans-culotte ; ce fut tout le fruit du crime de Charlotte Corday.

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